{"id":298,"date":"2019-01-18T10:25:24","date_gmt":"2019-01-18T09:25:24","guid":{"rendered":"http:\/\/sebword.ovh\/?page_id=298"},"modified":"2019-03-10T14:41:25","modified_gmt":"2019-03-10T13:41:25","slug":"textes","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/sebword.ovh\/index.php\/textes\/","title":{"rendered":"Selection de textes"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-medium-font-size\"><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li><\/li><\/ul>\n\n\n\n<p><strong>Sommaire:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>7 &#8211; LE CONCEPT PSYCHANALYTIQUE DE STRUCTURE<br>6 &#8211; POURQUOI LE DSM ?<br>5 &#8211; LACAN et CLERAMBAULT. Raison d\u2019un d\u00e9tour<br>4 &#8211; Les Fondements \u00e9thiques du freudisme : les Etudes sur l&rsquo;Hyst\u00e9rie<br>3 &#8211; Constitution du concept freudien de psychose <br>2 &#8211; La construction de la M\u00e9tapsychologie freudienne<br>1- Les grandes \u00e9tapes de la Psychiatrie clinique<\/p>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><strong>7 &#8211; LE CONCEPT PSYCHANALYTIQUE DE STRUCTURE<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p><strong>ALTERNATIVE A\nL\u2019ORGANICISME<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Th\u00e8se<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>&nbsp;:\nle concept de structure repr\u00e9sente la r\u00e9ponse de la psychanalyse aux questions pos\u00e9es\npar la psychopathologie, et \u00e0 ce titre, l\u2019alternative \u00e0 l\u2019actuel retour en\nforce de l\u2019organicisme. Argumenter cette proposition, qui suppose naturellement\ncertaines conditions de formulation,&nbsp; n\u00e9cessite de suivre dans ses trois\ngrandes \u00e9tapes la constitution du concept de structure. <\/p>\n\n\n\n<p>Mais tout d\u2019abord quelques remarques sur\nl\u2019\u00e9conomie de la production conceptuelle&nbsp;: les vrais concepts, ceux dont\nla pertinence illumine un champ, sont rares&nbsp;; les plus grands esprits en\nproduisent peu d\u2019originaux, les reprenant ou les empruntant le plus souvent \u00e0\ndes champs voisins pour les inscrire dans un syst\u00e8me original et en reformuler\nl\u2019acception. A partir de l\u00e0, le concept parcoure un cycle&nbsp;: forg\u00e9 pour un\nenjeu pr\u00e9cis, il r\u00e9v\u00e8le sa capacit\u00e9 extensive et pr\u00e9dictive, son aptitude \u00e0 couvrir\nun champ bien plus large que celui qui lui \u00e9tait d\u00e9volu initialement. Puis il\natteint sa limite et commence \u00e0 devenir un obstacle \u2013 <em>obstacle \u00e9pist\u00e9mologique<\/em> suivant la formulation bachelardienne \u2013 \u00e0 freiner\net handicaper la r\u00e9flexion, jusqu\u2019\u00e0 la mutation suivante. Les concepts repr\u00e9sentent\nles pr\u00e9cieux instruments de la pens\u00e9e dans son exploration du r\u00e9el, les outils\nindispensables pour ordonner et donner sens \u00e0 un champ ph\u00e9nom\u00e9nologique dont\nils organisent, puis affinent et \u00e9tendent l\u2019appr\u00e9hension. Mais le f\u00e9tichisme\ndans le champ th\u00e9orique rel\u00e8ve sans conteste d\u2019une posture de pouvoir ou de la\ndynamique du transfert \u2013 les deux faces de la m\u00eame pi\u00e8ce assur\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>1\u00b0) Premi\u00e8re\n\u00e9tape&nbsp;: la clinique psychiatrique&nbsp;: <\/strong>Fond\u00e9e par Pinel\n\u00e0 l\u2019or\u00e9e du 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, la clinique psychiatrique<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>\nconnait une premi\u00e8re phase que l\u2019on peut d\u00e9finir comme syndromique&nbsp;:\nl\u2019ali\u00e9nation mentale se trouve con\u00e7ue comme un genre unitaire dont les esp\u00e8ces sont\nd\u00e9finies en fonction du trait le plus saillant du tableau clinique. Ainsi une analyse qui se fait progressivement plus fine d\u00e9limite\nau fil de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du si\u00e8cle les\ngrands syndromes psychiatriques&nbsp;: \u00e9tats d\u2019excitation (manie), \u00e9tats de\nd\u00e9pression (m\u00e9lancolie), \u00e9tats d\u00e9lirants (monomanie), \u00e9tats stuporeux\n(stupidit\u00e9), \u00e9tats d\u2019incoh\u00e9rence (d\u00e9mence), actes impulsifs (folie ou monomanie\ninstinctive). <\/p>\n\n\n\n<p>A la charni\u00e8re du milieu du\nsi\u00e8cle, une nouvelle approche va venir bouleverser l\u2019appr\u00e9hension du champ\npsychiatrique et promouvoir la constitution d\u2019une nouvelle clinique. Elle\ns\u2019\u00e9taye sur deux mutations doctrinales majeures&nbsp;; la premi\u00e8re est formul\u00e9e\npar Griesinger dans son grand Trait\u00e9 de 1845 sous la forme d\u2019un postulat qui\nrepr\u00e9sente un alignement complet de la psychiatrie sur le mod\u00e8le m\u00e9dical&nbsp;:\n\u00ab\u00a0les maladies mentales sont une affection du cerveau\u00a0\u00bb \u2013 les\nconceptions de la premi\u00e8re clinique privil\u00e9giaient les causes morales,\ninscrivant la Folie dans une dynamique passionnelle et les cons\u00e9quences d\u2019un\nd\u00e9r\u00e8glement des m\u0153urs. La seconde mutation d\u00e9coule de la d\u00e9couverte un peu\nant\u00e9c\u00e9dente de la paralysie g\u00e9n\u00e9rale par Bayle&nbsp;; un nouveau mod\u00e8le\nclinique en d\u00e9coule dont Falret va faire la th\u00e9orie&nbsp;: la recherche\nclinique devra d\u00e9crire des <em>maladies\nmentales<\/em> distinctes d\u00e9roulant une s\u00e9quence de tableaux cliniques\nsoigneusement diff\u00e9renci\u00e9s sur la base d\u2019une \u00e9tiopathog\u00e9nie sp\u00e9cifique. En un\npeu plus d\u2019un demi-si\u00e8cle, l\u2019\u00a0\u00bb\u00e2ge d\u2019or de la psychiatrie clinique\u00a0\u00bb,\nune cohorte de chercheurs enthousiastes et quelques hommes d\u2019exception vont\nainsi parvenir \u00e0 d\u00e9finir la totalit\u00e9 des entit\u00e9s cliniques essentielles que\nnous manions encore journellement.<\/p>\n\n\n\n<p>La clinique psychiatrique\nmanie alors deux mod\u00e8les conceptuels fondamentaux\nqui structurent l\u2019appr\u00e9hension psychopathologique et le classement des entit\u00e9s\nqu\u2019elle d\u00e9crit&nbsp;: celui d\u2019une pathologie exog\u00e8ne, de type l\u00e9sionnelle ou\ntoxique, qui interrompt et d\u00e9vie le fonctionnement mental ant\u00e9c\u00e9dent&nbsp;;\ncelui d\u2019une causalit\u00e9 endog\u00e8ne, constitutionnelle, o\u00f9 les \u00e9pisodes de trouble\nmental s\u2019enracinent dans les particularit\u00e9s psychologiques d\u2019une personnalit\u00e9\npathologique, apte \u00e0 d\u00e9lirer devant des circonstances vitales perturbatrices.\nJaspers opposera ainsi les <em>processus<\/em> d\u2019une\npart, les <em>d\u00e9veloppement<\/em> et <em>r\u00e9action<\/em> d\u2019autre part, mais sous des\nformulations diverses, cette opposition&nbsp; organise\nla r\u00e9flexion de tous les cliniciens de cette \u00e9poque. Au terme de la p\u00e9riode,\nune analyse clinique qui va sans cesse s\u2019affinant jouera du panachage de ces\nm\u00e9canismes&nbsp;: c\u2019est le \u00ab\u00a0diagnostic stratifi\u00e9\u00a0\u00bb de Kretschmer o\u00f9 il\ns\u2019agit de faire la part, dans l\u2019\u00e9difice feuillet\u00e9e d\u2019une psychose, du <em>trouble g\u00e9n\u00e9rateur<\/em> (Minkowski) et de la\nr\u00e9action de la personnalit\u00e9 avec ses particularit\u00e9s constitutionnels propres \u2013\ncf. l\u2019analyse par un de Cl\u00e9rambault de la psychose hallucinatoire chronique,\nentre l\u2019automatisme mental basal, l\u2019appoint d\u2019une personnalit\u00e9 parano\u00efaque ou\nimaginative, voire d\u2019un m\u00e9canisme passionnel surajout\u00e9, ou la conception\nkretshmerienne de la personnalit\u00e9 schizo\u00efde pr\u00e9disposition au processus\nschizophr\u00e9nique. Au terme de l\u2019analyse clinique en tous cas, le d\u00e9gagement du\ntrouble g\u00e9n\u00e9rateur fondamental, but\u00e9e de l\u2019incompr\u00e9hensible, ne peut renvoyer\nqu\u2019\u00e0 la perturbation c\u00e9r\u00e9brale sous-jacente, processuelle, constitutionnelle ou\nmixte.<\/p>\n\n\n\n<p>Le programme fondateur de la\nclinique classique \u00e9tait d\u2019une majestueuse ambition&nbsp;: comme l\u2019\u00e9non\u00e7ait\nKahlbaum, l\u2019un de ses p\u00e8res fondateurs, il ne visait rien moins qu\u2019un diagnostic\npermettant \u00ab\u00a0de reconstruire le cours ant\u00e9rieur de la maladie jusqu\u2019\u00e0\nl\u2019\u00e9tat pr\u00e9sent du patient [et] plus encore [\u2026] de pr\u00e9dire le d\u00e9veloppement \u00e0\nvenir non seulement globalement [\u2026] mais aussi dans les d\u00e9tails des diverses\nphases du tableau symptomatique\u00a0\u00bb [1]. La fin de la p\u00e9riode en tous cas\nd\u00e9bouche sur le constat d\u2019\u00e9chec que va prononcer Jaspers&nbsp;: la recherche\n\u00ab\u00a0n\u2019a permis de former <em>aucune unit\u00e9 morbide r\u00e9elle<\/em>\u00a0\u00bb&nbsp;;\n\u00ab\u00a0c\u2019est le concept d\u2019une t\u00e2che dont le but est impossible \u00e0 atteindre parce\nqu\u2019il est situ\u00e9 \u00e0 l\u2019infini\u00a0\u00bb [2]. Dans le m\u00eame fil, Bleuler finira par\naffirmer&nbsp;: \u00ab\u00a0nous avons affaire \u00e0 des combinaisons. Except\u00e9 dans\nquelques cas extr\u00eames, nous n\u2019avons pas \u00e0 nous poser la question&nbsp;: est-ce\nune maniaco-d\u00e9pressive ou une schizophr\u00e9nie&nbsp;? Mais&nbsp;: <em>jusqu\u2019\u00e0 quel\npoint maniaco-d\u00e9pressive et jusqu\u2019\u00e0 quel point schizophr\u00e9nie&nbsp;?\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn3\"><strong>[3]<\/strong><\/a>\n<\/em>[3].<\/p>\n\n\n\n<p>Impossible donc, devant l\u2019instabilit\u00e9 et\nla mixit\u00e9 des tableaux cliniques, de d\u00e9finir de v\u00e9ritables maladies mentales\ncomme l\u2019ambitionnait le programme fondateur, qui ne trouve finalement pas\nvalidation dans les r\u00e9sultats d\u2019une recherche empirique parvenue \u00e0 l\u2019apog\u00e9e et\nau terme d\u2019un tr\u00e8s riche parcours. C\u2019est ici qu\u2019il faut revenir au postulat\nfondamental&nbsp;: pourquoi donc les maladies mentales doivent-elles\nn\u00e9cessairement \u00eatre des affections du cerveau, pourquoi ne pourraient-elles\nrepr\u00e9senter des affections <em>du<\/em> mental,\ncomme va le proposer Freud&nbsp;? Ou si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, pourquoi les &nbsp;perturbations psychologiques dites\nfonctionnelles (du <em>soft<\/em>) ne sauraient provenir que d\u2019un\ndisfonctionnement de la base organique sous-jacente \u2013 du <em>hard<\/em> pour\ncontinuer \u00e0 filer la m\u00e9taphore informatique&nbsp;? C\u2019est l\u00e0, et devant le\nretour insistant de l\u2019organicisme un si\u00e8cle apr\u00e8s un \u00e9chec aussi manifeste (qui\nenclenche d\u2019ailleurs le d\u00e9clin vertigineux de la clinique psychiatrique jusques\net y compris son involution DSM r\u00e9cente<a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>),\nqu\u2019il faut mesurer la coh\u00e9rence et la puissance d\u2019inertie de ce qu\u2019on appelle\nune culture \u2013 ou plut\u00f4t en l\u2019occurrence une civilisation. Car l\u2019organicisme en\npsychiatrie renvoie comme \u00e0 son envers \u00e0 l\u2019id\u00e9olog\u00e8me central de la modernit\u00e9,\ncelui de la <em>libert\u00e9<\/em>. Libert\u00e9 de\nl\u2019esprit humain avant tout, qui anime la Renaissance, l\u2019humanisme, la R\u00e9forme,\nla science et la philosophie des modernes&nbsp;: lorsque Descartes se retire\ndans son po\u00eale, il se lib\u00e8re par l\u2019asc\u00e8se du doute de toutes les id\u00e9es re\u00e7ues, des\nd\u00e9p\u00f4ts de la tradition et de l\u2019opinion, dont il sent son esprit encombr\u00e9&nbsp;;\nil ne s\u2019autorisera que de lui-m\u00eame, de son jugement, de l\u2019\u00e9vidence de la v\u00e9rit\u00e9,\npour recevoir ou rejeter&nbsp; les id\u00e9es qui\nse pr\u00e9sentent \u00e0 lui \u2013 comme l\u2019\u00e9lecteur dans son isoloir ou le jur\u00e9 en son \u00e2me\net conscience, car de la philosophie o\u00f9 elle nait, la libert\u00e9 s\u2019\u00e9tend vite au\npolitique, au juridique ou au fondement m\u00eame de nos soci\u00e9t\u00e9s modernes\n(\u00ab\u00a0Tous les hommes naissent et demeurent <em>libres<\/em> et \u00e9gaux en droit\u00a0\u00bb&nbsp;\nproclame la D\u00e9claration des droits de l\u2019homme et du citoyen en son\narticle premier). Le sujet de la modernit\u00e9 &#8211; \u00ab\u00a0sujet de la science\u00a0\u00bb\ndit Lacan \u2013 se veut libre et autonome, atome d\u2019individualit\u00e9 que le contrat\nsocial unit \u00e0 ses pairs dans la soci\u00e9t\u00e9 des Egaux sur la base de r\u00e8gles claires\net commun\u00e9ment accept\u00e9es. Or comme l\u2019\u00e9nonce Henri Ey lors du c\u00e9l\u00e8bre Colloque\nde Bonneval, \u00ab\u00a0les maladies mentales sont des insultes et des entraves \u00e0 la\n<em>libert\u00e9<\/em>, elles ne sont pas caus\u00e9es par l\u2019activit\u00e9 <em>libre<\/em>\u00a0\u00bb (de\nl\u2019esprit)&nbsp;; \u00ab\u00a0si un acte, une id\u00e9e, une croyance [\u2026] sont anormaux\nc\u2019est justement parce qu\u2019ils ne sont plus l\u2019effet du <em>libre<\/em> jeu de l\u2019activit\u00e9 psychique, c\u2019est qu\u2019ils sont la cons\u00e9quence\ndes alt\u00e9rations que son substratum organique inflige \u00e0 la pens\u00e9e\u00a0\u00bb&nbsp;[5]\n&#8211; c\u2019est moi qui souligne.<\/p>\n\n\n\n<p>La doctrine de l\u2019<em>autonomie<\/em> du sujet patronne du m\u00eame pas la constitution au fil du\n19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle d\u2019une psychologie comme investigation d\u2019ambition\nscientifique du fonctionnement de l\u2019esprit. Elle se r\u00e8gle avant tout sur\nl\u2019axiome que le sensualisme emprunte \u00e0 Aristote&nbsp;: <em>nihil est in intellectu quod non prior fuerit in sensu<\/em>, rien dans\nl\u2019esprit qui ne provienne de la perception sensorielle, de l\u2019exp\u00e9rience\nindividuelle. La psychologie de l\u2019autonomie est ainsi individualiste, cognitive\net rationaliste par constitution, avant sa biologisation au fil du si\u00e8cle<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>.\nLa psychopathologie qui s\u2019\u00e9taye sur son d\u00e9veloppement ne peut concevoir l\u2019<em>h\u00e9t\u00e9ronomie<\/em> du sympt\u00f4me autrement que\ncomme l\u2019ing\u00e9rence d\u2019un r\u00e9el ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019essence m\u00eame de l\u2019esprit comme elle\nle con\u00e7oit&nbsp;: le r\u00e9el de la mati\u00e8re, du corps \u2013 du cerveau. Intrusion,\nd\u00e9sorganisation, pr\u00e9disposition tentent alors de cerner la voie par laquelle la\nperturbation c\u00e9r\u00e9brale affecte l\u2019esprit et entrave sa rationalit\u00e9, sa\nprincipielle libert\u00e9 par\nl\u2019entremise d\u2019une <em>emprise\norgano-psychique<\/em>,\nd\u2019une <em>subduction mentale morbide<\/em>, pour reprendre les formules c\u00e9l\u00e8bres de\ngrands ma\u00eetres de la Clinique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2\u00b0\/ Deuxi\u00e8me\n\u00e9tape&nbsp;: la clinique freudienne&nbsp;: <\/strong>La clinique psychiatrique nous\nl\u00e8gue donc une analyse exhaustive du champ psychopathologique, mais sans cl\u00e9 de\ncompr\u00e9hension ni mod\u00e8le d\u2019organisation pertinents. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019intervient la\nperc\u00e9e freudienne. Freud ne vient pas de la psychiatrie mais de la neurologie,\nalors en cours de constitution autour de Charcot comme discipline scientifique.\nL\u2019\u00e9tape-cl\u00e9 de ce proc\u00e8s consiste en l\u2019\u00e9viction de l\u2019hyst\u00e9rie qui, par le biais\nde la m\u00e9taphore \u00ab\u00a0nerveuse\u00a0\u00bb, parasitait et brouillait toute\norganisation normative du champ de la clinique neurologique. Charcot venait\njustement de consacrer la derni\u00e8re partie de sa prestigieuse carri\u00e8re \u00e0 un\nexamen serr\u00e9 de la clinique de l\u2019hyst\u00e9rie avec l\u2019ambition de la constituer en\nv\u00e9ritable maladie neurologique, dans une syst\u00e9matisation aussi fouill\u00e9e que caricaturale\nde sa symptomatologie. Jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019affinement de la s\u00e9miologie\nneurologique et la rencontre de l\u2019hypnose \u2013 que Charcot annexe aussit\u00f4t \u00e0\nl\u2019hyst\u00e9rie sur la base de l\u2019identit\u00e9 manifeste de ses sympt\u00f4mes artificiellement\ninduits&nbsp; avec ceux de l\u2019hyst\u00e9rie \u2013\nd\u00e9montrent l\u2019\u00e9vidence&nbsp;: les sympt\u00f4mes pseudo-neurologiques de l\u2019hyst\u00e9rie\n(paralysies, contractures, anesth\u00e9sies, hyperesth\u00e9sies, troubles sensoriels) ne\ncorrespondent en rien \u00e0 la syst\u00e9matisation fonctionnelle du syst\u00e8me nerveux,\nils ne renvoient qu\u2019\u00e0 l\u2019id\u00e9e que le commun s\u2019en fait, \u00e0 des <em>repr\u00e9sentations mentales inconscientes<\/em>. Et\nc\u2019est l\u00e0 qu\u2019intervient Freud, avec un premier texte r\u00e9dig\u00e9 en 1888, \u00e0 cheval\nsur les deux champs (\u00ab\u00a0<em>Quelques\nconsid\u00e9rations pour une \u00e9tude comparative des paralysies motrices organiques et\nhyst\u00e9riques\u00a0\u00bb<\/em>)<em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il faut aussit\u00f4t souligner que si la\nsymptomatologie physique de l&rsquo;hyst\u00e9rie appara\u00eet comme la manifestation d&rsquo;un\ntrouble mental, la situation propre des <em>accidents\nmentaux<\/em> de la n\u00e9vrose va s&rsquo;en trouver fortement d\u00e9cal\u00e9e. Car l\u2019&rsquo;hyst\u00e9rie\ninclut, parmi les diverses formes de crise, des manifestations hallucinatoires,\ndes \u00e9tats seconds et cr\u00e9pusculaires, des d\u00e9lires ecmn\u00e9siques, des ph\u00e9nom\u00e8nes de\npersonnalit\u00e9s alternantes, soit les dites <em>psychoses\nhyst\u00e9riques<\/em>. C\u2019est de cette opposition clinique (sympt\u00f4mes\nn\u00e9vrotiques \u00e0 expression pseudo-physique \/ sympt\u00f4mes psychotiques manifestement\npsychiques) qu\u2019est issu le bin\u00f4me structural freudien n\u00e9vrose\/psychose. Le <em>Vocabulaire de la psychanalyse<\/em> de J.\nLaplanche et J.-B. Pontalis exprime, me semble-t-il une opinion tr\u00e8s largement\nr\u00e9pandue dans les milieux psychanalytiques en consid\u00e9rant que, vers 1895-1900,\nFreud \u00ab\u00a0trouve dans la culture psychiatrique de langue allemande une\ndistinction bien assur\u00e9e du point de vue clinique entre psychoses et n\u00e9vroses\u00a0\u00bb\n[6]. C&rsquo;est l\u00e0 pourtant une affirmation totalement erron\u00e9e&nbsp;: les deux\ntermes existent certes depuis d\u00e9j\u00e0 longtemps dans le vocabulaire nosologique\n(plus d&rsquo;un si\u00e8cle pour le terme de n\u00e9vrose, un demi-si\u00e8cle pour celui de\npsychose), ils sont d&rsquo;un emploi tr\u00e8s courant, mais ne constituent nullement un\ncouple d&rsquo;oppos\u00e9s, attendu qu&rsquo;ils ressortissent \u00e0 deux plans conceptuels\ndiff\u00e9rents, en\nquelque sorte perpendiculaires l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre, qui, loin de s&rsquo;exclure, peuvent\nau contraire se superposer. <\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;opposition conceptuelle\nn\u00e9vrose-psychose &#8211; c&rsquo;est-\u00e0-dire aussi le concept structural de psychose &#8211; se\ntrouve donc \u00eatre une innovation propre de Freud et un concept originaire pour\nla psychanalyse, puisqu\u2019elle apparait dans son texte fondateur, la \u00ab\u00a0Communication\npr\u00e9liminaire\u00a0\u00bb des <em>Etudes sur\nl\u2019Hyst\u00e9rie<\/em>. Freud y&nbsp; formule que les\nsympt\u00f4mes n\u00e9vrotiques repr\u00e9sentent\nune \u00ab\u00a0infiltration\u00a0\u00bb des processus du moi par les repr\u00e9sentations\ninconscientes pathog\u00e8nes, quand dans la psychose, elles ont \u00ab\u00a0envahi toute\nl\u2019existence du sujet\u00a0\u00bb &#8211; ce qui t\u00e9moigne pour le moi du fait \u00ab\u00a0d&rsquo;\u00eatre vaincu, de succomber \u00e0\nla psychose\u00a0\u00bb; alors, \u00ab\u00a0il ne s&rsquo;agit\nplus que d&rsquo;un ali\u00e9n\u00e9, comme nous le sommes tous dans nos r\u00eaves\u00a0\u00bb [7]. Ainsi\nla n\u00e9vrose correspond \u00e0 un demi-succ\u00e8s de la d\u00e9fense, \u00e0 une domination du moi\nsur le refoul\u00e9, et \u00e0 la formation de substituts symptomatiques d\u00e9form\u00e9s&nbsp;;\nla psychose repr\u00e9sente &nbsp;le r\u00e9sultat de\nl&rsquo;\u00e9chec de la d\u00e9fense, de l&rsquo;invasion et de la subjugation du moi par le\nprocessus primaire et les repr\u00e9sentations pathog\u00e8nes inconscientes \u2013 ce qui\nrend compte en particulier de ce que la clinique psychiatrique d\u00e9signe comme <em>exp\u00e9rience d\u00e9lirante primaire<\/em>, <em>ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9l\u00e9mentaires<\/em>, <em>moments f\u00e9conds<\/em>. L\u2019entr\u00e9e dans la\npsychose symptomatique repr\u00e9sente ainsi une rupture fondamentale du\nfonctionnement subjectif, qui signe aussi une fragilit\u00e9 sp\u00e9cifique de la\nstructure psychique \u00e0 travers l\u2019\u00e9chec de son m\u00e9canisme organisateur\nfondamental, le refoulement. A l\u2019oppos\u00e9 du diff\u00e9rentialisme structural de son\napproche des n\u00e9vroses, Freud institue ainsi le processus psychotique comme\nunitaire&nbsp;: il faut en d\u00e9duire que sur le plan clinique, le champ\npsychotique regroupe des formations instables, non pas vraiment des structures\nmais plut\u00f4t une gamme de <em>positions<\/em>\nsujettes \u00e0 \u00e9volution et fluctuation, parfois brusques, et qui s\u2019interp\u00e9n\u00e8trent\ndans la pratique. <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9volution\nde la conception freudienne des psychoses s\u2019inscrira ensuite dans la difficile\nr\u00e9duction de l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 clinique du champ psychotique \u00e0 l\u2019unit\u00e9\nfondamentale du processus d\u2019effondrement subjectif qui l\u2019engendre.\nH\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 que Freud renverra vite au deuxi\u00e8me p\u00f4le, <em>narcissique<\/em>, de la dynamique psychotique &#8211; \u00ab\u00a0ces\nmalades aiment leur d\u00e9lire comme ils s&rsquo;aiment eux-m\u00eames. Voil\u00e0 tout le secret\u00a0\u00bb\n[8].&nbsp;La\nclinique freudienne va ainsi se diversifier au fur et \u00e0 mesure que sont abord\u00e9es d\u2019autres formes\ncliniques,\njusqu\u2019\u00e0 l\u2019isolement du m\u00e9canisme g\u00e9n\u00e9rateur du <em>d\u00e9tachement de la libido,<\/em> qui va permettre la mise en \u00e9vidence d\u2019un\nspectre allant de la dissociation schizophr\u00e9nique \u00e0 la restitution d\u00e9lirante\nparano\u00efaque &#8211; mais comme Freud le formule \u00e0 Jung&nbsp;:&nbsp;\u00ab\u00a0le\nm\u00e9canisme ne devient [\u2026] explicable qu\u2019au moyen de cette s\u00e9rie allant jusqu\u2019\u00e0\nla d\u00e9mence pr\u00e9coce compl\u00e8te [dans laquelle] la libido s\u2019\u00e9puise&nbsp; d\u00e9finitivement en auto-\u00e9rotisme, la psych\u00e9\ns\u2019appauvrit\u00a0\u00bb [9], c\u2019est-\u00e0-dire jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tat dissociatif anobjectal qui\nen illustre le temps premier et essentiel, le retrait de la libido, cause de\n\u00ab\u00a0l\u2019h\u00e9b\u00e9tude affective [sur laquelle] les schizophr\u00e9nies [\u2026] tendent \u00e0\nd\u00e9boucher\u00a0\u00bb [10]. Le processus\nr\u00e9gressif peut donc s\u2019arrimer au niveau de l\u2019instance narcissique que Freud\nd\u00e9crira un peu plus tard comme moi-plaisir&nbsp;: le palier narcissique\napparait l\u00e0 comme une borne o\u00f9 peut se stabiliser la r\u00e9gression\npsychotique&nbsp;&#8211; c\u2019est la fonction de la position parano\u00efaque.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud\nisolera un peu plus tard un second palier narcissique, celui de la relation duelle \u00e0\nl\u2019objet narcissique (dont\nle l\u00e2chage dans un contexte critique rend compte des \u00e9tats maniacod\u00e9pressifs) &#8211;\nqui,\n\u00e0 la diff\u00e9rence de la compl\u00e9tude autarcique du moi-plaisir parano\u00efaque, se\ncaract\u00e9rise donc par la pr\u00e9valence d\u2019une modalit\u00e9 sp\u00e9cifique de relation\nd\u2019objet, \u00ab\u00a0un choix d\u2019objet [\u2026] sur une base narcissique\u00a0\u00bb [11]. Dans\nla toute derni\u00e8re phase de son parcours, il fera grand usage du concept de\nclivage, tant pour caract\u00e9riser en fin de compte le m\u00e9canisme de la perversion comme\nun am\u00e9nagement particulier de la probl\u00e9matique psychotique (d\u00e9ni de la r\u00e9alit\u00e9\nde la castration), que pour rendre compte des alternances cliniques des pouss\u00e9es\npsychotiques et des r\u00e9missions (psychose latente o\u00f9 le d\u00e9lire r\u00e9int\u00e8gre\nl\u2019inconscient). &nbsp;La\nclinique freudienne a ainsi pu formuler des distinctions structurales qui couvrent progressivement\nl\u2019essentiel des grandes formes d\u00e9crites par la clinique psychiatrique, mais sur\ndes bases doctrinales qui en \u00e9clairent la structure intime \u2013 sans toutefois, il\nfaut le souligner, parvenir \u00e0 rendre compte de la <em>causation<\/em> des psychoses, pour laquelle, en dernier ressort, Freud\nne peut que renvoyer au facteur constitutionnel (celui d\u2019une pr\u00e9disposition \u00e0\nla fixation narcissique), c\u2019est-\u00e0-dire finalement \u00e0 une modalit\u00e9 d\u2019organicisme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il\ny a \u00e0 cela une forte raison structurelle&nbsp;: la clinique freudienne,\nclinique de l\u2019inconscient et de ses formations, repr\u00e9sente certes la premi\u00e8re\nclinique de l\u2019h\u00e9t\u00e9ronomie, mais la m\u00e9tapsychologie freudienne, essentiellement\nconstruite sur la base d\u2019emprunts conceptuels aux diff\u00e9rents courants de la\npsychologie rationaliste<a href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>,\ndemeure une psychologie de l\u2019autonomie du sujet, comme l\u2019illustre ses\nfondements sensualistes (<em>Nihil est in\nintellectu<\/em>\u2026) et biologisant &#8211; la place centrale de la notion de <em>d\u00e9veloppement<\/em> (et de r\u00e9gression) dans sa\nconceptualit\u00e9. La notion d\u2019un d\u00e9veloppement g\u00e9n\u00e9tique de la subjectivit\u00e9 lui\nassigne en effet une base organique, biopsychologique, c\u2019est-\u00e0-dire aussi\nindividualiste&nbsp;: un \u00ab\u00a0processus de maturation\u00a0\u00bb (Winnicott) autonome,\nque l\u2019environnement n\u2019aurait que le pouvoir de perturber,&nbsp; rend ainsi\ncompte de l\u2019advenue du sujet, interdisant l\u2019appr\u00e9hension de la pr\u00e9carit\u00e9 de son\nstatut, avec ses vacillations,\nvoire ses \u00e9clipses et sa substitution par les formations de\nl\u2019inconscient&nbsp;\u2013 et donc de rendre v\u00e9ritablement compte de la causation des\npsychoses puisqu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 du c\u0153ur de leur symptomatologie. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans\nun passage de son analyse du Pr\u00e9sident Schreber \u2013 passage qui sera l\u2019un des\narguments de Jung pour la r\u00e9vision de la th\u00e9orie freudienne qu\u2019il propose dans\nles <em>M\u00e9tamorphoses et symboles de la\nlibido<\/em>, le texte qui entame son trajet propre \u2013 Freud se demande d\u2019ailleurs\n\u00ab\u00a0si le fait que la libido se d\u00e9tache compl\u00e8tement du monde ext\u00e9rieur\nsuffit \u00e0 expliquer l\u2019id\u00e9e d\u00e9lirante de \u00ab&nbsp;la fin du monde&nbsp;\u00bb&nbsp;:\nl\u2019efficacit\u00e9 de ce processus peut-elle \u00eatre telle et les investissements du\nmoi, qui sont conserv\u00e9s dans ce cas, ne devraient-ils pas suffire \u00e0 maintenir\nles rapports avec le monde ext\u00e9rieur&nbsp;? Pour r\u00e9futer cette objection, il\nfaut, ou bien faire co\u00efncider ce que nous appelons investissement libidinal\n(int\u00e9r\u00eat d\u00e9riv\u00e9 de sources \u00e9rotiques) avec l\u2019int\u00e9r\u00eat tout court, ou bien\nadmettre qu\u2019un trouble important de la libido puisse amener, par induction, un\ntrouble correspondant dans les investissements du moi. Or ce sont l\u00e0 des\nprobl\u00e8mes devant lesquels nous nous trouvons encore embarrass\u00e9s et\nd\u00e9sempar\u00e9s\u00a0\u00bb [12]. Comme on peut le constater, Freud se heurte l\u00e0 aux\nlimites que lui impose son appareil doctrinal, qui n\u2019autorise aucune appr\u00e9hension\nconceptuelle des \u00e9clipses et des agonies subjectives, c\u0153ur du processus\npsychotique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3\u00b0\/ Troisi\u00e8me \u00e9tape&nbsp;: la clinique\nlacanienne&nbsp;: <\/strong>La\nsituation n\u2019\u00e9volue gu\u00e8re avec les postfreudiens, du fait du maintien d\u2019une\npsychologie (g\u00e9n\u00e9tique) de l\u2019autonomie&nbsp;: l\u2019approfondissement notable des\nconnaissances cliniques dans le champ psychotique \u2013 avec m\u00eame du c\u00f4t\u00e9 du\nf\u00e9renczisme, une premi\u00e8re approche du plan causal \u2013 renforce au contraire la\np\u00e9joration et la subjectivation int\u00e9grale des processus cens\u00e9s rendre compte de la\nprofondeur\nde la\nr\u00e9gression et de la violence des m\u00e9canismes d\u00e9fensifs qu\u2019implique la\nph\u00e9nom\u00e9nologie des psychoses dans un contexte doctrinal qui con\u00e7oit tout\n\u00e9v\u00e8nement subjectif comme le r\u00e9sultat d\u2019une volition consciente ou inconsciente.\nLa rupture d\u00e9cisive se produit donc avec Lacan qui pose d\u2019embl\u00e9e que\n\u00ab\u00a0c&rsquo;est dans l&rsquo;autre que le sujet\ns&rsquo;identifie et m\u00eame s&rsquo;\u00e9prouve tout d&rsquo;abord\u00a0\u00bb [13]. L\u2019histoire\npersonnelle, c\u0153ur de la clinique freudienne,\n&nbsp;ne s\u2019y pr\u00e9sente alors plus simplement comme\nformatrice ou pathog\u00e8ne, mais bien comme <em>constituante&nbsp;<\/em>: le sujet se construit dans\nl\u2019h\u00e9t\u00e9ronomie, au champ de l\u2019Autre, dans le canevas des attentes et des d\u00e9sirs\nfamiliaux qui pr\u00e9sident \u00e0 sa naissance (ou la refusent). En d\u00e9finissant\nl\u2019inconscient comme \u00ab\u00a0un concept forg\u00e9 sur la trace de ce qui op\u00e8re pour <em>constituer<\/em>\nle sujet\u00a0\u00bb [13] \u2013 je\nsouligne, Lacan introduit dans la th\u00e9orie la conception d\u2019une <em>causation<\/em>\ndu sujet, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019h\u00e9t\u00e9ronomie\nconstitutive de la d\u00e9couverte et de la clinique freudiennes. <\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La reformulation de l\u2019\u0152dipe\nfreudien, ou plut\u00f4t de ses conditions, en d\u00e9coule imm\u00e9diatement&nbsp;: le sujet\nne construit pas son identit\u00e9 dans un processus maturatif autonome, il la\nre\u00e7oit de l\u2019Autre (parental) qui la lui d\u00e9signe, ce qui va d\u00e9terminer son mode\npropre de structuration suivant que le r\u00e9f\u00e9rent paternel se trouve ou non\ninscrit dans son statut. Si c\u2019est le cas, il se trouvera install\u00e9 dans l\u2019assise\nd\u2019une filiation et dot\u00e9 des moyens de la travers\u00e9e de l\u2019\u0152dipe et de la\ncastration, c\u2019est-\u00e0-dire de la stabilisation subjective et de l\u2019autonomisation.\nDans le cas contraire, son statut s\u2019av\u00e8rera pr\u00e9caire, astreint \u00e0 des modalit\u00e9s\nde structuration&nbsp; instables, \u00e0 la merci\nde la malencontre d\u2019une situation n\u00e9cessitant des moyens symboliques dont il ne\ndispose pas. En\nrel\u00e9guant la psychologie de l\u2019autonomie, en offrant aussi \u00e0 l\u2019\u00e9nigme de la\nvacillation subjective dans la symptomatologie des psychoses une solution qui\nexon\u00e8re du m\u00eame coup la subjectivit\u00e9 de la responsabilit\u00e9 du processus\npsychotique (th\u00e9orie p\u00e9jorante de la d\u00e9fense), la perc\u00e9e lacanienne fournit\nainsi une premi\u00e8re r\u00e9ponse \u00e0 la question du d\u00e9terminisme en psychopathologie,\nr\u00e9ponse consistante mais encore sommaire, on va voir pourquoi.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les concepts, en effet, ne se\nd\u00e9nichent pas n\u2019importe o\u00f9&nbsp;: pour penser l\u2019h\u00e9t\u00e9ronomie, il n\u2019y a dans\nl\u2019univers conceptuel de la modernit\u00e9 qu\u2019un champ disponible, celui des sciences\nsociales \u2013 dont l\u2019ascendance d\u2019ailleurs, via la filiation de Comte \u00e0 de Bonald,\nse trouve \u00eatre fonci\u00e8rement anticart\u00e9sienne. A l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Lacan commence \u00e0\n\u00e9laborer son orientation doctrinale singuli\u00e8re, le structuralisme, \u00e9tay\u00e9 sur la\nlinguistique (essentiellement la phonologie), parait s\u2019imposer comme l\u2019avenir\nm\u00eame des sciences sociales \u2013 nous en sommes bien loin aujourd\u2019hui. Claude\nL\u00e9vi-Strauss vient de lui fournir sa charte programmatique en proposant une\nconception tr\u00e8s radicale, quasi cybern\u00e9tique, de l\u2019ordre symbolique organisateur\ndes faits sociaux.&nbsp; Ainsi r\u00e9cuse-t-il\ndans l\u2019analyse sociologique le recours \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019ordre des sentiments,\nvolitions et croyances, qui sont, du point de vue de l\u2019explication\nsociologique, soit des \u00e9piph\u00e9nom\u00e8nes, soit des myst\u00e8res, en tout cas des objets\nextrins\u00e8ques au champ d\u2019investigation\u00a0\u00bb [14]. &nbsp;Il pose que \u00ab\u00a0l\u2019inconscient\n[\u2026] cesse d\u2019\u00eatre l\u2019ineffable refuge des particularit\u00e9s individuelles, le\nd\u00e9positaire d\u2019une <em>histoire unique <\/em>[\u2026]\nIl se r\u00e9duit \u00e0 un terme par lequel nous d\u00e9signons une fonction&nbsp;: la\nfonction symbolique, sp\u00e9cifiquement humaine sans doute, mais qui, chez tous les\nhommes, s\u2019exerce selon les m\u00eames lois&nbsp;; qui se ram\u00e8ne en fait \u00e0 l\u2019ensemble\nde ces lois [\u2026] <em>L\u2019inconscient est\ntoujours vide&nbsp;<\/em>; ou plus exactement, il est aussi \u00e9tranger aux images\nque l\u2019estomac aux aliments qui le traversent\u00a0\u00bb[15]\n&#8211; c\u2019est moi qui souligne. Lacan adopte avec enthousiasme cette approche qui\nconsonne avec ses penchants logicistes et son antibiologisme de toujours&nbsp;:\nil \u00e9voque par exemple les \u00ab\u00a0liaisons propres au signifiant et [\u2026] l\u2019ampleur\nde leur fonction <em>dans la gen\u00e8se<\/em> du\nsignifi\u00e9\u00a0\u00bb [13]\u2013 je souligne,\naffirme&nbsp;it\u00e9rativement : \u00ab\u00a0l\u2019inconscient rel\u00e8ve du logique pur,\nautrement dit du signifiant\u00a0\u00bb (ibid., quatri\u00e8me de couverture). Ce qui\nretentit forc\u00e9ment sur le statut du sujet&nbsp;: \u00a0\u00bb&nbsp;le sujet donc,\non ne lui parle pas. \u00c7a parle de lui, et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il s\u2019appr\u00e9hende, et ce\nd\u2019autant plus forc\u00e9ment qu\u2019avant que du seul fait que \u00e7a s\u2019adresse \u00e0 lui, il\ndisparaisse comme sujet sous le signifiant qu\u2019il devient, <em>il n\u2019\u00e9tait absolument rien<\/em>\u00ab\u00a0[13] \u2013 je souligne.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il ne va \u00e9videmment pas \u00eatre tr\u00e8s\nsimple de faire rentrer la clinique freudienne dans le cadre d\u00e9sincarn\u00e9 de cet\n\u00ab\u00a0hyperstructuralisme\u00a0\u00bb (Milner) qui verse l\u2019ensemble du sens,\nsubjectivit\u00e9 incluse, au compte des effets de la computation signifiante. Lacan\nvient de se tirer une balle dans le pied, mais il va tout de m\u00eame s\u2019en tirer\navec brio, ou peut-\u00eatre faudrait-il dire qu\u2019il va passer le reste de son\nparcours th\u00e9orique \u00e0 tenter d\u2019amender et d\u2019\u00e9largir ce que son cadre initial de\nr\u00e9flexion peut avoir de rigide et d\u2019unilat\u00e9ral. La r\u00e9introduction de la\npremi\u00e8re th\u00e9orie freudienne de la libido \u2013 celle de 1905 qui distingue une\npremi\u00e8re phase auto\u00e9rotique et polymorphe avant l\u2019installation du primat\ng\u00e9nital et du choix d\u2019objet \u2013 sous la rubrique de la jouissance et de l\u2019objet a\nconstitue la premi\u00e8re \u00e9tape de ce proc\u00e8s. Elle enrichit notablement la clinique\ndes psychoses, autour de la notion d\u2019un n\u00e9cessaire appareillage (phallique) de\nla jouissance, de sa d\u00e9localisation erratique dans le d\u00e9clenchement psychotique\nfaute d\u2019arrimage paternel et de son identification parano\u00efaque au lieu de\nl\u2019autre. Mais le concept de jouissance demeure obscur \u2013 d\u2019o\u00f9 sans doute le\nterme d\u2019\u00a0\u00bbaxiomatique\u00a0\u00bb avanc\u00e9 par J.-A. Miller \u2013 s\u2019il parait bien finalement\nloucher du c\u00f4t\u00e9 d\u2019un joint avec le corps propre.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La formalisation du d\u00e9fect paternel\nen terme de forclusion du signifiant du Nom du P\u00e8re pr\u00e9sente aussi le grave\ninconv\u00e9nient de fonctionner en tout ou rien&nbsp;: un signifiant, c\u2019est pr\u00e9sent\nou absent, il n\u2019y a pas de moyen terme. Longtemps les conceptions lacaniennes\nsouffrirent ainsi d\u2019un binarisme rigide, voire parapsychiatrique (la structure\nn\u00e9vrotique occupant la place de la normalit\u00e9 psychique), dans le droit fil de\nl\u2019adage de jeunesse de Lacan&nbsp;: \u00ab\u00a0n\u2019est pas fou qui veut\u00a0\u00bb&nbsp;&#8211;\nil me souvient que jadis, dans ma jeunesse, autour de l\u2019Ecole freudienne de\nParis, on s\u2019interrogeait s\u00e9rieusement sur l\u2019existence de r\u00eaves ou d\u2019actes\nmanqu\u00e9s chez le psychotique tandis que des troubles du langage devait\nabsolument \u00eatre pr\u00e9sents pour conforter le diagnostic et que l\u2019\u00e9vocation de la\nnotion d\u2019\u00e9tat limite h\u00e9rissait l\u2019auditoire\u2026 C\u2019est dire l\u2019importance de la\nmutation th\u00e9orique qu\u2019engage Lacan avec la promotion du n\u0153ud borrom\u00e9en \u00e0 la\ntoute fin de son parcours. Elle s\u2019accompagne d\u2019ailleurs significativement d\u2019un\nnet d\u00e9saveu des math\u00e8mes, pointe avanc\u00e9 du logicisme de la th\u00e9orie du\nsignifiant&nbsp;: \u00ab\u00a0le truc analytique ne sera pas math\u00e9matique&nbsp;;\nc&rsquo;est bien pour \u00e7a que le discours de l&rsquo;analyse se distingue du discours\nscientifique\u00a0\u00bb [16]&nbsp;; \u00a0\u00bb&nbsp;la psychanalyse n&rsquo;est pas une\nscience. Elle n&rsquo;a pas son statut de science, elle ne peut que l&rsquo;attendre,\nl&rsquo;esp\u00e9rer. C&rsquo;est un d\u00e9lire &#8211; un d\u00e9lire dont on attend qu&rsquo;il porte une science.\nOn peut attendre longtemps&nbsp;!\u00a0\u00bb [17].<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Avec le concept de nouage des\nregistres h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes de la subjectivit\u00e9, la formulation glisse du Nom du P\u00e8re\n\u00e0 la <em>fonction<\/em> paternelle &#8211; glissement\ncapital&nbsp;: une fonction en effet, cela n\u2019agit pas forc\u00e9ment en tout ou\nrien, il s\u2019introduit la notion d\u2019une certaine gradation, voire de <em>suppl\u00e9ances<\/em>, concept cl\u00e9 que Lacan formule\ndu m\u00eame pas. On assiste alors \u00e0 un retournement de son paradigme initial d\u2019abord,\nmais surtout de celui m\u00eame de la psychopathologie avec l\u2019extraction du\nmis\u00e9rabilisme psychiatrique dans l\u2019abord des psychoses&nbsp;: non seulement il\ny a des modalit\u00e9s<a href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>\net des suppl\u00e9ances \u00e0 l\u2019\u00e9chec du nouage paternel de la structure psychique (le\nnom du P\u00e8re s\u2019\u00e9crit d\u2019ailleurs d\u00e9sormais au pluriel&nbsp;: il y a <em>pluralisation<\/em> des modalit\u00e9s de la\nfonction paternelle), mais \u00ab\u00a0le fou, c\u2019est l\u2019homme libre\u00a0\u00bb&nbsp;; d\u00e9lest\u00e9\ndes pesanteurs du mode de pens\u00e9e et de conduite ambiant, il lui est loisible de\nproduire son mode propre d\u2019organisation subjective, il dispose (quelquefois) d\u2019une\nmarge d\u2019inventivit\u00e9 inaccessible au normal\/n\u00e9vros\u00e9 qui est, lui, un h\u00e9ritier, <em>dupe<\/em> du lien social, astreint \u00e0 la\nr\u00e9p\u00e9tition, \u00e0 la tradition. Lacan introduit ainsi \u00e0 propos de Joyce la th\u00e9orie\ndu <em>sinthome<\/em>, qui assure une modalit\u00e9\npropre de nouage, hors fonction paternelle \u2013 l\u2019\u00e9trange \u00e9criture joycienne qui\nambitionnait de fasciner durablement le commentaire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Corr\u00e9lativement, le privil\u00e8ge du\nn\u00e9vros\u00e9 va se trouver mis en cause&nbsp;: \u00ab\u00a0le P\u00e8re n\u2019est en somme qu\u2019un\nsympt\u00f4me, ou un sinthome, comme vous voudrez [\u2026] le complexe d\u2019\u0152dipe comme tel\nest un sympt\u00f4me\u00a0\u00bb [18]. Comme nagu\u00e8re chez le dernier Freud<a href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>, l\u2019appr\u00e9hension\nde la subjectivit\u00e9 commune glisse alors de la conception classique de la\nstructure n\u00e9vrotique \u00e0&nbsp; des modalit\u00e9s plus\ninformes&nbsp;: \u00ab\u00a0entre folie et d\u00e9bilit\u00e9 mentale nous n\u2019avons que le\nchoix&nbsp;\u00ab\u00a0[20]. D\u2019o\u00f9 la nouvelle formule : <em>tout le monde d\u00e9lire<\/em> (\u00ab\u00a0ce n\u2019est pas un privil\u00e8ge d\u2019\u00eatre fou\u00a0\u00bb&nbsp;:\ncf. supra n.7;\n\u00ab\u00a0tout le monde [\u2026]\nest fou, c\u2019est-\u00e0-dire d\u00e9lirant\u00a0\u00bb [21]) \u2013 des croyances religieuses aux\nid\u00e9ologies ou \u00e0 la singularit\u00e9 des convictions personnelles. Certes, le\n\u00ab&nbsp;d\u00e9lire&nbsp;\u00bb (l\u2019<em>Illusion<\/em> disaient\nFreud ou Winnicott) des normaux peut faire lien social (dans\n\u00ab\u00a0religion\u00a0\u00bb, il y a \u00ab\u00a0lien\u00a0\u00bb), mais cela se produit aussi avec\nle d\u00e9lire psychotique, m\u00eame diffluent. C\u2019est la deuxi\u00e8me r\u00e9ponse de la\npsychanalyse \u00e0 l\u2019\u00e9nigme psychopathologique&nbsp;: la psychopathologie est\ninh\u00e9rente \u00e0 la condition humaine, la bonne probl\u00e9matisation r\u00e9side plut\u00f4t dans\nla formalisation des proc\u00e9dures par lesquelles un certain degr\u00e9 de structuration\npeut s\u2019\u00e9tablir. Une nouvelle clinique de la psychose s\u2019annonce ainsi,\nproprement psychanalytique celle-l\u00e0, celle des modalit\u00e9s de suppl\u00e9ance et de\nrestitution (soit de la stabilisation psychotique), &nbsp;celle aussi de la r\u00e9silience et de la\ncr\u00e9ativit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le parcours de Lacan<a href=\"#_ftn9\">[9]<\/a>\ns\u2019ach\u00e8ve sur un feu d\u2019artifice conceptuel, et malgr\u00e9 tout, on reste sur\nl\u2019impression que le compte n\u2019y est pas. Manque toujours en particulier une\nprise en compte th\u00e9orique du soubassement vital de la subjectivit\u00e9 \u00e0 laquelle\nr\u00e9f\u00e9rer les diff\u00e9rentes avanc\u00e9es de la derni\u00e8re phase du trajet lacanien&nbsp;:\nsi le sujet a d\u00e9sormais sa carte \u00e0 jouer, quelle \u00e9nergie subjective se trouve\ndonc mise en jeu dans la qu\u00eate et l\u2019\u00e9laboration des suppl\u00e9ances&nbsp;? Lorsque\nLacan avance&nbsp;: \u00ab\u00a0ce que je sugg\u00e8re, c\u2019est que chez Joyce, l\u2019ego vient\ncorriger le rapport manquant. Par cet artifice d\u2019\u00e9criture, se restitue le n\u0153ud\nborrom\u00e9en\u00a0\u00bb [22] \u2013 \u00e0 quoi r\u00e9f\u00e8re donc ce stimulant concept d\u2019<em>ego<\/em>, in\u00e9dit chez Lacan, et quelles\nforces psychiques le soutiennent, suffisamment puissantes pour orchestrer la\npromotion du nom et l\u2019\u00e9criture de l\u2019\u0153uvre&nbsp;:&nbsp;\u00ab\u00a0le d\u00e9sir de\nJoyce d\u2019\u00eatre un artiste qui occuperait tout le monde, le plus de monde possible\nen tout cas, n\u2019est-il pas exactement le compensatoire du fait que son p\u00e8re n\u2019a\njamais \u00e9t\u00e9 pour lui un p\u00e8re&nbsp;? [\u2026] N\u2019y a-t-il pas comme une compensation de\ncette d\u00e9mission paternelle [\u2026] dans ceci que Joyce s\u2019est senti imp\u00e9rieusement\nappel\u00e9 [\u2026] \u00e0 valoriser le nom qui lui est propre aux d\u00e9pens du\np\u00e8re&nbsp;?&nbsp;\u00a0\u00bb [19]&nbsp;? On peut d\u2019ailleurs remarquer que, dans\ncette fin de parcours, Lacan modifie profond\u00e9ment ses conceptions initiales,\nsans bien s\u00fbr reformuler toute la doctrine \u2013 il y aurait fallu une deuxi\u00e8me\nvie, alors qu\u2019il ne lui reste alors que peu de temps avant l\u2019aphasie et la\nmort. Ainsi le registre de l\u2019Imaginaire (c\u2019est-\u00e0-dire du sens), nagu\u00e8re inf\u00e9od\u00e9\nau symbolique, voire pur effet, ombre port\u00e9e du symbolique, acqui\u00e8re-t-il une\nconsistante propre, <em>\u00e9quivalente<\/em> aux\nautre ronds du n\u0153ud&nbsp;: \u00ab\u00a0on voit ici que le terme d\u2019imaginaire n\u2019est\npas synonyme de pure imagination. Si nous pouvons faire que l\u2019imaginaire\nex-siste, c\u2019est qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un autre r\u00e9el. Je dis que l\u2019effet de sens\nex-siste et qu\u2019en ceci, il est r\u00e9el [\u2026] Il y a bien, semble-t-il, tout un\ndomaine usuel de la fonction imaginaire qui dure et se tienne\u00a0\u00bb [23]. On a\nfinalement le sentiment que si Lacan a pu, avec la th\u00e9orie du signifiant et\nl\u2019axiomatique de la jouissance, retranscrire le gros des \u00e9l\u00e9ments constituants\nde la premi\u00e8re topique freudienne, de larges pans de la seconde topique restent\nen plan, tout particuli\u00e8rement le \u00c7a freudien, ou plut\u00f4t le moi-\u00e7a primaire, objet\nmajeur de la clinique postfreudienne orthodoxe ou kleinienne, avec sa puissante\nvalence narcissique, sa charge d\u2019instinct de vie.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il faut \u00e9galement souligner que la\nconception du sujet du signifiant inscrit d\u2019embl\u00e9e et totalement \u2013 <em>ex nihilo&nbsp;<\/em>: Lacan renvoie\nd\u2019ailleurs explicitement \u00e0 la th\u00e9ologie (on pense aux deux premiers versets de\nl\u2019Evangile de Jean&nbsp;: \u00ab\u00a0\u2026et le verbe s\u2019est fait chair\u00a0\u00bb) &#8211; le sujet\ndans l\u2019h\u00e9t\u00e9ronomie, c\u2019est-\u00e0-dire dans l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Du coup, des deux temps de la\ncausation lacanienne du sujet, l\u2019<em>ali\u00e9nation<\/em>\n(soit l\u2019inscription symbolique) et la <em>s\u00e9paration<\/em>\n(soit l\u2019autonomisation du sujet vis-\u00e0-vis du d\u00e9sir de l\u2019autre parental), c\u2019est\nsur la s\u00e9paration que l\u2019accent va porter&nbsp;; or l\u2019\u00e9chec de la s\u00e9paration\ncaract\u00e9rise dans l\u2019optique freudienne la probl\u00e9matique du n\u00e9vros\u00e9, fix\u00e9 aux\nbuts et aux objets de l\u2019\u0152dipe. La clinique lacanienne semble plut\u00f4t s\u2019orienter\nvers l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00e9chec de l\u2019ali\u00e9nation elle-m\u00eame dans la psychose, comme l\u2019a en fait toujours sugg\u00e9r\u00e9 Lacan en\nd\u00e9signant \u00e0 son principe une d\u00e9faillance de l\u2019identification primordiale\nrapport\u00e9e \u00e0 une carence radicale de la fonction paternelle (cf. le sch\u00e9ma I [13]&nbsp;; cf.\naussi les derniers travaux de J.C. Maleval sur l\u2019autisme&nbsp;: il en notait\nnagu\u00e8re S\u00b0 le signifiant ma\u00eetre). Lacan n\u2019y faisait-il pas d\u2019ailleurs allusion\nen disant Joyce \u00ab\u00a0d\u00e9sabonn\u00e9 de l\u2019inconscient\u00a0\u00bb, maniant la lettre hors\nsens \u00ab\u00a0\u00e0 des fins de jouissance pure\u00a0\u00bb&nbsp;? De fait les autistes,\nlorsqu\u2019ils acc\u00e8dent au langage, semblent ne pas vraiment y entrer, mais le\nmanier avec habilet\u00e9, en quelque sorte de l\u2019ext\u00e9rieur, comme une machine\ncybern\u00e9tique ou un logiciel informatique.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il faudrait \u00e9largir la pr\u00e9sentation\nlacanienne de l\u2019ali\u00e9nation&nbsp;: elle repr\u00e9senterait alors l\u2019inscription\nconstituante o\u00f9 vient se couler le vivant, l\u2019\u00eatre pr\u00e9subjectif, pr\u00e9structur\u00e9,\npr\u00e9conscient qui constitue le substrat de la subjectivit\u00e9 et qui, par son biais,\nacc\u00e8de \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, &nbsp;au langage et \u00e0 la\nconscience \u2013 du moins si les conditions s\u2019y pr\u00eatent. Quelle place en effet se\ntrouve offerte \u00e0 l\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0qui n\u2019a pas encore la parole\u00a0\u00bb <a href=\"#_ftn10\">[10]<\/a>&nbsp;:\nest-ce une assise confortable ou bien un place \u00e9troite, voire un si\u00e8ge\n\u00e9jectable, une chaise \u00e0 clous, ou encore le fil du funambule tendu au-dessus du\nvide entre deux gratte-ciel&nbsp;? L\u2019inscription peut \u00eatre pr\u00e9caire,\nchancelante, infernale. Mal arrim\u00e9 au symbolique \u2013 si les troubles du langage\nne sont pas constants, exp\u00e9riences archa\u00efques (<em>\u00e9piphanies<\/em> joyciennes) et troubles symboliques<a href=\"#_ftn11\">[11]<\/a> font\nalors rarement d\u00e9faut &#8211; le sujet peut alors d\u00e9brancher<a href=\"#_ftn12\">[12]<\/a>\n(d\u00e9tachement freudien de la libido), se replier sur un fonctionnement primitif\nou tenter \u00e0 la force du poignet sa propre formule, avec les moyens du bord. Lien\nobjectal, lien social, identit\u00e9 sont susceptibles de s\u2019effondrer brutalement ou\ninsidieusement, amenant l\u2019\u00e9mancipation de l\u2019instance primitive, cr\u00e9pusculaire, aux\nmouvements pulsionnels et d\u00e9fensifs massifs et brutaux, \u00e0 la sensibilit\u00e9\ntranssubjective, qui structure les sympt\u00f4mes psychotiques \u2013 et le noyau de la\nsymptomatologie n\u00e9vrotique aussi bien, dans l\u2019opacit\u00e9 opini\u00e2tre de la\nr\u00e9p\u00e9tition. La ph\u00e9nom\u00e9nologie h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne du champ psychotique \u2013 symptomatologie\nde la \u00ab\u00a0pr\u00e9psychose\u00a0\u00bb, des suppl\u00e9ances, des d\u00e9clenchements, des\nrestitutions, de la chronicit\u00e9 d\u00e9ficitaire ou des n\u00e9oorganisations d\u00e9lirantes \u2013\nse joue dans cette dialectique complexe dont Lacan nous a autoris\u00e9 la lecture\nsans en boucler tout \u00e0 fait le cadre de compr\u00e9hension. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>REFERENCES<\/strong><\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>&#8211; Kalhbaum, K.\nL. (1874), <em>Catatonia<\/em>, Baltimore, John\nHopkins University Press, 1973, p. 1.<\/li><li>&#8211;\nJaspers, K. 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(1946), \u201cIntroduction\u201d, <em>Le\nProbl\u00e8me de la psychog\u00e9n\u00e8se des n\u00e9vroses et des psychoses<\/em>, Paris, Descl\u00e9e\nde Brouwer, 1950, pp. 14 et 20. <\/li><li>\u2013\nLaplanche, J. et Pontalis, J.B., <em>Vocabulaire\nde la Psychanalyse<\/em>, Paris, PUF, 1967, p. 269. <\/li><li>&#8211; Freud (S.), <em>\u00c9tudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>, Paris, PUF, 1967, pp. 9, 11 et 212.<\/li><li>&#8211;\n&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-, <em>La Naissance de la psychanalyse<\/em>, Paris, PUF, 1973,\np. 101.<\/li><li>&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-, et Jung, C.G., <em>Correspondance<\/em>, t.1, Paris, PUF,&nbsp; 1975, pp. 95-96. <\/li><li>&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-, <em>N\u00e9vrose, Psychose et Perversion<\/em>, Paris,\nPUF, 1973, p. 285 et 286.<\/li><li>&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-,\n<em>M\u00e9tapsychologie<\/em>, Paris, Gallimard, \u00ab&nbsp;Id\u00e9es&nbsp;\u00bb,\n1968, p. 158.<\/li><li>&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-, <em>Cinq psychanalyses<\/em>, Paris, PUF, 1975, pp. 317-318.<\/li><li>&#8211;\nLacan, J., <em>Ecrits<\/em>, Paris, Seuil, 1966,\npp. 181, 830, 497, 835, 571 et 840.<\/li><li>&#8211; Levi-Strauss, C., \u00ab&nbsp;Introduction \u00e0\nl\u2019\u0153uvre de Marcel Mauss&nbsp;\u00bb, in M. MAUSS&nbsp;: <em>Sociologie et anthropologie<\/em>, Paris, PUF, 1950, &nbsp;p. XLV. <\/li><li>&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-, <em>Anthropologie structurale<\/em>, Paris, Seuil, 1958, &nbsp;pp. 224-225.<\/li><li>&#8211;&nbsp; Lacan, J., <em>Le S\u00e9minaire, livre XX&nbsp;:\nEncore<\/em>, Paris, Seuil, 1975, p. 105.<\/li><li>&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;, <em>Le S\u00e9minaire, livre XXIV&nbsp;: L\u2019Insucc\u00e8s, Ornicar <\/em>n\u00b0 14, Paris,\n1978,\np. 9.<\/li><li>&#8211;&nbsp;&nbsp;\n&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;, <em>Le S\u00e9minaire, livre\nXXIII&nbsp;: Le Sinthome, Ornicar <\/em>n\u00b0 6, Paris, 1976, p. 9.<\/li><li>&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;, <em>Le S\u00e9minaire, livre XXIII&nbsp;: Le Sinthome, Ornicar <\/em>n\u00b0 8, Paris,\n1976,\npp. 12-13.<\/li><li>&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-, <em>Le S\u00e9minaire, livre XXIII&nbsp;: Le Sinthome, <\/em><em>ORNICAR<\/em> n\u00b0 14, Paris, 1978, p. 9.<\/li><li>&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-, \u00ab\u00a0Journal\nd\u2019Ornicar\u00a0\u00bb, <em>Ornicar<\/em> n\u00b017-18,\nParis, 1979, p. 278.<\/li><li>&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-, <em>Le S\u00e9minaire, livre XXIII&nbsp;: Le Sinthome, Ornicar <\/em>n\u00b0 11, Paris,\n1977,\np. 8.<\/li><li>&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-, <em>Le S\u00e9minaire, livre XXII&nbsp;:RSI, Ornicar <\/em>n\u00b0 4, Paris, 1975, p. 98.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a>\nAllocution prononc\u00e9e le 2 avril 2015 devant l\u2019ASPIC, association scientifique\ndu Centre Hospitalier Les Murets, \u00e0 l\u2019invitation de son pr\u00e9sident, le Dr D.\nWintrebert, \u00e0 l\u2019occasion de la parution de <em>Structure\ndes Psychoses. Une synth\u00e8se post-lacanienne<\/em>, Paris&nbsp;: L\u2019Harmattan,\n2014, ouvrage dont le pr\u00e9sent texte expose l\u2019argument principal.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a>\nCf. P. Bercherie&nbsp;: <em>Les Fondements de\nla Clinique. Histoire et structure du savoir psychiatrique <\/em>(1980),\nr\u00e9\u00e9dition, Paris&nbsp;: L\u2019Harmattan, 2004.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a>\nL\u2019Histoire b\u00e9gaie&nbsp;: M. Guelfi nous apprend ainsi que, dans la pr\u00e9paration\ndu DSM5, \u00ab\u00a0certains ont consid\u00e9r\u00e9 que le temps \u00e9tait peut-\u00eatre venu de\nd\u00e9truire l\u2019\u00e9difice kraepelinien\u00a0\u00bb, un groupe de travail \u00ab\u00a0a ainsi\nplaid\u00e9 en faveur de l\u2019existence d\u2019un \u00ab&nbsp;syndrome psychotique g\u00e9n\u00e9ral&nbsp;\u00bb\nincluant la schizophr\u00e9nie et le trouble bipolaire\u00a0\u00bb [4].<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a>\nCf. \u00ab\u00a0Pourquoi le DSM&nbsp;? L\u2019obsolescence des fondements de la\npsychiatrie clinique\u00a0\u00bb, <em>L\u2019Information Psychiatrique<\/em>, 2010, vol. 86,\nn\u00b07, pp. 635 \u2013 640, article dont le pr\u00e9sent texte repr\u00e9sente en quelque sorte\nle contrepoint.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a>\nL\u2019esprit s\u2019y trouve alors con\u00e7u comme un <em>organe<\/em>, \u00e0 la fonction\nessentiellement adaptative, la conscience comme le centre op\u00e9rationnel du\npsychisme, son fonctionnement comme fonci\u00e8rement rationnel, tant sur le plan de\nla connaissance (<em>cognitivisme<\/em>) que sur celui des motivations (<em>utilitarisme<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Cf.\nP. Bercherie&nbsp;: <em>Gen\u00e8se des concepts\nfreudiens<\/em> (1983), r\u00e9\u00e9dition, Paris&nbsp;: L\u2019Harmattan, 2004.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a>\nEn dehors du <em>n\u0153ud de tr\u00e8fle<\/em>\nparano\u00efaque o\u00f9 ils sont mis en continuit\u00e9, les registres peuvent aussi se\ntrouver simplement juxtapos\u00e9s (cliv\u00e9s) &#8211;&nbsp;\u00ab\u00a0c\u2019est une erreur de penser\nque ce n\u0153ud soit une norme&nbsp;[\u2026]&nbsp;ce n\u2019est pas que soient rompus le\nsymbolique, l\u2019imaginaire et le r\u00e9el qui d\u00e9finit la perversion, c\u2019est qu\u2019ils\nsont distincts\u00a0\u00bb [18] \u2013 ou emm\u00eal\u00e9s&nbsp;: \u00ab\u00a0chez la plupart, le\nsymbolique, l\u2019imaginaire et le r\u00e9el sont embrouill\u00e9s au point de se continuer\nl\u2019un dans l\u2019autre [\u2026] et du m\u00eame coup ce n\u2019est pas un privil\u00e8ge d\u2019\u00eatre\nfou&nbsp;\u00a0\u00bb [19].<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a>\n&nbsp;\u00ab\u00a0Dans quelles circonstances et par\nquels moyens le moi r\u00e9ussit \u00e0 \u00e9chapper sans tomber dans la maladie \u00e0 ces\nconflits assur\u00e9ment toujours pr\u00e9sents [\u2026] Il sera possible au moi d\u2019\u00e9viter la\nrupture de tel ou tel c\u00f4t\u00e9 en se d\u00e9formant lui-m\u00eame, en acceptant de faire\namende de son unit\u00e9, \u00e9ventuellement en se crevassant ou en se morcelant. De la\nsorte, on mettrait les incons\u00e9quences, les extravagances et les folies des\nhommes sous le m\u00eame jour que leurs perversions sexuelles, dont l\u2019adoption leur\n\u00e9pargne bien des refoulements\u00a0\u00bb [10].<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a>\nCf. P. Bercherie&nbsp;: <em>Examen des\nFondements de la Psychanalyse<\/em>, Paris&nbsp;: L\u2019Harmattan, 2004, derni\u00e8re\npartie, ou le fascicule <em>Lacan<\/em> qui en\nest extrait.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a>\n\u00ab\u00a0Le signifiant se produisant au lieu de l\u2019Autre non encore rep\u00e9r\u00e9, y fait\nsurgir le sujet de l\u2019\u00eatre qui n\u2019a pas encore la parole\u00a0\u00bb [13]. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a>\nPens\u00e9e diffluente, confusion, psychorigidit\u00e9, incapacit\u00e9 \u00e0 l\u2019abstraction ou \u00e0\nla pens\u00e9e concr\u00e8te, \u00e0 int\u00e9grer la contradiction, etc.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref12\">[12]<\/a>\nCette r\u00e9action de d\u00e9fense primitive (autistique) ouvre la voie au d\u00e9lire en d\u00e9sins\u00e9rant\nle sujet de la r\u00e9alit\u00e9 commune, partag\u00e9e, mais elle est conditionn\u00e9e par la\nfragilit\u00e9 fondamentale du lien&nbsp;; on rejoint l\u00e0 l\u2019intuition fondatrice de\nFreud&nbsp;: dans la n\u00e9vrose, l\u2019infiltration symptomale demeure partielle car\nle lien tient, d\u2019o\u00f9 la d\u00e9fense du moi&nbsp;; dans la psychose, il c\u00e8de et rien\nne fait alors barrage \u00e0&nbsp; la subjugation\nde la conscience.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><br><strong>6 &#8211; POURQUOI LE DSM&nbsp;?<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p><strong>\ufeffL\u2019obsolescence des fondements du diagnostic psychiatrique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Trente ans\napr\u00e8s&nbsp;! Dans la foul\u00e9e de la publication des <em>Fondements de la clinique<\/em>,\nj\u2019avais r\u00e9dig\u00e9 en 1981 pour le n\u00b03 de <em>L\u2019Ane, <\/em>le<em> Magazine Freudien<\/em>,\nune revue (tr\u00e8s) critique du DSM3 lors de sa parution&nbsp;; depuis, pris dans\nma pratique d\u2019analyste et les questions qu\u2019elle suscitait, je ne m\u2019\u00e9tais plus\nint\u00e9ress\u00e9 au devenir des DSM, jusqu\u2019\u00e0 la proposition d\u2019Alex Raffy de pr\u00e9senter\nun commentaire du DSM4 pour ces Journ\u00e9es<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. Pas\nde changement majeur du DSM3 au DSM4 au demeurant, sinon une surprise&nbsp;:\ncelle du succ\u00e8s plan\u00e9taire de cet \u00e9norme pav\u00e9 <em>r\u00e9barbatif<\/em> \u2013 point\nsignificatif : la valeur d\u2019une approche qui se veut novatrice, voire\nr\u00e9volutionnaire, se mesure aussi \u00e0 ses qualit\u00e9s esth\u00e9tiques, \u00e0 son \u00e9l\u00e9gance\n(cf. le caract\u00e8re \u00ab\u00a0esth\u00e9tique\u00a0\u00bb [Einstein] des grandes th\u00e9ories-cadres\nde la physique, les \u00ab\u00a0th\u00e9ories superbes\u00a0\u00bb de Penrose &#8211; ou plus\nsimplement la classe des grands textes cliniques de la Psychiatrie\nclassique).<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Avec\nle recul, il est maintenant av\u00e9r\u00e9 que les DSM sont le r\u00e9sultat d\u2019un projet\nm\u00fbrement r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019<em>American Psychiatric Association<\/em>,\u00a0\u00bbn\u00e9o-kraepelinien\u00a0\u00bb\naux dires de ses auteurs &#8211; comme l\u2019on dit \u00ab\u00a0n\u00e9o-conservateur\u00a0\u00bb pour le\nprogramme politique qui lui fut chronologiquement parall\u00e8le&nbsp;: la\ncomparaison est d\u2019autant plus tentante que, comme leurs homologues politiques,\nles r\u00e9novateurs de la psychiatrie se voulaient un \u00ab\u00a0coll\u00e8ge invisible\u00a0\u00bb\nagissant en toute discr\u00e9tion en coulisse. Le premier pas de cette entreprise\n\u00e9tait d\u2019\u00e9liminer la psychanalyse dont les conceptions dominaient encore de\nfa\u00e7on manifeste le DSM2. C\u2019est le premier coup de force&nbsp;: imposer une\napproche dite \u00ab\u00a0a-th\u00e9orique\u00a0\u00bb &#8211; \u00ab\u00a0l\u2019approche choisie dans le DSM3\nest a-th\u00e9orique eu \u00e9gard \u00e0 l\u2019\u00e9tiologie ou \u00e0 la physiopathologie, \u00e0 l\u2019exception\ndes troubles pour lesquels celles-ci sont clairement \u00e9tablies, et donc incluses\ndans la d\u00e9finition [il s\u2019agit bien entendu des troubles organog\u00e8nes]. Les\ncliniciens et les chercheurs peuvent se mettre d\u2019accord pour identifier les\ntroubles mentaux \u00e0 partir de leurs manifestations cliniques\u00a0\u00bb ( [1], p.\nXXVI), en laissant donc de c\u00f4t\u00e9 les \u00ab\u00a0th\u00e9ories \u00e9tiologiques\u00a0\u00bb. Un\ncandide consensus empirique (\u00ab\u00a0descriptif\u00a0\u00bb) permet donc de rel\u00e9guer la\npsychanalyse, qui d\u00e9choit au rang d\u2019\u00e9lucubration et perd ainsi son statut\nd\u2019exp\u00e9rience subjective in\u00e9dite et de champ propre de connaissance clinique.\nC\u2019est l\u00e0 o\u00f9 prend sens la r\u00e9f\u00e9rence pr\u00e9f\u00e9rentielle \u00e0 Kraepelin (et non, par\nexemple \u00e0 Bleuler)&nbsp;: il s\u2019agit de revenir \u00e0 la psychiatrie <em>d\u2019avant\nFreud<\/em>, car pour le reste, on verra que le programme des DSM n\u2019a pas grand-chose\n\u00e0 voir avec la grande clinique kraepelinienne.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il\nfaut aussit\u00f4t relever l\u2019importance cruciale de la man\u0153uvre qui consiste \u00e0\npasser par ce qui n\u2019\u00e9tait au d\u00e9part qu\u2019une simple nomenclature destin\u00e9e au\ncodage statistique et \u00e9pid\u00e9miologique du diagnostic (le DSM2 compte 134 pages\nformat poche) pour lui faire accoucher d\u2019un imposant manuel de r\u00e9f\u00e9rence. Elle\npermet dans un premier temps d\u2019\u00e9vacuer les \u00ab\u00a0th\u00e9ories \u00e9tiologiques\u00a0\u00bb et\ncommande imm\u00e9diatement un certain nombre de traits caract\u00e9ristiques du DSM en\nd\u00e9pla\u00e7ant fondamentalement l\u2019enjeu de la connaissance psychiatrique&nbsp;: non\nplus d\u00e9crire et analyser des \u00e9tats, mais, faudrait-il dire, <em>d\u00e9finir des\ncibles <\/em>pour le traitement et la \u00ab\u00a0recherche\u00a0\u00bb, via un catalogue de\nsympt\u00f4mes-cl\u00e9s. En d\u00e9coule par exemple la surprenante num\u00e9risation, il faudrait\nm\u00eame dire la QCMisation\nde la clinique et cette bizarre manie du chiffre qui caract\u00e9rise le DSM \u2013 cf.\nla pr\u00e9cision un peu ridicule des crit\u00e8res de dur\u00e9e de l\u2019\u00e9pisode (Schizophr\u00e9nie,\nTroubles de l\u2019humeur), ou du nombre de crit\u00e8res cliniques pertinents (Trouble\nsomatisation), n\u00e9cessaires au diagnostic. Tout cela au nom de la\n\u00ab\u00a0fiabilit\u00e9\u00a0\u00bb du diagnostic&nbsp;: il s\u2019agit d\u2019\u00e9liminer autant que faire\nse peut la subjectivit\u00e9 du praticien pour obtenir des crit\u00e8res <em>infalsifiables<\/em>,\ncomme aurait dit Popper \u2013 sans grand succ\u00e8s semble-t-il&nbsp;: on pouvait s\u2019y\nattendre dans un champ irr\u00e9m\u00e9diablement subjectif. On rel\u00e8vera aussi une nette\ntendance \u00e0 l\u2019\u00e9miettement nosographique, tout particuli\u00e8rement dans le champ des\nn\u00e9vroses &#8211; le terme, qui figurait encore entre parenth\u00e8ses dans les rubriques\ndu DSM3, dispara\u00eet maintenant du DSM4, tandis que l\u2019on croit bien constater une\nsorte d\u2019acharnement \u00e0 d\u00e9truire toute trace des synth\u00e8ses freudiennes (cf. le\nsort d\u00e9volu \u00e0 l\u2019hyst\u00e9rie). Le concept de psychose lui-m\u00eame, trop freudien\nd\u00e9sormais, subit une nette \u00e9clipse, disparaissant quasiment d\u2019une clinique\np\u00e9dopsychiatrique recentr\u00e9e sur l\u2019autisme, \u00ab\u00a0trouble envahissant du\nd\u00e9veloppement\u00a0\u00bb \u00e0 forte connotation neurologisante.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La\ndeuxi\u00e8me \u00e9tape est repr\u00e9sent\u00e9e par le DSM4 qui n\u2019est clairement plus\n\u00ab\u00a0a-th\u00e9orique\u00a0\u00bb (la mention dispara\u00eet de la Pr\u00e9sentation), mais\nouvertement et platement organiciste, avec une approche qui se veut clairement\nneuropsychologique, neurophysiologique et g\u00e9n\u00e9tique &#8211; chaque rubrique\nnosographique comporte un paragraphe \u00ab\u00a0Aspects familiaux\u00a0\u00bb, et il ne\ns\u2019agit \u00e9videmment pas des aspects syst\u00e9miques de la pathologie concern\u00e9e. Mais\nsurtout, l\u2019organicisme revendiqu\u00e9 est si extr\u00eame, si dogmatique qu\u2019il en arrive\n\u00e0 compromettre un acquis aussi fondamental de la Clinique classique que le\n<em>Syndrome psycho-organique<\/em> de Bleuler (la notion d\u2019une symptomatologie\nsp\u00e9cifique des atteintes neuropsychiatriques&nbsp;c\u00e9r\u00e9brales&nbsp;: d\u00e9mence,\nconfusion mentale)&nbsp;: \u00ab\u00a0le terme de <em>Trouble mental organique <\/em>n\u2019est\nplus utilis\u00e9 dans le DSM4&nbsp; car il\nlaissait supposer que les autres troubles mentaux n\u2019ont pas de substrat\nbiologique\u00a0\u00bb ( [2], p. 11). De m\u00eame, le lecteur du DSM4 se trouve averti\nd\u00e8s l\u2019<em>Introduction<\/em> que les termes de <em>trouble mental<\/em> et d\u2019<em>affection\nm\u00e9dicale g\u00e9n\u00e9rale<\/em> \u00ab\u00a0sont utilis\u00e9s pour notre convenance et [que] cela\nne devrait pas impliquer qu\u2019il existe une diff\u00e9rence fondamentale entre trouble\nmental et trouble physique, que les troubles mentaux sont sans rapport avec des\nfacteurs et des processus physiques ou biologiques\u00a0\u00bb ([2], p. XXXII). On\nrel\u00e8vera parall\u00e8lement dans le DSM4 une quasi-disparition des ph\u00e9nom\u00e8nes\npsychosomatiques, qui repr\u00e9sentaient une forte rubrique du DSM2, \u00e9taient\ndissoci\u00e9s (entre rubrique causale et le trouble physique engendr\u00e9, \u00e0 coder en\npathologie g\u00e9n\u00e9rale) et r\u00e9duits \u00e0 la portion congrue dans le DSM3, et se\ntrouvent d\u00e9sormais rel\u00e9gu\u00e9s en fin de volume aux c\u00f4t\u00e9s des troubles secondaires\ndes neuroleptiques dans un chapitre confus d\u2019<em>Autres conditions pouvant\nappeler l\u2019attention du clinicien&nbsp;<\/em>: Franz Alexander ne pouvait\n\u00e9videmment survivre \u00e0&nbsp; son ma\u00eetre Sigmund\nFreud&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019ensemble\ndu programme des DSM repose en d\u00e9finitive sur la mise en \u0153uvre d\u2019un op\u00e9rateur\ndoctrinal fondamental, qui n\u2019est autre que le <em>behaviorisme<\/em>, omnipr\u00e9sent\ndans toutes les d\u00e9finitions propos\u00e9es o\u00f9 les termes \u00ab\u00a0psychologique\u00a0\u00bb\net \u00ab\u00a0comportemental\u00a0\u00bb sont constamment mis en \u00e9quation \u2013 de m\u00eame qu\u2019il\nstructure les TCC qu\u2019on voudrait voir supplanter les cures freudiennes. L\u2019<em>Introduction<\/em>\ndu DSM4 va jusqu\u2019\u00e0 s\u2019excuser de devoir, faute de \u00ab\u00a0substitut\nsatisfaisant\u00a0\u00bb, maintenir \u00ab\u00a0le terme de trouble mental [qui] implique\nmalencontreusement une distinction entre les troubles \u00ab\u00a0mentaux\u00a0\u00bb et\nles troubles \u00ab\u00a0physiques\u00a0\u00bb, ce qui est un <em>anachronisme r\u00e9ducteur du\ndualisme esprit\/corps<\/em>\u00a0\u00bb (<em>sic<\/em>&nbsp;: [2], p. XXVIII \u2013 c\u2019est moi\nqui souligne). L\u2019anti-mentalisme constitutif du comportementalisme, investi\ndans un d\u00e9ni r\u00e9solu de la r\u00e9alit\u00e9 psychique, est ainsi l\u2019op\u00e9rateur de la forte <em>r\u00e9action<\/em>\norganiciste que repr\u00e9sente l\u2019entreprise DSM \u2013 et en m\u00eame temps le responsable\nde la r\u00e9gression manifeste de la connaissance clinique qu\u2019elle v\u00e9hicule, si\nl\u2019on songe au r\u00f4le cardinal de l\u2019approche ph\u00e9nom\u00e9nologique dans la constitution\ndu savoir clinique en psychiatrie<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> (cf.\npar exemple la pauvret\u00e9 de la s\u00e9miologie des hallucinations qui ignore la\nclassique distinction hallucinations psychiques\/hallucinations\npsychosensorielles ou psychomotrices). L\u2019ensemble des traits d\u00e9subjectivants\nrelev\u00e9s ci-dessus (num\u00e9risation, \u00e9miettement, perte de substance) en d\u00e9pend\nd\u2019ailleurs directement, de m\u00eame que la d\u00e9diff\u00e9renciation qu\u2019implique la\npr\u00e9gnance du crit\u00e8re de <em>ressemblance<\/em> dans la classification nosologique,\n\u00e0 rebours de l\u2019approche diff\u00e9rentialiste revendiqu\u00e9e par les Classiques&nbsp; \u2013 hormis les troubles psycho-organiques et\nles psychoses, \u00ab\u00a0tous les autres chapitres sont organis\u00e9s selon un principe\nqui est de regrouper les troubles en fonction de leur s\u00e9miologie commune\u00a0\u00bb\n( [2], p. 11). Ainsi les conversions hyst\u00e9riques, dissoci\u00e9es en plusieurs\nsyndromes voisinent-elles avec l\u2019hypochondrie et les dysmorphophobies (<em>troubles\nsomatoformes<\/em>), la symptomatologie psychique de l\u2019hyst\u00e9rie avec la\nd\u00e9personnalisation (<em>troubles dissociatifs<\/em>), l\u2019autisme avec le syndrome\nde Rhett qui comporte un arr\u00eat du d\u00e9veloppement cr\u00e2nio-enc\u00e9phalique (<em>troubles\nenvahissant du d\u00e9veloppement<\/em>), tandis que la d\u00e9pression n\u00e9vrotique perd son\nautonomie au sein des troubles de l\u2019humeur et que les bouff\u00e9es d\u00e9lirantes, sous\nla d\u00e9nomination de <em>trouble schizophr\u00e9niforme<\/em>, se trouvent annex\u00e9es \u00e0 la\nschizophr\u00e9nie alors m\u00eame que les particularit\u00e9s cliniques qui les diff\u00e9rencient\n(obnubilation de la conscience, confusion et perplexit\u00e9 \u00e0 l\u2019acm\u00e9 de l\u2019acc\u00e8s)\nsont clairement mentionn\u00e9es dans la description clinique.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pour\nsituer v\u00e9ritablement le contexte \u00e9pist\u00e9mologique et les enjeux de l\u2019entreprise\nDSM, il faut retracer au moins les grandes lignes du cycle de la Psychiatrie clinique,\ntel que je l\u2019avais jadis analys\u00e9 dans les <em>Fondements de la Clinique.\n C\u2019est Pinel qui fonde\n\u00e0 l\u2019or\u00e9e du 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle la clinique psychiatrique comme pure\ndiscipline d\u2019observation, descriptive et classificatoire, en lui donnant comme\nmod\u00e8le l\u2019Histoire Naturelle de Buffon.&nbsp;; c\u2019est dire que l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie\ninvoqu\u00e9e est empiriste&nbsp;: elle commande la premi\u00e8re phase, unitaire (l\u2019Ali\u00e9nation\nmentale <\/em>y est consid\u00e9r\u00e9e comme un genre homog\u00e8ne) et syndromique (les\nesp\u00e8ces sont d\u00e9finies par l\u2019aspect psychologique le plus central du tableau\nclinique&nbsp;: d\u00e9pression, excitation, d\u00e9lire, etc), de la Psychiatrie clinique,\nqui couvre la premi\u00e8re moiti\u00e9 du 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. Au milieu du si\u00e8cle,\nla d\u00e9couverte de la\n Paralysie G\u00e9n\u00e9rale d\u00e9clenche la mise en place de la deuxi\u00e8me\nphase, au contraire fonci\u00e8rement diff\u00e9rentialiste&nbsp;: sur le mod\u00e8le de la PG, la Clinique classique se\ndonne pour t\u00e2che l\u2019isolement d\u2019entit\u00e9s morbides&nbsp;\ndistinctes \u2013 les <em>maladies mentales<\/em> &#8211; d\u00e9finies par une clinique\naffin\u00e9e, une \u00e9volution caract\u00e9ristique, et id\u00e9alement une \u00e9tiopathog\u00e9nie\nsp\u00e9cifique. La deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle voit ainsi la\ndiff\u00e9renciation de trois grands groupes pathologiques&nbsp;: les syndromes\nmanifestement organog\u00e8nes d\u2019une part (atteintes c\u00e9r\u00e9brales l\u00e9sionnelles ou\ntoxi-infectieuses g\u00e9n\u00e9rant d\u00e9mences et confusions mentales)&nbsp;; les \u00e9tats\nconstitutionnels de l\u2019autre, o\u00f9 des troubles divers apparaissent sur la base\nd\u2019une personnalit\u00e9 au profil psychopathologique caract\u00e9ristique (hyst\u00e9rie,\nparano\u00efa, TOC)&nbsp;; enfin les grandes psychoses dites endog\u00e8nes, sur\nlesquelles portent toutes les discussions cliniques et doctrinales (faut-il les\nrattacher au premier ou au second groupe&nbsp;?) et qui se r\u00e9partissent grosso\nmodo en D\u00e9mence pr\u00e9coce, D\u00e9lires chroniques et Psychose maniaco-d\u00e9pressive.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Au\ntournant du nouveau si\u00e8cle, la compr\u00e9hension de la dynamique psychog\u00e8ne de la\nsymptomatologie hyst\u00e9rique, avec les analyses concurrentes de Pierre Janet et\nde Sigmund Freud, am\u00e8ne le passage \u00e0 la troisi\u00e8me et derni\u00e8re phase,\ncaract\u00e9ris\u00e9e par le d\u00e9ploiement des grands mod\u00e8les psychopathologiques sur\nlesquels la clinique psychiatrique s\u2019appuyait plut\u00f4t sobrement jusque-l\u00e0&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>mod\u00e8le <em>processuel<\/em> de l\u2019intrusion d\u2019un mat\u00e9riau\npsychique h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne et de la r\u00e9action du psychisme au trouble massif ou subtil\nqui l\u2019envahit (paradigme organique type PG&nbsp;: cf. <em>Le Horla<\/em> de\nMaupassant).<\/li><li>mod\u00e8le <em>psychasth\u00e9nique<\/em> de la dissociation du moi\net de l\u2019\u00e9mancipation des automatismes psychologiques subordonn\u00e9s (paradigme\nonirique).<\/li><li>mod\u00e8le <em>constitutionnel<\/em> de la d\u00e9compensation\nd\u2019une personnalit\u00e9 pathologique et de l\u2019efflorescence de r\u00e9actions d\u00e9fensives\ninadapt\u00e9es (paradigme de la parano\u00efa).<\/li><li>ces mod\u00e8les se superposent souvent dans l\u2019analyse d\u2019un\ngrand syndrome, par exemple la schizophr\u00e9nie&nbsp;: th\u00e9orie psychasth\u00e9nique\nchez Bleuler, processuelle chez Jaspers, constitutionnelle chez Kretschmer.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Le concept\norganisateur de cette ultime phase est celui du <em>trouble g\u00e9n\u00e9rateur<\/em> (Minkovski),\navec les ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019assimilation et de compensation qu\u2019il suscite et l\u2019impact\ndu profil psychologique sp\u00e9cifique du patient. Ainsi parvient-on au concept de <em>Diagnostic\nstratifi\u00e9<\/em> (Kretschmer), o\u00f9 l\u2019analyse fine de la symptomatologie r\u00e9partit les\nsympt\u00f4mes en fonction de leur niveau d\u2019insertion dans l\u2019\u00e9difice complexe et\nfeuillet\u00e9 d\u2019une psychose \u2013 on songera \u00e0 la distinction bleul\u00e9rienne des\nsympt\u00f4mes primaires et secondaires et des sympt\u00f4mes fondamentaux et des\nsympt\u00f4mes accessoires dans sa pr\u00e9sentation de la Schizophr\u00e9nie, ou \u00e0\nl\u2019analyse par de Cl\u00e9rambault de la\n Psychose hallucinatoire chronique, entre l\u2019automatisme mental\n\u00ab\u00a0basal\u00a0\u00bb, la superstructure d\u00e9lirante, l\u2019appoint constitutionnel\nparano\u00efaque ou imaginatif, voire le d\u00e9cours terminal d\u00e9ficitaire. C\u2019est dans ce\ncadre que s\u2019ins\u00e8re la fameuse boutade de Bleuler&nbsp;: \u00ab\u00a0il n\u2019y a pas de\nparano\u00efa, il n\u2019y a que des parano\u00efaques\u00a0\u00bb \u2013 chaque cas est particulier et\nn\u00e9cessiterait une analyse clinique sp\u00e9cifique. <\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u2019ensemble de cet imposant dispositif, \u00e9labor\u00e9\nen trois quarts de si\u00e8cle par quelques hommes d\u2019exception, qui produit la Clinique classique \u2013 et\nnon bien s\u00fbr la simple observation empirique, qui n\u2019aurait gu\u00e8re permis de\nd\u00e9passer la premi\u00e8re phase, essentiellement syndromique, c&rsquo;est-\u00e0-dire comportementaliste.\nQue les mod\u00e8les th\u00e9oriques de la\n Psychiatrie clinique se soient finalement r\u00e9v\u00e9l\u00e9s\ninsuffisants, voire erron\u00e9s, ne change pas la donne, d\u2019une part parce que\n\u00ab\u00a0la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9merge plus facilement de l\u2019erreur que de la confusion\u00a0\u00bb,\nd\u2019autre part parce que la valeur heuristique, \u00ab\u00a0m\u00e9taphorique\u00a0\u00bb (Lacan)\nde ces mod\u00e8les, reste manifeste pour tout v\u00e9ritable&nbsp; clinicien &#8211; \u00ab\u00a0l\u2019id\u00e9ologie m\u00e9canistique de\nm\u00e9taphore\u00a0\u00bb ([8], p.65) d\u2019un Cl\u00e9rambault, d\u2019un Guiraud, \u00ab\u00a0toute fausse\nque soit [leur] th\u00e9orie [\u2026] s\u2019est trouv\u00e9e accorder remarquablement leur esprit\n\u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne essentiel de ces structures\u00a0\u00bb cliniques (p.168). Car, n\u2019en\nd\u00e9plaise \u00e0 un empirisme obtus, une th\u00e9orie erron\u00e9e (ne le sont-elles d\u2019ailleurs\npas en d\u00e9finitive toutes et toujours dans leur aspect transitoire?) peut\napprocher suffisamment le R\u00e9el pour mettre en lumi\u00e8re nombre de ses aspects qui\n\u00e9chappent \u00e0 un regard non averti, non pr\u00e9venu par une attente pr\u00e9alable&nbsp;:\nc\u2019est le r\u00f4le de l\u2019hypoth\u00e8se dans la recherche scientifique, et il demeure\nfondamental dans toute trouvaille \u2013 dans la rencontre m\u00eame du R\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>A la fin du\ncycle, en tout cas, dans les ann\u00e9es 1920-1930, la psychiatrie clinique se\nheurte \u00e0 une crise majeure, terminale, que th\u00e9orisera son unique \u00e9pist\u00e9mologue,\nJaspers. Aucune des d\u00e9limitations m\u00e9ticuleusement op\u00e9r\u00e9es par la Clinique ne r\u00e9siste\nvraiment, en effet, \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des faits&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; ni les crit\u00e8res directement\ncliniques&nbsp;: Bleuler finira ainsi par avancer&nbsp;: \u00ab\u00a0nous avons\naffaire \u00e0 des combinaisons. Except\u00e9 dans quelques cas extr\u00eames, nous n\u2019avons pas\n\u00e0 nous poser la question&nbsp;: est-ce une maniaco-d\u00e9pressive ou une\nschizophr\u00e9nie&nbsp;? Mais&nbsp;: <em>jusqu\u2019\u00e0 quel point maniaco-d\u00e9pressive et\njusqu\u2019\u00e0 quel point schizophr\u00e9nie&nbsp;?\u00a0\u00bb <\/em>( [5], p. 175). La\nm\u00e9thodologie du <em>cas pur<\/em> et des cas mixtes, essentielle \u00e0 l\u2019analyse clinique\ndiff\u00e9rentialiste (cf. par exemple l\u2019<em>Erotomanie<\/em> de de Cl\u00e9rambault,\nrarissime dans sa formule canonique aux dires m\u00eame de son inventeur), d\u00e9bouche\nainsi sur l\u2019\u00e9vidence de la constante <em>mixit\u00e9<\/em> de la clinique. <\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; ni le crit\u00e8re \u00e9volutif&nbsp;:\ndans toutes les \u00e9tudes longitudinales, l\u2019<em>instabilit\u00e9<\/em> du tableau clinique\nse r\u00e9v\u00e8le banale &#8211; le r\u00e9examen par Lang, le successeur de Kraepelin, des\ndossiers cliniques des patients de ce dernier ne retrouvera, dix ans plus tard,\nque bien peu de paraphr\u00e9nies, voire de parano\u00efas, qui apparaissent d\u00e9sormais\ncomme de simples schizophr\u00e9nies&nbsp;; on conna\u00eet l\u2019exp\u00e9rience fondatrice de la\npsychiatrie institutionnelle en France&nbsp;: la lib\u00e9ration des patients\nchroniques, lors de l\u2019avance des troupes allemandes en 1940, n\u2019en verra revenir\nqu\u2019une partie, nombre des autres se r\u00e9v\u00e9lant capables de se d\u00e9brouiller hors de\nl\u2019Asile. Le n\u00e9o-jacksonisme de Ey, avec ses niveaux progressifs et r\u00e9versibles\nde dissolution psychique, tentait fondamentalement de rendre compte de ce type\nde probl\u00e8me. <\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; ni finalement le concept\nfondateur d\u2019entit\u00e9 pathologique (du parall\u00e9lisme postul\u00e9 du tableau clinique et\ndu processus pathologique)&nbsp;: cf. l\u2019\u00e9chec patent du\n\u00ab\u00a0psychodiagnostic\u00a0\u00bb de la\n PG &#8211; Kraepelin en trouvait presque 30% dans son service,\nquand le s\u00e9rodiagnostic n\u2019en retrouvera que 7 \u00e0 8% quelques ann\u00e9es plus\ntard&nbsp;; de m\u00eame pour les syndromes parano\u00efdes r\u00e9siduels de l\u2019<em>Enc\u00e9phalite\n\u00e9pid\u00e9mique <\/em>de Von Economo, qui simulaient fr\u00e9quemment la schizophr\u00e9nie.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un\narbitraire certain des classifications se fait ainsi jour, redoubl\u00e9 par les\ndissensions doctrinales entre \u00e9coles \u2013 les d\u00e9limitations varient fortement\nentre Fran\u00e7ais et Allemands, les deux grandes \u00e9coles de la Clinique, mais aussi \u00e0\nl\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de chaque \u00e9cole, voire m\u00eame dans l\u2019\u00e9volution d\u2019un m\u00eame auteur\n(cf. les \u00e9ditions successives du Trait\u00e9 de Kraepelin). Le verdict final viendra\nde Jaspers, avant m\u00eame la fin du cycle de la clinique psychiatrique&nbsp;: la\nrecherche clinique \u00ab\u00a0n\u2019a permis de former <em>aucune unit\u00e9 morbide r\u00e9elle<\/em>\u00a0\u00bb\n([7]<em>,<\/em> p.504), \u00ab\u00a0c\u2019est le concept d\u2019une t\u00e2che dont le but est\nimpossible \u00e0 atteindre parce qu\u2019il est situ\u00e9 \u00e0 l\u2019infini&nbsp;; mais elle est\nune direction de recherche f\u00e9conde et elle constitue une v\u00e9ritable table\nd\u2019orientation pour la recherche empirique\u00a0\u00bb (p. 507). Jaspers propose alors\nla notion d\u2019une sorte de <em>pyramide diagnostique<\/em>&nbsp;: \u00ab\u00a0les\nsympt\u00f4mes morbides se superposent comme des plans horizontaux&nbsp;: au sommet,\nnous avons les troubles d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratifs [constitutionnels], puis les sympt\u00f4mes des\nprocessus [schizophr\u00e9niques], enfin les sympt\u00f4mes [psycho-] organiques [\u2026] La\ncouche la plus profonde qu\u2019on atteint dans l\u2019examen d\u2019un cas particulier\nd\u00e9termine le diagnostic\u00a0\u00bb, car \u00ab\u00a0tous les sympt\u00f4mes observ\u00e9s dans les\npremiers groupes se pr\u00e9sentent aussi dans les derniers\u00a0\u00bb (pp. 514-515).<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cette\ncrise interne majeure de la\n Psychiatrie clinique se superpose \u00e0 une menace externe tout\naussi grave&nbsp;: l\u2019irruption de la psychanalyse, qui va venir mettre en cause\nles fondements \u00e9pist\u00e9mologiques m\u00eames de la clinique psychiatrique \u2013 tout en\naccouchant du m\u00eame mouvement d\u2019une nosographie concurrente suffisamment\nconsistante pour structurer par exemple\u2026le DSM2&nbsp;! Freud avance ainsi que\n\u00ab\u00a0l\u2019homme sain est un n\u00e9vros\u00e9 en puissance\u00a0\u00bb et que \u00ab\u00a0la diff\u00e9rence\nentre la sant\u00e9 nerveuse et la n\u00e9vrose n\u2019est [\u2026] qu\u2019une diff\u00e9rence portant sur\nla vie pratique\u00a0\u00bb ([6], p. 434). Compte tenu de son annexion des grandes\npsychoses dites \u00ab\u00a0endog\u00e8nes\u00a0\u00bb au champ \u00e9largi des n\u00e9vroses (<em>n\u00e9vroses\nnarcissiques<\/em>), il faut mesurer ici l\u2019\u00e9branlement que repr\u00e9sente cette mise\nen question du paradigme normal\/pathologique par le biais duquel la psychiatrie\ns\u2019\u00e9taye sur la m\u00e9decine clinique et couvre son ombilication constituante \u00e0 la\nd\u00e9limitation sociale de son champ (celui d\u2019une certaine d\u00e9viance sociale).<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Comme\nde juste, on peut retrouver tous les \u00e9l\u00e9ments constitutifs de la crise de la Psychiatrie clinique\ndans le DSM4, qui n\u2019apporte, faut-il le souligner <em>aucune<\/em> nouvelle\nconnaissance clinique ou psychopathologique \u2013 si l\u2019on peut par contre y\nchercher vainement des concepts cliniques essentiels tels que l\u2019h\u00e9bo\u00efdophr\u00e9nie\nou la parano\u00efa sensitive. Qu\u2019on en juge&nbsp;: \u00ab\u00a0dans le DSM4, on ne\npostule pas que chaque trouble mental soit une entit\u00e9 circonscrite, aux limites\nabsolues l\u2019isolant des autres troubles mentaux ou de l\u2019absence de trouble\nmental\u00a0\u00bb ([2], p. XXIX)&nbsp;; \u00ab\u00a0il faut reconna\u00eetre qu\u2019aucune\nd\u00e9finition ne sp\u00e9cifie de fa\u00e7on ad\u00e9quate les limites pr\u00e9cises du concept de <em>trouble\nmental<\/em>\u00a0\u00bb (p. XXVIII). On rencontrait m\u00eame dans le DSM3 sous le nom de\n\u00ab\u00a0hi\u00e9rarchies diagnostiques\u00a0\u00bb la pyramide de Jaspers&nbsp;: \u00ab\u00a0quand\nil se peut qu\u2019un trouble mental organique soit \u00e0 l\u2019origine des sympt\u00f4mes, il\n\u00e9limine le diagnostic de tout autre trouble pouvant provoquer les m\u00eames\nsympt\u00f4mes [\u2026] Lorsqu\u2019un trouble plus envahissant [\u2026] comporte fr\u00e9quemment, en\ntant que sympt\u00f4mes associ\u00e9s, des sympt\u00f4mes d\u2019un autre trouble moins envahissant\n[\u2026] le seul diagnostic fait est celui du trouble le plus envahissant\u00a0\u00bb (p.\nXXVIII &#8211; exemples donn\u00e9s&nbsp;: Schizophr\u00e9nie\/Disthymie ou Trouble\naffectif\/Trouble anxieux). La mention des \u00ab\u00a0hi\u00e9rarchies diagnostiques\u00a0\u00bb\ndispara\u00eet du DSM4 avec la notion de \u00ab\u00a0troubles organiques\u00a0\u00bb (cf.\nsupra), mais d\u2019une part le sommaire m\u00eame de la classification les reconduit,\nd\u2019autre part la proc\u00e9dure s\u2019en trouve en fait int\u00e9gr\u00e9e aux crit\u00e8res\ndiagnostiques de chaque syndrome.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quant\n\u00e0 la notion de normalit\u00e9, vis-\u00e0-vis de laquelle sont prises les pr\u00e9cautions\ncit\u00e9es ci-dessus \u2013 de m\u00eame que le DSM4 s\u2019efforce de faire place \u00e0 une\nrelativisation ethnoculturelle de la clinique, soulignant en particulier l\u2019abus\ndu diagnostic de schizophr\u00e9nie devant les \u00e9pisodes de crise psychologique hors\nde la sph\u00e8re occidentale &#8211; elle est en m\u00eame temps reconduite avec une niaiserie\nconfondante. Ainsi l\u2019<em>Echelle d\u2019Evaluation globale du Fonctionnement <\/em>(EGF)\npropose-t-elle comme \u00ab\u00a0niveau sup\u00e9rieur\u00a0\u00bb (c\u00f4t\u00e9 100) le st\u00e9r\u00e9otype\nd\u00e9sarmant d\u2019un individu dot\u00e9 d\u2019un \u00ab\u00a0niveau sup\u00e9rieur de fonctionnement dans\nune grande vari\u00e9t\u00e9 d\u2019activit\u00e9s&nbsp;; n\u2019est jamais d\u00e9bord\u00e9 dans les probl\u00e8mes\nrencontr\u00e9s&nbsp;; est recherch\u00e9 par autrui en raison de ses nombreuses\nqualit\u00e9s&nbsp;; absence de sympt\u00f4mes\u00a0\u00bb ([2], p. 41)&nbsp;! Dans une annexe,\nle DSM4 propose m\u00eame pour une future \u00e9dition de doubler l\u2019EGF par une <em>Echelle\nde fonctionnement d\u00e9fensif<\/em> d\u2019inspiration psychanalytique (US) dont le\nniveau sup\u00e9rieur (\u00ab\u00a0niveau adaptatif \u00e9lev\u00e9\u00a0\u00bb) est caract\u00e9ris\u00e9 par\nl\u2019utilisation pr\u00e9dominante des \u00ab\u00a0d\u00e9fenses\u00a0\u00bb suivantes&nbsp;:\nanticipation, capacit\u00e9 de recours \u00e0 autrui, altruisme, humour, affirmation de\nsoi, auto-observation, sublimation, r\u00e9pression. On mesurera ici la fonci\u00e8re\nallergie du rationalisme scientiste vis-\u00e0-vis de la division freudienne du\nsujet, qui commande d\u2019ailleurs l\u2019organicisme structurel de l\u2019approche\npsychiatrique. <\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Sans\ndoute peut-on maintenant situer l\u2019entreprise DSM et ses v\u00e9ritables enjeux.\nApr\u00e8s trois quarts de si\u00e8cle de stagnation, et m\u00eame de r\u00e9gression, on peut\naffirmer sans grand risque d\u2019erreur que la clinique psychiatrique est\nclose&nbsp;: il semble bien qu\u2019elle ait \u00e9puis\u00e9 les possibilit\u00e9s heuristiques de\nses postulats fondateurs, s\u2019il est en revanche \u00e9vident qu\u2019elle constitue\ntoujours un pr\u00e9cieux tr\u00e9sor de connaissances et une \u00ab\u00a0table d\u2019orientation\u00a0\u00bb\nirrempla\u00e7able pour la pratique. De m\u00eame semble obsol\u00e8te la fonction\nconservatoire des grands syst\u00e8mes doctrinaux de la psychiatrie humaniste, tel\ncelui d\u2019Henri Ey, qui tentaient de maintenir les m\u00e9taphores fondatrices de la\nclinique dans un compromis strat\u00e9gique avec la psychanalyse. Sur le plan\nclinique, cette derni\u00e8re, incontestablement, a pris la rel\u00e8ve \u2013 la th\u00e9orie\nborrom\u00e9enne du dernier Lacan pourrait ainsi lever bien des difficult\u00e9s\nconceptuelles de la clinique des psychoses, en particulier autour de la\nquestion de la mixit\u00e9 des tableaux et des trajectoires, question d\u2019ailleurs\naussi difficile jusque-l\u00e0 pour la nosographie psychanalytique que pour la\nclinique classique. Mais en dehors m\u00eame du manque de rigueur, du caract\u00e8re trop\nartistique des th\u00e9ories psychanalytiques et de leur incontestable inach\u00e8vement\nactuel, il n\u2019est gu\u00e8re pensable que la psychanalyse, aussi pl\u00e9biscit\u00e9e\nsoit-elle par la demande, puisse se substituer sur le plan social, dans un\nmonde de plus en plus exigeant sur les plans juridique et administratif,&nbsp; \u00e0 l\u2019\u00e9difice obsolescent mais encore imposant\nde la Psychiatrie\nclinique, et r\u00e9pondre ainsi \u00e0 l\u2019appel d\u2019offres de la soci\u00e9t\u00e9, qui s\u2019adresse\nd\u2019abord et avant tout au discours de la Science. <\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;De l\u00e0 la fabrication du DSM&nbsp;: un <em>semblant,<\/em>\nqui s\u2019efforce, sans m\u00e9taphore et sans le moindre progr\u00e8s tangible, de\n\u00ab\u00a0faire science\u00a0\u00bb en proposant en fait une proc\u00e9dure essentiellement <em>technique<\/em>,\nconforme \u00e0 la conception pragmatiste anglo-saxonne de la Science. Il s\u2019agit de\nr\u00e9pondre aux attentes des pouvoirs publics, des laboratoires pharmaceutiques,\nde la recherche biologique, des compagnies d\u2019assurances et des mutuelles &#8211;\ncomme chacun le sait d\u00e9sormais, d\u2019\u00e9normes enjeux financiers se jouent en\ncoulisse \u2013 accessoirement de la\n Justice, tout en contrant rivaux (psychologues, param\u00e9dicaux,\ntravailleurs sociaux) et adversaires&nbsp;&#8211; il faudrait mesurer l\u2019impact de la\ncontestation anti-psychiatrique, cette fille naturelle du freudisme, dans la\nviolence de la r\u00e9action DSM. La m\u00e9thodologie du DSM, quant \u00e0 elle, est une\ninnovation originale pour une entreprise affichant une ambition\nscientifique&nbsp;: le vote&nbsp;; c\u2019est par l\u2019interm\u00e9diaire de cette proc\u00e9dure\nfonci\u00e8rement politique que les groupes de pression \u2013 les puissantes\nassociations de parents, d\u2019usagers ou les lobbies pharmaceutiques \u2013\ninterviennent d\u00e9sormais directement dans la nosographie&nbsp;: cf. en\nparticulier le devenir alarmant de la clinique des psychoses de l\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Au\nmoins dira-t-on, pr\u00e9serve-t-on l\u2019essentiel&nbsp;: le legs de la clinique\npsychiatrique. Voire&nbsp;: l\u2019empirisme doctrinal anglo-saxon risque bien de\nramener irr\u00e9m\u00e9diablement \u00e0 la premi\u00e8re phase syndromique, tout \u00e0 fait\nsuffisante d\u2019ailleurs comme clinique de la m\u00e9dication psychotrope. De toute\nfa\u00e7on, qu\u2019attendre d\u2019une entreprise fond\u00e9e sur un d\u00e9ni de la r\u00e9alit\u00e9\n(jaspersienne) et sur une tentative de revanche r\u00e9actionnaire et r\u00e9gressive sur\nun v\u00e9ritable et incontestable progr\u00e8s de la connaissance (et de la\nconscience)&nbsp;: la psychanalyse freudienne&nbsp;? Il y a tout juste un\nsi\u00e8cle, Watson fondait le <em>behaviorisme<\/em> sur les m\u00e9thodes de la\npsychologie animale, en r\u00e9action \u00e0 l\u2019\u00e9chec manifeste de la psychologie\nexp\u00e9rimentale \u00e9l\u00e9mentiste et introspective, d\u00e9montr\u00e9 par les p\u00e8res de la\nph\u00e9nom\u00e9nologie et du gestaltisme. Les DSM repr\u00e9sentent une r\u00e9action\nfondamentaliste tout \u00e0 fait homologue, port\u00e9e par la r\u00e9gression culturelle\nglobale de l\u2019Am\u00e9rique contemporaine, apr\u00e8s la digestion et la rel\u00e9gation\nsymbolique de la g\u00e9n\u00e9ration d\u2019immigrants intellectuels europ\u00e9ens qui firent sa\nbrillante culture universaliste d\u2019apr\u00e8s-guerre<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bibliographie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>&#8211; American Psychiatric Association, <em>DSM3 R<\/em>, <em>Manuel\ndiagnostique et statistique des troubles mentaux<\/em>, Paris, Masson, 1989.<\/li><li>\u2013 &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;,<em> DSM4\nTR, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux,<\/em> Paris, Masson,\n2004.<\/li><li>&#8211; Asperger, H, (1944), <em>Les Psychopathes autistiques\npendant l\u2019enfanc<\/em>e,Synthelabo, Le Plessis-Robinson, 1998.<\/li><li>&#8211;&nbsp; Bercherie, P.\n(1980), <em>Les Fondements de la Clinique. Histoire et structure du savoir\npsychiatrique, <\/em>Paris, L\u2019Harmattan, 2004.<\/li><li>&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211; (1981), \u00ab\u00a0A propos du DSM3\u00a0\u00bb\nin<em>\nClinique psychiatrique, Clinique psychanalytique. Etudes et Recherches\n1980-2004, <\/em>L\u2019Harmattan, Paris, 2005.<\/li><li>\u2013\nBleuler, E. (1916), <em>Textbook of Psychiatry,<\/em> New\n York, Arno Press, 1976.<\/li><li>\u2013 Freud, S., <em>Introduction\n\u00e0 la psychanalyse<\/em>,1973, Petite Biblioth\u00e8que Payot, Paris.<\/li><li>\u2013 Jaspers,\nK. (1913), <em>Psychopathologie g\u00e9n\u00e9rale,<\/em> Paris, Alcan, 1933.<\/li><li>\u2013 Lacan, J.,\n<em>Ecrits<\/em> , 1966, Seuil, Paris.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>(10)- Milner, J.-C., <em>Le Juif\nde savoir,<\/em> Paris, Grasset, 2006.<\/p>\n\n\n\n<p>(11) &#8211; Todd,\nE., <em>Apr\u00e8s l\u2019Empire, <\/em>Paris, Seuil, 2003. <br><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Texte\nd\u2019une intervention aux Journ\u00e9es de l\u2019APREPA du 24-25 mars 2010 sur <em>Le\nDiagnostic en psychiatrie<\/em> \u00e0 l\u2019EPSAN, Brumath.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Une\nillustration parmi bien d\u2019autres, qui a surtout l\u2019int\u00e9r\u00eat de provenir du\ndernier texte isolant un grand syndrome clinique : \u00ab\u00a0pour montrer l\u2019unit\u00e9\nde ce type, il y a un autre trait&nbsp;: sa constance. A partir de deux ans,\nces traits sont tr\u00e8s reconnaissables \u2013 ils perdurent toute la vie [\u2026] Il y a\ndes traits qui apparaissent et qui disparaissent au cours du d\u00e9veloppement et\nles difficult\u00e9s changent. Mais l\u2019essentiel reste invariable. Les difficult\u00e9s\nqu\u2019a le petit enfant, quand il apprend le savoir-faire de la vie pratique et\nl\u2019adaptation sociale, r\u00e9sultent <em>de la m\u00eame perturbation <\/em>qui est aussi \u00e0\nl\u2019origine des probl\u00e8mes de l\u2019\u00e9colier, des probl\u00e8mes d\u2019adolescence, des\nprobl\u00e8mes professionnels et que nous rencontrons dans les conflits matrimoniaux\net d\u2019adultes. C\u2019est donc <em>l\u2019unit\u00e9 des sympt\u00f4mes<\/em> et leur constance qui\nrend cet \u00e9tat aussi typique\u00a0\u00bb (Hans Asperger, <em>Les Psychopathes\nautistiques pendant l\u2019enfance,<\/em> pp. 105-106 \u2013 je souligne).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Cf.\nl\u2019analyse d\u2019Emmanuel Todd dans <em>Apr\u00e8s l\u2019Empire, <\/em>en particulier sa\ndescription du <em>dopage<\/em> de la base anthropologique lib\u00e9rale anglo-saxonne,\nplut\u00f4t pauvre culturellement, par l\u2019immigration issue des zones europ\u00e9ennes\nd\u2019\u00e9ducation autoritaire. Jean-Claude Milner souligne pour sa part l\u2019animosit\u00e9\nrevancharde envers les intellectuels juifs r\u00e9fugi\u00e9s d\u2019Europe centrale, \u00ab\u00a0le\nm\u00e9pris affich\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Bettelheim&nbsp;\net de Freud [\u2026] Car le temps des r\u00e9quisitoires est venu [\u2026] N\u2019ont-ils\npas apport\u00e9 avec eux les brumes et les pestilences des ann\u00e9es 30 et de la <em>Mitteleuropa<\/em>&nbsp;?\nLeur th\u00e9matique de film noir n\u2019a-t-elle pas affaibli l\u2019\u00e9clatante robustesse des\nsciences pour ing\u00e9nieurs&nbsp;? N\u2019a-t-elle pas corrompu la fonci\u00e8re bonne\nvolont\u00e9 de l\u2019homme d\u00e9mocratique&nbsp;? <em>Aux Etats Unis, les lointains\nh\u00e9ritiers du pragmatisme et du behaviorisme ont suffisamment rong\u00e9 leur frein\npour pr\u00e9parer d\u2019\u00e9clatantes vengeances<\/em>\u00a0\u00bb ([9], pp. 171-172 \u2013 c\u2019est moi\nqui souligne). <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><a href=\"javascript:NSLMGlobalUp()\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.paul-bercherie.com\/lmimginv.gif\" alt=\"\"\/><\/a><\/figure>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"> <br><strong>5 &#8211; LACAN et CLERAMBAULT. Raison d\u2019un d\u00e9tour<\/strong> <\/h4>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il&nbsp;y&nbsp;a une incontestable \u00e9nigme de la relation de Jacques Lacan&nbsp;\u00e0 G.G. de Cl\u00e9rambault,&nbsp;\u00e0 simplement consid\u00e9rer au fil des ann\u00e9es les revirements&nbsp;\u00e0 cent quatre-vingt degr\u00e9s de l&rsquo;appr\u00e9ciation de l&rsquo;ancien \u00e9l\u00e8ve envers son ma\u00eetre. Qu&rsquo;on en juge :<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; en 1931, dans le premier des textes que, dans l&rsquo;<em>Expos\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral de ses travaux scientifiques&nbsp;<\/em>(1933), il compte dans ses \u00ab&nbsp;travaux originaux&nbsp;\u00bb, S<em>tructure des psychoses parano\u00efaques<\/em>, reprenant&nbsp;\u00e0 propos de la d\u00e9limitation des d\u00e9lires en secteur et des d\u00e9lires en r\u00e9seau (psychoses passionnelles et d\u00e9lire d&rsquo;interpr\u00e9tation dans la conception de Cl\u00e9rambault), la m\u00e9taphore du vert\u00e9br\u00e9 et de l&rsquo;ann\u00e9lide, Lacan indique en note&nbsp;: \u00ab&nbsp;cette image est emprunt\u00e9e&nbsp;\u00e0 l&rsquo;enseignement verbal de notre ma\u00eetre, G. de Cl\u00e9rambault, auquel nous devons tant en mati\u00e8re et en m\u00e9thode, qu&rsquo;il nous faudrait, pour ne point risquer d&rsquo;\u00eatre plagiaire, lui faire hommage de chacun de nos termes&nbsp;\u00bb (n&nbsp;6 p. 10). Retenons tout de m\u00eame au passage la pr\u00e9sence, certes aussit\u00f4t conjur\u00e9e, de ce th\u00e8me du plagiat dans un hommage si appuy\u00e9.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; en 1932, dans sa th\u00e8se, alors qu&rsquo;il propose cette fois l&rsquo;image de la plante pour illustrer sa conception de l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 structurale de toutes les strates du d\u00e9lire, des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9l\u00e9mentaires&nbsp;\u00e0 l&rsquo;organisation th\u00e9matique syst\u00e9matis\u00e9e, Lacan revient sur sa note de 1931&nbsp;: \u00ab&nbsp;assur\u00e9ment, cette image est plus valable que la comparaison avec l&rsquo;ann\u00e9lide que nous avions emprunt\u00e9e, dans une publication ant\u00e9rieure, aux approximations hasardeuses d&rsquo;un enseignement tout verbal&nbsp;\u00bb (n. 58, p. 297). Il faut d&rsquo;ailleurs remarquer que l&rsquo;ensemble de la th\u00e8se de Lacan est d&rsquo;une violence pol\u00e9mique si constante envers Cl\u00e9rambault qu&rsquo;on pourrait relever, sinon&nbsp;\u00e0 chaque page, du moins plusieurs fois par chapitre, les allusions les plus critiques, au point qu&rsquo;on peut en grande partie la consid\u00e9rer comme une machine de guerre contre son ancien ma\u00eetre&nbsp;&#8211; nous&nbsp;y reviendrons.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; aussi n&rsquo;est-on pas peu surpris de voir Lacan, dans son grand texte de 1946, Propos sur la causalit\u00e9 psychique, d\u00e9clarer&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cl\u00e9rambault fut mon seul ma\u00eetre dans l&rsquo;observation des malades. Je pr\u00e9tends avoir suivi sa m\u00e9thode dans l&rsquo;analyse du cas de psychose parano\u00efaque qui fut l&rsquo;objet de ma th\u00e8se&nbsp;\u00bb&nbsp;(<em>Ecrits,<\/em>&nbsp;p. 168).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; Lacan ne variera plus d\u00e9sormais&nbsp;: ainsi, en 1966, dans la pr\u00e9sentation dans les&nbsp;<em>Ecrits<\/em>&nbsp;de ses premiers textes (\u00ab&nbsp;De nos ant\u00e9c\u00e9dents&nbsp;\u00bb),&nbsp;\u00e0 propos de la \u00ab&nbsp;m\u00e9thode d&rsquo;exhaustion clinique dont (sa) th\u00e8se en m\u00e9decine est l&rsquo;essai&nbsp;\u00bb, voulant \u00ab&nbsp;pointer l&rsquo;origine de&nbsp; cet int\u00e9r\u00eat&nbsp;\u00bb, il pr\u00e9cise&nbsp;: \u00ab&nbsp;elle tient dans la trace de Cl\u00e9rambault, notre seul ma\u00eetre en&nbsp; psychiatrie&nbsp;\u00bb (p. 65). On notera la nouvelle promotion de Cl\u00e9rambault, de la simple observation des malades de 1946&nbsp;\u00e0 la psychiatrie prise globalement de 1966. Evidemment, tout cela donne une impression ni tr\u00e8s claire, ni tr\u00e8s ordonn\u00e9e, Lacan ne s&rsquo;\u00e9tant bien entendu jamais expliqu\u00e9 sur ses revirements et leur \u00e9tonnante amplitude, laissant ainsi la porte ouverte&nbsp;\u00e0 toutes les interpr\u00e9tations et les supputations sur sa bonne foi ou ses silences embarrass\u00e9s&nbsp;&#8211; lors de la republication de sa th\u00e8se en 1975, alors qu&rsquo;une \u00e9dition pirate circule d\u00e9j\u00e0 depuis un certain temps, ne reconna\u00eet-il pas dans le pri\u00e8re d&rsquo;ins\u00e9rer de la derni\u00e8re page de couverture&nbsp;: \u00ab&nbsp;th\u00e8se publi\u00e9e non sans r\u00e9ticence&nbsp;\u00bb&nbsp;? On aura par ailleurs remarqu\u00e9 que la republication avec la th\u00e8se de l&rsquo;ensemble des \u00ab&nbsp;Premiers \u00e9crits sur la parano\u00efa&nbsp;\u00bb n&rsquo;inclut curieusement pas le texte de 1931 o\u00f9 figure l&rsquo;hommage appuy\u00e9 cit\u00e9 ci-dessus.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Entretemps d&rsquo;ailleurs, le dossier de la relation Lacan-Cl\u00e9rambault s&rsquo;est pas mal \u00e9toff\u00e9. Il semble bien ainsi, d&rsquo;apr\u00e8s plusieurs t\u00e9moins de l&rsquo;\u00e9poque (en particulier Paul Sivadon), que Cl\u00e9rambault avait en 1931 brutalement rompu avec son ancien \u00e9l\u00e8ve, en l&rsquo;accusant de&nbsp;<em>plagiat<\/em>. Le texte qui aurait provoqu\u00e9 la col\u00e8re du ma\u00eetre, dont la susceptibilit\u00e9 sourcilleuse sur la question de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle est par ailleurs bien connue, de m\u00eame que le caract\u00e8re hautain et ombrageux, serait le texte de 1931,&nbsp;<em>Structure des psychoses parano\u00efaques<\/em>, ce qui ne r\u00e9siste gu\u00e8re&nbsp;\u00e0 l&rsquo;examen. Car si l&rsquo;enseignement&nbsp;<em>clinique<\/em>de Cl\u00e9rambault est effectivement soigneusement d\u00e9marqu\u00e9 dans ce texte pour \u00eatre int\u00e9gr\u00e9&nbsp;\u00e0 un cadre doctrinal d\u00e9j\u00e0 original, ce qui n&rsquo;a pu bien s\u00fbr qu&rsquo;exasp\u00e9rer notre homme, son nom&nbsp;y est cit\u00e9 huit fois et l&rsquo;hommage si r\u00e9v\u00e9rencieux d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, o\u00f9 Lacan semble prendre ses pr\u00e9cautions vis-\u00e0-vis de l&rsquo;accusation de plagiat, ne laisse aucune place&nbsp;\u00e0 la pol\u00e9mique.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il reste cependant, dans la th\u00e8se de 1932, une trace non \u00e9quivoque de la controverse.&nbsp;A propos d&rsquo;un certificat d&rsquo;internement r\u00e9dig\u00e9 \u00ab&nbsp;par l&rsquo;expert psychiatre qui du fait de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;il&nbsp;a su provoquer autour de la conception du d\u00e9lire passionnel, peut-\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme le sp\u00e9cialiste de la question&nbsp;\u00bb (p. 329 &nbsp;&#8211; on aura sans grande peine reconnu Cl\u00e9rambault), Lacan, terriblement acide tout au long de ce passage, indique en note&nbsp;: \u00ab&nbsp;nous \u00e9pargnons ce texte&nbsp;\u00e0 nos lecteurs. Au reste, toutes les productions de son auteur, f\u00fbt-ce les plus publiques, sont plac\u00e9es sous la sauvegarde d&rsquo;une exclusivit\u00e9&nbsp;\u00e0 laquelle nous nous garderons d\u00e9sormais d&rsquo;attenter&nbsp;\u00bb (n. 16 p. 330). Il semble donc bien s&rsquo;\u00eatre agi de plagiat, mais sur une production publique, c\u2019est-\u00e0-dire un certificat&nbsp;&#8211; certificats, rappelons-le, que Cl\u00e9rambault, du fait de ses fonctions de m\u00e9decin-chef de l\u2019Infirmerie Sp\u00e9ciale de la Pr\u00e9fecture de Police de Paris, produisait en grand nombre et dont il fut, de l&rsquo;avis unanime, le ma\u00eetre incontest\u00e9.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;J.-C. Maleval, dont nous suivons sur ce point la minutieuse enqu\u00eate, semble avoir r\u00e9solu le myst\u00e8re&nbsp;: le texte incrimin\u00e9 ne serait pas&nbsp;<em>Structure des psychoses parano\u00efaques<\/em>, mais&nbsp;<em>Ecrits inspir\u00e9s&nbsp;: schizographie<\/em>, texte o\u00f9 des fragments de certificat d&rsquo;un style typiquement cl\u00e9rambaldien semblent bel et bien cit\u00e9s sans indication de source ni d&rsquo;auteur et qui date lui aussi de 1931. Cl\u00e9rambault aurait saisi le pr\u00e9texte pour \u00e9pingler le tra\u00eetre, ce trop brillant disciple qui lui empruntait son enseignement clinique pour le faire servir&nbsp;\u00e0 illustrer des vues doctrinales inspir\u00e9es de son ennemi jur\u00e9, son rival Henri Claude, m\u00e9decinchef de la Clinique des maladies mentales et de l&rsquo;enc\u00e9phale (la rivalit\u00e9 des deux institutions \u00e9tait notoire), celui qu&rsquo;il se plaisait&nbsp;\u00e0 brocarder de vouloir \u00ab&nbsp;se faire un nom avec deux pr\u00e9noms&nbsp;\u00bb&#8230;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Lacan prend donc une dure revanche en 1932 dans sa th\u00e8se, mais que s&rsquo;estil pass\u00e9 ensuite&nbsp;? Certes, Cl\u00e9rambault est mort en 1934 et l&rsquo;on pourrait gloser&nbsp;\u00e0 loisir sur la mort du p\u00e8re et ses effets, si le grand texte de Lacan de 1938, les&nbsp;<em>Complexes familiaux,<\/em>&nbsp;ne se montrait encore tout aussi s\u00e9v\u00e8re envers \u00ab&nbsp;ces pi\u00e8tres pathog\u00e9nies qui ne sauraient plus m\u00eame passer actuellement pour repr\u00e9senter quelque gen\u00e8se \u00ab&nbsp;organique&nbsp;\u00bb&nbsp;: [&#8230;] la r\u00e9duction de la maladie&nbsp;\u00e0 quelque ph\u00e9nom\u00e8ne mental, pr\u00e9tendu automatique&nbsp;\u00bb (p. 85&nbsp;&#8211; on aura l\u00e0 encore reconnu Cl\u00e9rambault et son dogme de l&rsquo;<em>automatisme mental<\/em>).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Bref, l&rsquo;\u00e9lucidation de ce dossier et de son \u00e9nigme n\u00e9cessite sans doute un peu plus que l&rsquo;examen des enjeux affectifs du conflit personnel de deux personnages hors du commun. Quand il s&rsquo;agit d&rsquo;un homme aussi engag\u00e9 dans sa pens\u00e9e que le fut Jacques Lacan, peut\u00eatre seraitil plus judicieux d&rsquo;\u00e9carter les tentations psychobiographiques ou tout au moins d&rsquo;en limiter la port\u00e9e au style de l&rsquo;affaire, pour en laisser la compr\u00e9hension proprement dite au plan des enjeux doctrinaux et \u00e9pist\u00e9mologiques d&rsquo;une relation qui ne me para\u00eet engager rien moins que l&rsquo;essence du rapport de la psychanalyse&nbsp;\u00e0 la psychiatrie au fil d&rsquo;une lente d\u00e9sintrication de leurs champs respectifs. Tout en tenant le plus grand compte de la charge pol\u00e9mique si souvent pr\u00e9sente dans les positions lacaniennes&nbsp;&#8211; il est de fait que Lacan pense souvent contre tel ou tel auteur, dont les positions cristallisent strat\u00e9giquement l&rsquo;opposition de sa propre pens\u00e9e&nbsp;; elle se construit alors symboliquement dans une opposition pol\u00e9mique certes, mais surtout dialectique&nbsp;: ainsi de Cl\u00e9rambault avant-guerre, de Hartmann et consorts, de Sartre, puis sans nul doute de Heidegger ensuite&nbsp;&#8211; on s&rsquo;efforcera donc ici de restituer la logique d&rsquo;une \u00e9volution conceptuelle, comme&nbsp;y engage d&rsquo;ailleurs le pri\u00e8re d&rsquo;ins\u00e9rer d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9 de la derni\u00e8re page de couverture de la th\u00e8se republi\u00e9e en 1975&nbsp;: \u00ab&nbsp;Th\u00e8se publi\u00e9e non sans r\u00e9ticence.&nbsp;A pr\u00e9texter que l&rsquo;enseignement passe par le d\u00e9tour de mi dire la v\u00e9rit\u00e9.&nbsp;Y ajoutant&nbsp;:&nbsp;\u00e0 condition que l&rsquo;erreur rectifi\u00e9e, ceci d\u00e9montre le n\u00e9cessaire de son d\u00e9tour. Que le texte ne l&rsquo;impose pas justifierait la r\u00e9ticence&nbsp;\u00bb.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Quel est donc ce&nbsp;<em>d\u00e9tour<\/em>&nbsp;que d\u00e9signe ici Lacan dans la trajectoire de sa pens\u00e9e&nbsp;? C&rsquo;est ce que je m&rsquo;efforcerai d&rsquo;\u00e9lucider. Pour cela, je proposerai pour commencer de suivre les suggestions m\u00eames de la th\u00e8se de 1932, en particulier la tr\u00e8s forte d\u00e9marcation qu\u2019y op\u00e8re Lacan (cf. la premi\u00e8re partie&nbsp;: \u00ab&nbsp;Position th\u00e9orique et dogmatique du probl\u00e8me&nbsp;\u00bb et ses derniers chapitres historiques tr\u00e8s \u00e9toff\u00e9s) entre les \u00e9coles allemande et fran\u00e7aise de psychiatrie. Remarquons d&#8217;embl\u00e9e la tr\u00e8s nette affiliation de Lacan aux th\u00e8ses allemandes&nbsp;: les grands r\u00e9f\u00e9rents du texte de 1932 sont Kraepelin, Bleuler, Jaspers et Kretschmer, les grands ma\u00eetres de l&rsquo;\u00e9cole psychiatrique allemande&nbsp;&#8211; de m\u00eame que Cl\u00e9rambault est l&rsquo;adversaire d\u00e9sign\u00e9, le r\u00e9f\u00e9rent n\u00e9gatif de pr\u00e9dilection. N&rsquo;est-il pas d\u00e9j\u00e0 frappant de noter que ces r\u00e9f\u00e9rents allemands dispara\u00eetront ou se n\u00e9gativeront (cf. en particulier Jaspers) dans les textes lacaniens d&rsquo;apr\u00e8sguerre, alors m\u00eame que, en sens inverse, la r\u00e9f\u00e9rence&nbsp;\u00e0 Cl\u00e9rambault deviendra de plus en plus positive, \u00e9logieuse, l&rsquo;affiliation personnelle toujours plus avou\u00e9e et appuy\u00e9e ?<br><strong>II<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Peut-on donc diff\u00e9rencier significativement les \u00e9coles fran\u00e7aise et allemande de psychiatrie clinique&nbsp;? Leurs approches respectives se laissent-elles opposer conceptuellement&nbsp;? C&rsquo;est justement ce que j&rsquo;ai soutenu et cru pouvoir d\u00e9monter jadis dans un tout autre contexte,&nbsp;\u00e0 savoir mes travaux sur l&rsquo;histoire de la clinique psychiatrique. J&rsquo;en reprendrai donc rapidement l&rsquo;argument central et situerai pour commencer le cadre global de cette opposition, le mouvement d&rsquo;ensemble qui structure l&rsquo;histoire de la clinique psychiatrique (cf. mes&nbsp;<em>Fondements de la Clinique&nbsp;1<\/em>) .<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Depuis sa fondation par Philippe Pinel&nbsp;\u00e0 l&rsquo;or\u00e9e du XIXe si\u00e8cle comme discipline autonome, pure science empirique d&rsquo;observation et d&rsquo;analyse rationnelle, m\u00e9thodologiquement s\u00e9par\u00e9e tant des hypoth\u00e8ses \u00e9tiopathog\u00e9niques que des consid\u00e9rations pratiques et th\u00e9rapeutiques, la clinique psychiatrique traverse trois grandes phases de structuration. La premi\u00e8re est directement issue de Pinel lui-m\u00eame. La folie&nbsp;y est consid\u00e9r\u00e9e comme un genre homog\u00e8ne,&nbsp;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur duquel se d\u00e9coupent des esp\u00e8ces qui se pr\u00e9sentent comme des tableaux synchroniques, des syndromes dont le concept se ramasse autour de la manifestation la plus centrale, la plus apparente de l&rsquo;\u00e9tat morbide. Ainsi, de Pinel&nbsp;\u00e0 Baillarger et Delasiauve, une analyse qui se fait progressivement plus fine oppose les \u00e9tats d&rsquo;excitation (manie), les \u00e9tats de d\u00e9pression (lyp\u00e9manie), les \u00e9tats d\u00e9lirants (monomanie), les \u00e9tats stuporeux (stupidit\u00e9), les \u00e9tats d&rsquo;incoh\u00e9rence (d\u00e9mence), les actes impulsifs (folie ou monomanie instinctive). Ces formes se succ\u00e8dent, s&rsquo;associent, se combinent&nbsp;; leur \u00e9tiologie est d&rsquo;ailleurs non sp\u00e9cifique, et elles sont plus pens\u00e9es comme des types de r\u00e9actions psycho-c\u00e9r\u00e9brales que comme des maladies au sens moderne, anatomo-clinique, qu&rsquo;inaugurait Bichat.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;D\u00e9j\u00e0, cependant, une esp\u00e8ce s&rsquo;isole progressivement de la folie telle qu&rsquo;elle se trouve ici con\u00e7ue&nbsp;: l&rsquo;idiotie repr\u00e9sente un \u00e9tat dont la pathog\u00e9nie et l&rsquo;\u00e9volution semblent fix\u00e9es et qui se distingue cliniquement de tout autre. Mais surtout, d\u00e8s 1822, la d\u00e9couverte fortuite de la&nbsp;<em>paralysie g\u00e9n\u00e9rale<\/em>&nbsp;par Bayle pr\u00e9pare le bouleversement conceptuel et m\u00e9thodologique qui trouvera, trente ans plus tard, son th\u00e9oricien en Jean-Pierre Falret, qui en tire une critique radicale de l&rsquo;ancienne m\u00e9thodologie et les principes pour la construction d&rsquo;une nouvelle clinique&nbsp;: \u00e9tude de l&rsquo;\u00e9volution de la maladie, du pass\u00e9 et de l&rsquo;avenir du malade, recherche d&rsquo;une pathog\u00e9nie sp\u00e9cifique, recueil des signes n\u00e9gatifs, attention aux petits signes secondaires qui permettent la diff\u00e9renciation d&rsquo;entit\u00e9s jusquel\u00e0 confondues dans les \u00ab&nbsp;conglom\u00e9rats disparates&nbsp;\u00bb de la nosologie de Pinel et d&rsquo;Esquirol. En m\u00eame temps, les liens de la clinique et de la nosologie, \u00e9troitement compl\u00e9mentaires depuis Pinel (puisqu&rsquo;il s&rsquo;agissait du d\u00e9coupage d&rsquo;un spectre homog\u00e8ne de ph\u00e9nom\u00e8nes), se desserrent&nbsp;: la folie n&rsquo;est plus un genre mais une classe de&nbsp;<em>maladies<\/em>&nbsp;juxtapos\u00e9es les unes aux autres dans ce qu&rsquo;on appellera plus tard une classification-nomenclature. Toute une s\u00e9rie de troubles qui, depuis d\u00e9j\u00e0 un certain temps, tendaient&nbsp;\u00e0 s&rsquo;isoler comme \u00ab&nbsp;v\u00e9sanies symptomatiques&nbsp;\u00bb des \u00ab&nbsp;v\u00e9sanies pures&nbsp;\u00bb, de la folie proprement dite (conception de Baillarger), peuvent d\u00e9j\u00e0 r\u00e9pondre&nbsp;\u00e0 cette nouvelle optique&nbsp;: troubles mentaux de l&rsquo;alcoolisme, des maladies infectieuses et des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales, folie \u00e9pileptique. J.P. Falret et ses \u00e9l\u00e8ves commenceront&nbsp;\u00e0 en d\u00e9crire de nouveaux&nbsp;: folie circulaire, d\u00e9lire de pers\u00e9cution&nbsp;\u00e0 \u00e9volution progressive de Las\u00e8gue, pers\u00e9cut\u00e9s-pers\u00e9cuteurs (futur d\u00e9lire de revendication) et folie du doute avec d\u00e9lire du toucher (n\u00e9vrose obsessionnelle) de Falret fils, etc. Mais surtout Morel, le plus important des \u00e9l\u00e8ves de Falret, reprend l&rsquo;enseignement de son ma\u00eetre en&nbsp;y ajoutant sa touche personnelle&nbsp;: c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tiologie (la pathog\u00e9nie serait un terme plus exact) qui lui semble constituer le grand principe de l&rsquo;isolement des \u00ab&nbsp;formes nouvelles&nbsp;\u00bb. Pour cette immense classe de maladies mentales sans cause organique que Baillarger regroupait dans les \u00ab&nbsp;v\u00e9sanies pures&nbsp;\u00bb, il va proposer un principe de compr\u00e9hension et de classement&nbsp;: l&rsquo;\u00e9tude du terrain, de la pr\u00e9disposition, comprise dans les termes de son temps comme&nbsp;<em>d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence h\u00e9r\u00e9ditaire<\/em>&nbsp;&#8211; ce qui, on le voit, par le biais du regroupement des personnalit\u00e9s pathologiques, aboutit&nbsp;\u00e0 une assimilation conceptuelle des psychoses&nbsp;\u00e0 l&rsquo;arri\u00e9ration. Ainsi ce groupe \u00e9nigmatique flottera-t-il suivant les conceptions nosologiques, et donc suivant les divisions qu\u2019y op\u00e8rent les cliniciens, entre les deux groupes coh\u00e9rents des troubles organiques d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 (tendance Falret) et des \u00e9tats constitutionnels de l&rsquo;autre (tendance Morel).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Par l\u00e0 se trouvent jet\u00e9es les bases de la deuxi\u00e8me clinique psychiatrique, la \u00ab&nbsp;clinique des maladies mentales&nbsp;\u00bb, pour reprendre le titre assign\u00e9&nbsp;\u00e0 la chaire de psychiatrie dans les facult\u00e9s fran\u00e7aises de m\u00e9decine. Tout est d\u00e9j\u00e0 pr\u00eat pour le demisi\u00e8cle d&rsquo;observation et de discrimination qui va suivre&nbsp;: la notion d&rsquo;entit\u00e9s clinico-\u00e9volutives d\u00e9roulant une s\u00e9quence de tableaux cliniques en un cycle typique, l&rsquo;opposition des troubles mentaux constitutionnels, s&rsquo;enracinant dans la pr\u00e9disposition d&rsquo;une personnalit\u00e9 tar\u00e9e, apte&nbsp;\u00e0 d\u00e9lirer (au sens large) dans des situations vitales donn\u00e9es, et des troubles mentaux acquis, d&rsquo;\u00e9tiologie organique reconnue.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Une fois ainsi situ\u00e9 le cadre \u00e9pist\u00e9mologique global qui encadre les d\u00e9marches de la psychiatrie clinique et lui fournit son unit\u00e9, je proposerai, pour la diff\u00e9renciation des approches singuli\u00e8res propres des deux grandes \u00e9coles qui firent cette clinique, de partir d&rsquo;une remarque de Freud dans la pr\u00e9face (1892)&nbsp;\u00e0 sa traduction allemande des<em>&nbsp;Le\u00e7ons du mardi&nbsp;<\/em>de Charcot&nbsp;: \u00ab&nbsp;J&rsquo;ai insist\u00e9 ici avec emphase sur les concepts d&rsquo; \u00ab&nbsp;entit\u00e9 morbide&nbsp;\u00bb, des s\u00e9ries, du \u00ab&nbsp;type&nbsp;\u00bb et des \u00ab&nbsp;formes frustes&nbsp;\u00bb parce que c&rsquo;est dans leur emploi que r\u00e9side la principale caract\u00e9ristique de la m\u00e9thode clinique fran\u00e7aise. Cette mani\u00e8re de voir les choses est en fait \u00e9trang\u00e8re&nbsp;\u00e0 la m\u00e9thode allemande. Dans le cas de cette derni\u00e8re, le tableau clinique et le type ne jouent aucun r\u00f4le; par contre, d&rsquo;autres caract\u00e9ristiques viennent au premier plan, ce qui s&rsquo;explique par l&rsquo;\u00e9volution des cliniciens allemands&nbsp;: une tendance&nbsp;\u00e0 faire une interpr\u00e9tation physiologique de l&rsquo;\u00e9tat clinique et de l&rsquo;interrelation des sympt\u00f4mes. L&rsquo;observation clinique fran\u00e7aise gagne indubitablement en autonomie en rel\u00e9guant au deuxi\u00e8me plan les consid\u00e9rations physiologiques&nbsp;\u00bb (pp. 134-135).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cette observation tr\u00e8s pertinente me para\u00eet rendre tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment compte du probl\u00e8me, si l&rsquo;on veut bien \u00e9tendre&nbsp;\u00e0 la psychiatrie ce que Freud situe ici dans le cadre de la clinique neurologique (il s&rsquo;agit, en l&rsquo;occurrence, de Charcot et de l&rsquo;hyst\u00e9rie). L&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise se pr\u00e9sente en effet&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence comme acquise&nbsp;\u00e0 un abord empirique et positiviste de la clinique. Le cadre doctrinal sera mince, plut\u00f4t r\u00e9ductionniste, les th\u00e8ses psychopathologiques sommaires, calqu\u00e9es sur la neuropsychologie des localisations c\u00e9r\u00e9brales (la \u00ab&nbsp;mythologie c\u00e9r\u00e9brale&nbsp;\u00bb du 19\u00e8me si\u00e8cle), platement rationalistes, voire parfois franchement agnostiques (cf. plus loin l&rsquo;exemple de Chaslin). L&rsquo;inspiration est naturaliste, comme le proposait Pinel, le p\u00e8re fondateur, et engendre une m\u00e9thodologie dont le caract\u00e8re analytique est sensible aussi bien dans le souci d&rsquo;isoler des \u00ab&nbsp;formes pures&nbsp;\u00bb (les \u00ab&nbsp;types&nbsp;\u00bb de Charcot) permettant la d\u00e9composition des \u00ab&nbsp;formes mixtes&nbsp;\u00bb (association de plusieurs entit\u00e9s pathologiques) que dans la tendance&nbsp;\u00e0 l&rsquo;isolement d&rsquo;un trouble primaire (<em>g\u00e9n\u00e9rateur<\/em>, dira Minkovski)&nbsp;\u00e0 diff\u00e9rencier de la r\u00e9action secondaire du reste du psychisme. Cl\u00e9rambault poussera&nbsp;\u00e0 son terme la logique de cette d\u00e9marche dans l&rsquo;isolement du syndrome \u00e9rotomaniaque comme dans l&rsquo;analyse de l&rsquo;automatisme mental des psychoses hallucinatoires chroniques.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Dans l&rsquo;\u00e9tude des psychoses d\u00e9lirantes chroniques, l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise concentrera son int\u00e9r\u00eat sur la&nbsp;<em>p\u00e9riode d&rsquo;\u00e9tat,<\/em>&nbsp;la phase o\u00f9 l&rsquo;efflorescence des ph\u00e9nom\u00e8nes pathologiques est maxima, celle donc qui offre le meilleur champ&nbsp;\u00e0 sa m\u00e9thodologie analytique et diff\u00e9rencialiste. Elle d\u00e9bouchera ainsi en un demi-si\u00e8cle d&rsquo;\u00e9tudes minutieuses et patientes sur un herbier de formes cliniques&nbsp;\u00e0 la morphologie fine et pr\u00e9cise, la m\u00e9thodologie du cas pur et du cas mixte pouvant souvent donner l&rsquo;impression de constructions un peu forc\u00e9es quand elle finit par privil\u00e9gier plut\u00f4t le cas rare, comme chez Cl\u00e9rambault. Par contre, la tentative d&rsquo;appr\u00e9hension proprement ontologique du probl\u00e8me de la folie demeure peu vigoureuse, ce qui se traduit aussi bien, comme je l&rsquo;indiquais plus haut, dans le caract\u00e8re sommaire de th\u00e8ses psychopathologiques (cf. l\u00e0 encore Cl\u00e9rambault) que dans l&rsquo;aspect peu syst\u00e9matis\u00e9 des classifications nosologiques, souvent simple juxtaposition d&rsquo;entit\u00e9s sur la base du grand cadre global l\u00e9gu\u00e9 par Falret et Morel.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Sans doute ces caract\u00e9ristiques sont-elles d&rsquo;autant plus patentes qu&rsquo;elles sont ouvertement revendiqu\u00e9es par les plus grands et les plus respect\u00e9s des cliniciens de l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise. J&rsquo;\u00e9voquerai pour m\u00e9moire S\u00e9glas, pour m&rsquo;arr\u00eater un instant sur son ami Chaslin et son c\u00e9l\u00e8bre trait\u00e9 de 1912, dont Paul Guiraud nous dit dans sa pr\u00e9face&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9dition posthume de l&rsquo;ensemble de l&rsquo;<em>\u0152uvre psychiatrique<\/em>&nbsp;(1942) de Cl\u00e9rambault qu&rsquo;il figurait dans la maigre biblioth\u00e8que de toutes les salles de garde de psychiatrie. De son titre&nbsp;(<em>El\u00e9ments<\/em><em>&nbsp;de s\u00e9miologie et de clinique mentale<\/em>)&nbsp;\u00e0 son exergue (\u00ab&nbsp;J&rsquo;ai dit qu&rsquo;il faut se contenter de d\u00e9crire certains malades et ne pas essayer de les classer d&rsquo;une mani\u00e8re rigoureuse&nbsp;\u00bb&nbsp;&#8211; la citation est de Morel), aux sections de sa classification (troubles mentaux de cause reconnue, troubles mentaux de cause inconnue) ou&nbsp;\u00e0 la superbe conclusion de son introduction&nbsp;(\u00ab&nbsp;A la fin des types cliniques, j&rsquo;ai ins\u00e9r\u00e9 quelques observations sur lesquelles il m&rsquo;est difficile de placer une \u00e9tiquette ordinaire (ch. XIV&nbsp;: \u00ab&nbsp;Types cliniques d&rsquo;attente&nbsp;\u00bb)&nbsp;; je laisse ainsi la porte ouverte au lieu de la fermer, comme il arrive le plus souvent dans les ouvrages didactiques. Si l&rsquo;on aime mieux une autre comparaison, ce chapitre de formes inhabituelles ou d&rsquo;attente (tout ali\u00e9niste en rencontre de ce genre) est une petite offrande sur l&rsquo;autel du dieu inconnu&nbsp;: c&rsquo;est celui-l\u00e0 seul que je consens&nbsp;\u00e0 adorer&nbsp;\u00bb), il porte la marque de fabrique de l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise et en \u00e9l\u00e8ve en m\u00eame temps&nbsp;\u00e0 son sommet le style et les positions.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Si nous passons maintenant&nbsp;\u00e0 l&rsquo;examen des positions de l&rsquo;\u00e9cole clinique allemande de psychiatrie, nous allons pouvoir pratiquement inverser l&rsquo;ensemble de ces caract\u00e9ristiques pour en situer le g\u00e9nie propre. Sans doute la forte impr\u00e9gnation philosophique des ali\u00e9nistes allemands&nbsp;&#8211; on sait la place cruciale de l&rsquo;enseignement de la philosophie dans le programme des universit\u00e9s allemandes&nbsp;\u2013 rend-elle en partie compte du caract\u00e8re dominant et central de la pr\u00e9occupation doctrinale dans leur approche, comme le remarquait si justement Freud. Ainsi l&rsquo;\u00e9cole allemande semble-t-elle s&rsquo;appuyer sur une conception ontologique de la Folie comme subversion globale, destructrice (au moins tendanciellement) de la subjectivit\u00e9 humaine dans ce qui fait son essence&nbsp;: raison, libert\u00e9, unit\u00e9 personnelle&nbsp;&#8211; ce qui se traduit en particulier dans son appr\u00e9hension des formes cardinales des psychoses. Un enseignement fondateur continuera sans nul doute&nbsp;\u00e0 informer d\u00e9marches et concepts, celui de W. Griesinger, avec sa doctrine de la&nbsp;<em>monopsychose<\/em>&nbsp;(psychose unique dont chaque esp\u00e8ce pinellienne repr\u00e9sente une \u00e9tape), dont j&rsquo;ai pu montrer nagu\u00e8re l&rsquo;immense influence sur les conceptions freudiennes du champ psychotique.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ainsi la m\u00e9thodologie clinique de l&rsquo;\u00e9cole allemande sera-t-elle plut\u00f4t synth\u00e9tique, visant la constitution de grandes classes psychopathologiques tr\u00e8s extensives cliniquement (qu&rsquo;on pense en particulier au concept allemand de schizophr\u00e9nie), de m\u00eame que les th\u00e8ses psychopathologiques s&rsquo;av\u00e8rent remarquablement complexes et \u00e9toff\u00e9es, ax\u00e9es sur la globalit\u00e9 et l&rsquo;irr\u00e9ductible sp\u00e9cificit\u00e9 du psychisme morbide dans une saisie en contraste avec la psychologie normale. Sur le plan proprement clinique, la clinique allemande des psychoses se concentrent sur les&nbsp;<em>formes terminales<\/em>&nbsp;(plut\u00f4t n\u00e9glig\u00e9es par les Fran\u00e7ais) o\u00f9 se d\u00e9nudent les caract\u00e8res intrins\u00e8ques du processus pathologique&nbsp;&#8211; soit comme atteinte organique destructrice de la subjectivit\u00e9 (champ des d\u00e9mences et des&nbsp;<em>processus<\/em>&nbsp;au sens de Jaspers), soit comme \u00e9ch\u00e9ance d&rsquo;une existence avort\u00e9e o\u00f9 l&rsquo;impasse du destin r\u00e9v\u00e8le la faille originaire&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans la constitution psychique (champ des psychopathies d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives)&nbsp;&#8211; de m\u00eame que l&rsquo;examen des prodromes et des formes de d\u00e9but devra tenter de d\u00e9celer la causalit\u00e9 qui s\u2019y d\u00e9voile&nbsp;\u00e0 travers les signes qui en laissent deviner l&rsquo;issue.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les classifications nosologiques, essentiellement ax\u00e9es sur le pronostic, se pr\u00e9sentent comme fonci\u00e8rement syst\u00e9matiques&nbsp;; si elles s&rsquo;efforcent de suivre les grands axes rationnels d&rsquo;appr\u00e9hension du ph\u00e9nom\u00e8ne pathologique (aigu\/chronique, curable\/incurable, partiel\/total), c&rsquo;est avec une nette dominance conceptuelle des derniers termes de ces paires contrast\u00e9es, ceux qui manifestent au plus clair l&rsquo;essence ontologique de la folie telle qu&rsquo;elle se trouve ici appr\u00e9hend\u00e9e. Au 20\u00e8me si\u00e8cle, l&rsquo;\u00e9cole allemande s&rsquo;est par ailleurs fortement impr\u00e9gn\u00e9e des approches psychanalytiques et ph\u00e9nom\u00e9nologiques&nbsp;; aussi tend-elle&nbsp;\u00e0 produire sous forme monographique des \u00e9tudes biographiques tr\u00e8s d\u00e9taill\u00e9es de cas-types de psychoses.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cette rapide mise en place des traits contrast\u00e9s des deux \u00e9coles, dont on gardera malgr\u00e9 tout en t\u00eate le caract\u00e8re sch\u00e9matique, en illustre bien la compl\u00e9mentarit\u00e9&nbsp;; aussi leur dialogue fut-il particuli\u00e8rement f\u00e9cond jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la Grande Guerre ne l&rsquo;interrompe d\u00e9finitivement, figeant les positions dans une derni\u00e8re efflorescence, avant le vertigineux d\u00e9clin entam\u00e9 dans les ann\u00e9es 30,&nbsp;\u00e0 l&rsquo;heure m\u00eame o\u00f9 le jeune Lacan fait son entr\u00e9e dans le champ clinique et&nbsp;y fait la rencontre des derniers ma\u00eetres encore cr\u00e9atifs, Cl\u00e9rambault tout particuli\u00e8rement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>III<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pour situer maintenant les variations et revirements du jugement de Lacan sur Cl\u00e9rambault, il nous faut tenter de restituer l&rsquo;\u00e9volution propre de sa pens\u00e9e de 1931&nbsp;\u00e0 194656, soit au cours de la phase de constitution de son orientation (le terme me semble mieux convenir que celui de \u00ab&nbsp;syst\u00e8me&nbsp;\u00bb) doctrinale.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Remarquons d&#8217;embl\u00e9e que les intuitions lacaniennes fondatrices s&rsquo;enracinent dans une approche fondamentalement doctrinale de la psychopathologie&nbsp;: son souci est de saisir l&rsquo;objet-folie dans sa nature m\u00eame, dans son essence ontologique&nbsp;&#8211; ce qui, bien s\u00fbr, le rapproche aussit\u00f4t de l&rsquo;\u00e9cole clinique allemande. Je rel\u00e8verai, dans ces intuitions premi\u00e8res, deux points essentiels :<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;1\u00b0) premi\u00e8rement, d\u00e8s le premier texte de notre corpus (<em>Structure des psychoses parano\u00efaques<\/em>, 1931) qu&rsquo;encore une fois, Lacan, dans l&rsquo;<em>Expos\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral de ses travaux scientifiques<\/em>&nbsp;(1933), classe comme le premier de ses \u00ab&nbsp;travaux originaux&nbsp;\u00bb (\u00e0 part des \u00ab&nbsp;communications&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;rapports&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;traductions&nbsp;\u00bb), il avance une notion tr\u00e8s personnelle de structure qui va guider ensuite toute sa d\u00e9marche&nbsp;: \u00ab&nbsp;nous le ferons en nous fondant sur la notion purement ph\u00e9nom\u00e9nologique de la structure des \u00e9tats d\u00e9lirants&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;5). Il s&rsquo;agit de lutter contre la conception caract\u00e9rologique de la parano\u00efa avec son corollaire, la \u00ab&nbsp;d\u00e9duction qu&rsquo;on en pourrait tenter&nbsp;\u00e0 partir du jeu psychologique normal&nbsp;\u00bb.&nbsp;A l&rsquo;oppos\u00e9, Lacan affirme \u00ab&nbsp;la discontinuit\u00e9 d&rsquo;avec la psychologie normale et la discontinuit\u00e9 entre eux&nbsp;\u00bb (ibid) des diff\u00e9rents \u00e9tats parano\u00efaques en l&rsquo;occurrence, de l&rsquo;ensemble des \u00e9tats psychotiques en fait. Ainsi dans l&rsquo;Expos\u00e9 cit\u00e9 ci-dessus, Lacan affirme-t-il&nbsp;: \u00ab&nbsp;le progr\u00e8s de la science psychiatrique ne saurait selon nous se passer d&rsquo;une \u00e9tude approfondie des \u00ab&nbsp;structures mentales&nbsp;\u00bb, structures qui se manifestent au cours des diff\u00e9rents syndromes cliniques et dont l&rsquo;analyse ph\u00e9nom\u00e9nologique est indispensable&nbsp;\u00e0 une classification naturelle des troubles&nbsp;\u00bb&nbsp;(&nbsp;<em>De la psychose&#8230;<\/em>, p. 329)&nbsp;&#8211; il pr\u00e9cise d&rsquo;ailleurs bien au passage qu&rsquo;il emploie le terme depuis le texte de 1931.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il faut bien saisir ce qui est en jeu dans ce premier concept s\u00e9minal du trajet lacanien&nbsp;: rien moins que le souci affich\u00e9 d&rsquo;assigner&nbsp;\u00e0 la folie,&nbsp;\u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 d&rsquo;un certain mis\u00e9rabilisme immanent&nbsp;\u00e0 l&rsquo;approche m\u00e9dicalisante, la coh\u00e9rence logique, l&rsquo;exemplarit\u00e9 ontologique, bref la signification existentielle globale inh\u00e9rente&nbsp;\u00e0 toute exp\u00e9rience subjective dans l&rsquo;univers humain. Comme le dit Lacan dans un texte publi\u00e9&nbsp;&#8211; il faut le souligner et en comprendre la port\u00e9e symbolique (on sait la valorisation des formations de l&rsquo;inconscient en g\u00e9n\u00e9ral et des productions morbides en particulier dans un mouvement surr\u00e9aliste par ailleurs tr\u00e8s anti-psychiatrique)&nbsp;&#8211; dans la revue surr\u00e9aliste&nbsp;<em>Le Minotaure<\/em>&nbsp;(1933) :<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\u00ab&nbsp;Or, les travaux d&rsquo;inspiration ph\u00e9nom\u00e9nologique sur ces \u00e9tats mentaux (celui tout r\u00e9cent, par exemple, d&rsquo;un Ludwig Binswanger sur l&rsquo;\u00e9tat dit de \u00ab&nbsp;fuite des id\u00e9es&nbsp;\u00bb qu&rsquo;on observe dans la psychose maniaque-d\u00e9pressive, ou mon propre travail sur \u00ab&nbsp;La psychose parano\u00efaque dans ses rapports avec la personnalit\u00e9&nbsp;\u00bb) ne d\u00e9tachent pas la r\u00e9action locale, et le plus souvent remarquable seulement par quelque discordance pragmatique, qu&rsquo;on peut&nbsp;y individualiser comme trouble mental, de la totalit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue du malade, qu&rsquo;ils tentent de d\u00e9finir dans son originalit\u00e9. Cette exp\u00e9rience ne peut-\u00eatre comprise qu&rsquo;\u00e0 la limite d&rsquo;un effort d&rsquo;assentiment; elle peut-\u00eatre d\u00e9crite valablement comme structure coh\u00e9rente d&rsquo;une appr\u00e9hension noum\u00e9nale imm\u00e9diate de soi-m\u00eame et du monde. Seule une m\u00e9thode analytique d&rsquo;une tr\u00e8s grande rigueur peut permettre une telle description; toute objectivation est en effet \u00e9minemment pr\u00e9caire dans un ordre ph\u00e9nom\u00e9nal qui se manifeste comme ant\u00e9rieur&nbsp;\u00e0 l&rsquo;objectivation rationalisante. Les formes explor\u00e9es de ces structures permettent de les concevoir comme diff\u00e9renci\u00e9es entre elles par certains hiatus qui permettent de les typifier&nbsp;\u00bb (ibid., p. 385).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;On rel\u00e8vera l&rsquo;insistance sur la discontinuit\u00e9 (\u00ab&nbsp;hiatus&nbsp;\u00bb) des \u00e9tats psychotiques, mais surtout sur leur coh\u00e9rence interne que l&rsquo;observateur ne peut p\u00e9n\u00e9trer qu&rsquo;en se faisant r\u00e9ceptif au v\u00e9cu du patient, en se laissant en quelque sorte enseigner par lui (l\u2019\u00ab&nbsp;effort d&rsquo;assentiment&nbsp;\u00bb). On comprendra sur cette base le rejet, pour ne pas dire l&rsquo;allergie, chez le Lacan de cette p\u00e9riode, envers tout r\u00e9ductionnisme&nbsp;&#8211; r\u00e9duction d&rsquo;une exp\u00e9rience globale&nbsp;\u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9l\u00e9mentaire, trouble primaire \u00ab&nbsp;automatique&nbsp;\u00bb, postulat \u00ab&nbsp;passionnel&nbsp;\u00bb, d\u00e9viance caract\u00e9rologique, bref trouble fondamental \u00ab&nbsp;g\u00e9n\u00e9rateur&nbsp;\u00bb sur lequel travaillerait ensuite un psychisme normal s\u00e9quellaire&nbsp;: le type m\u00eame de conception famili\u00e8re&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise et que manie couramment Cl\u00e9rambault.&nbsp;A l&rsquo;oppos\u00e9, la recherche lacanienne d&rsquo;une coh\u00e9rence intime entre clinique et essence, ph\u00e9nom\u00e9nologie et ontologie des exp\u00e9riences d\u00e9lirantes&nbsp;&#8211; ce que r\u00e9sume et subsume cette premi\u00e8re notion de&nbsp;<em>structure<\/em>&nbsp;&#8211; d\u00e9bouche sur le concept d&rsquo;une unit\u00e9 de forme de tous les \u00e9l\u00e9ments cliniques d&rsquo;un \u00e9tat d\u00e9lirant, de sa structure conceptuelle&nbsp;\u00e0 la modalit\u00e9&nbsp;<em>ph\u00e9nom\u00e9nologique<\/em>&nbsp;(\u00ab&nbsp;ant\u00e9rieur&nbsp;\u00e0 l\u2019objectivation rationalisante&nbsp;\u00bb) sous-jacente o\u00f9 il s&rsquo;enracine, d&rsquo;o\u00f9 la proposition d&rsquo;un sch\u00e9ma analogique v\u00e9g\u00e9tal&nbsp;: \u00ab&nbsp;cette identit\u00e9 structurale frappante entre les ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9l\u00e9mentaires du d\u00e9lire et son organisation g\u00e9n\u00e9rale impose la r\u00e9f\u00e9rence analogique au type de morphog\u00e9n\u00e8se mat\u00e9rialis\u00e9e par la plante&nbsp;\u00bb (Th\u00e8se de 1932, ibid., p.297n.58&nbsp;&#8211; ce passage fait imm\u00e9diatement suite&nbsp;\u00e0 celui o\u00f9, en r\u00e9f\u00e9rence&nbsp;\u00e0 l&rsquo;ann\u00e9lide, Lacan brocarde Cl\u00e9rambault).&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Une telle approche explique la concentration de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat clinique de Lacan sur les d\u00e9lires chroniques syst\u00e9matis\u00e9s, qui peuvent au mieux s&rsquo;y pr\u00eater et la soutenir&nbsp;&#8211; comme on le sait, Lacan ne s&rsquo;int\u00e9ressera jamais vraiment aux \u00e9tats maniaco-d\u00e9pressifs ou dissociatifs (schizophr\u00e9nie au sens restreint de la conception fran\u00e7aise, resserr\u00e9e autour de l&rsquo;h\u00e9b\u00e9phr\u00e9no-catatonie), pour lesquels on ne rel\u00e8ve dans son \u0153uvre que quelques br\u00e8ves et tardives notations (dans&nbsp;<em>T\u00e9l\u00e9vision&nbsp;<\/em>pour les premiers, dans&nbsp;<em>L\u2019Etourdit<\/em>&nbsp;pour les seconds). Le privil\u00e8ge structural des d\u00e9lires chroniques est par ailleurs, Lacan&nbsp;y insiste&nbsp;\u00e0 deux reprises d\u00e8s l&rsquo;article de 1931, un crit\u00e8re diagnostique d\u00e9cisif&nbsp;: \u00ab&nbsp;les psychopathies, en effet, m\u00eame les plus limitrophes du jeu psychique normal, ne r\u00e9v\u00e8lent pas dans le groupement de leurs sympt\u00f4mes une moindre rigueur que les autres syndromes de la pathologie. On ne saurait les analyser de trop pr\u00e8s. Car c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;atypicit\u00e9 d&rsquo;un cas donn\u00e9 qui doit nous \u00e9clairer sur son caract\u00e8re symptomatique, et nous permettre de d\u00e9pister une affection neurologique grossi\u00e8re, de pr\u00e9voir une \u00e9volution d\u00e9mentielle, de transformer ainsi le pronostic d&rsquo;un d\u00e9lire dont le cadre nosologique essentiel est la chronicit\u00e9 sans la d\u00e9mence&nbsp;\u00bb (op.cit., p. 6).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les troubles psychiatriques grossi\u00e8rement organog\u00e8nes&nbsp;&#8211; les&nbsp;<em>troubles neuropsychiatriques<\/em>, pour reprendre les distinctions conceptuelles du principal interlocuteur de Lacan&nbsp;\u00e0 cette p\u00e9riode, son ami Henri Ey&nbsp;&#8211; ne produisent donc qu&rsquo;une imitation tr\u00e8s imparfaite et d&rsquo;ailleurs labile des authentiques structures d\u00e9lirantes. Derri\u00e8re Ey, on devine ici l&rsquo;influence conceptuelle d&rsquo;un auteur \u00e9logieusement cit\u00e9 dans la th\u00e8se de 1932, Charles Blondel avec son c\u00e9l\u00e8bre livre&nbsp;<em>La conscience morbide<\/em>&nbsp;(1914), le premier&nbsp;\u00e0 introduire en France un abord d&rsquo;inspiration ph\u00e9nom\u00e9nologique de la psychopathologie&nbsp;&#8211; il est d&rsquo;ailleurs assez frappant d&rsquo;en comparer la premi\u00e8re phrase&nbsp;\u00e0 celle de la th\u00e8se de Jacques Lacan&nbsp;; qu&rsquo;on en juge&nbsp;: \u00ab&nbsp;la clinique mentale&nbsp;a \u00e9tabli une distinction d\u00e9finitive entre les d\u00e9mences, cong\u00e9nitales ou acquises, aig\u00fces ou chroniques, et les troubles mentaux de tout ordre qui ne rel\u00e8vent pas d&rsquo;un affaiblissement intellectuel, les psychoses proprement dites&nbsp;\u00bb (Blondel)&nbsp;; \u00ab&nbsp;parmi les \u00e9tats mentaux de l&rsquo;ali\u00e9nation, la science psychiatrique&nbsp;a d\u00e8s longtemps distingu\u00e9 l&rsquo;opposition de deux grands groupes morbides&nbsp;; c&rsquo;est&nbsp;\u00e0 savoir, de quelque nom qu&rsquo;ils aient \u00e9t\u00e9 affect\u00e9s, selon les \u00e9poques, dans la terminologie, le groupe des d\u00e9mences et le groupe des psychoses&nbsp;\u00bb (Lacan)&nbsp;&#8211; pr\u00e9cisons qu&rsquo;\u00e0 rebours du dire de nos deux auteurs, il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;une prise de position tout&nbsp;\u00e0 fait personnelle et qu&rsquo;elle est loin de repr\u00e9senter un consensus en psychiatrie clinique (cf. en particulier la question continuellement discut\u00e9e de la psychopathologie de la d\u00e9mence pr\u00e9coce-schizophr\u00e9nie).<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;2\u00b0) Passons&nbsp;\u00e0 notre deuxi\u00e8me point fondamental, l&rsquo;<em>organicisme<\/em>, car Lacan est organiciste au moins jusqu&rsquo;en 1938 (cf. le texte sur les&nbsp;<em>Complexes familiaux<\/em>) inclusivement. S&rsquo;il insiste en effet avec force sur la \u00ab&nbsp;pathog\u00e9nie rigoureusement psychog\u00e9nique&nbsp;\u00bb (Th\u00e8se, op. cit., p. 349) des psychoses parano\u00efaques&nbsp;&#8211; auxquelles il consacre d&rsquo;ailleurs l&rsquo;essentiel de son int\u00e9r\u00eat&nbsp;&#8211; il affirme en m\u00eame temps qu&rsquo;&nbsp;\u00ab&nbsp;\u00e0 mesure qu&rsquo;on appliquera notre m\u00e9thode&nbsp;\u00e0 des psychoses plus&nbsp;<em>discordantes<\/em>, on rel\u00e8vera des processus organiques plus&nbsp;<em>\u00e9vidents<\/em>&nbsp;\u00bb (ibid). Dans le grand texte de 1938, il opposera les \u00ab&nbsp;n\u00e9vroses familiales&nbsp;\u00bb aux \u00ab&nbsp;psychoses&nbsp;\u00e0&nbsp;<em>th\u00e8me&nbsp;<\/em>familial&nbsp;\u00bb (je souligne), soulignant ainsi que les complexes familiaux ne fournissent que les th\u00e8mes, et non la dynamique, des d\u00e9lires. Ce qu&rsquo;il explicite d&rsquo;ailleurs sans ambigu\u00eft\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;c&rsquo;est dire que nous croyons&nbsp;\u00e0 un d\u00e9terminisme endog\u00e8ne de la psychose et que nous avons seulement voulu faire justice de ces pi\u00e8tres pathog\u00e9nies&nbsp;\u00bb (<em>Complexes<\/em>\u2026, p. 85&nbsp;&#8211; il s&rsquo;agit de ses cibles habituelles d&rsquo;avant-guerre, Cl\u00e9rambault et G\u00e9nil-Perrin). \u00ab&nbsp;Si nous avons voulu comprendre ces sympt\u00f4mes (parano\u00efaques) par une psychog\u00e9n\u00e8se, nous sommes loin d&rsquo;avoir pens\u00e9&nbsp;y r\u00e9duire le d\u00e9terminisme de la maladie. Bien au contraire, en d\u00e9montrant dans la parano\u00efa que sa phase f\u00e9conde comporte un \u00e9tat hypono\u00efque&nbsp;: confusionnel, onirique, ou cr\u00e9pusculaire, nous avons soulign\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de quelque ressort organique pour la subduction mentale o\u00f9 le sujet s&rsquo;initie au d\u00e9lire[\u2026]&nbsp;Ailleurs encore, nous avons indiqu\u00e9 que c&rsquo;est dans quelque tare biologique de la libido qu&rsquo;il fallait chercher la cause de cette stagnation de la sublimation o\u00f9 nous voyons l&rsquo;essence de la psychose&nbsp;\u00bb (ibid.).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Au-del\u00e0 de cette r\u00e9f\u00e9rence libidinale, somme toute tr\u00e8s freudienne (Freud, comme beaucoup de psychanalystes classiques, \u00e9voquerait ici la \u00ab&nbsp;constitution&nbsp;\u00bb libidinale inn\u00e9e du sujet), relevons plut\u00f4t la notation cruciale de \u00ab&nbsp;<em>la n\u00e9cessit\u00e9 de quelque ressort organique pour la subduction mentale o\u00f9 le sujet s&rsquo;initie au d\u00e9lire<\/em>&nbsp;\u00bb. Ce qui soutient en effet l&rsquo;organicisme du Lacan de cette p\u00e9riode en ce qui concerne les psychoses, c&rsquo;est l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;attribuer une subversion subjective aussi radicale que celle du d\u00e9lire&nbsp;\u00e0 des causes \u00ab&nbsp;exog\u00e8nes&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire au type de causalit\u00e9 (\u00ab&nbsp;constellations familiales&nbsp;\u00bb pathog\u00e8nes, \u00ab&nbsp;incidences familiales&nbsp;\u00bb traumatiques&nbsp;&#8211; cf. p. 77) qui d\u00e9terminent les \u00ab&nbsp;fixations \u00e9volutives&nbsp;\u00bb des n\u00e9vroses et leur symptomatologie&nbsp;: \u00ab&nbsp;les complexes familiaux (c\u2019est-\u00e0-dire freudiens dans la conceptualisation lacanienne d&rsquo;avant-guerre) remplissent dans les psychoses une fonction&nbsp;<em>formelle<\/em>[&#8230;]&nbsp;; dans les n\u00e9vroses, les complexes remplissent une fonction&nbsp;<em>causale&nbsp;<\/em>\u00bb (ibid.&nbsp;\u2013 je souligne).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il&nbsp;y&nbsp;a l\u00e0, me semble-t-il, un vigoureux sens clinique, pour ne pas dire tout simplement un robuste bon sens&nbsp;: si, dans le fil de l&rsquo;orthodoxie doctrinale freudienne, on inscrit, comme le fait encore Lacan en 1938, la structuration subjective dans une conception g\u00e9n\u00e9tique psychologisante, une conception du d\u00e9veloppement de la&nbsp;<em>personnalit\u00e9<\/em>, comme s&rsquo;exprime d\u00e9j\u00e0 Lacan dans sa th\u00e8se, les ph\u00e9nom\u00e8nes psychopathologiques apparaissent forc\u00e9ment comme une d\u00e9viation pathologique d&rsquo;un tel d\u00e9veloppement de sa trajectoire spontan\u00e9e, naturelle, et l&rsquo;on ne saurait concevoir que des facteurs exog\u00e8nes, externes, accidentels, puissent faire plus, justement, que le d\u00e9vier, mais le subvertir totalement, comme dans la psychose&nbsp;&#8211; l&rsquo;on ne saurait concevoir une causalit\u00e9 pathog\u00e8ne plus puissante que celle&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans les n\u00e9vroses. Car les psychoses se pr\u00e9sentent, non&nbsp;\u00e0 l&rsquo;instar des n\u00e9vroses, comme des d\u00e9viations du d\u00e9veloppement dont peut rendre compte l&rsquo;influence d&rsquo;une causalit\u00e9 exog\u00e8ne, mais comme des ag\u00e9n\u00e9sies, des arr\u00eats complets du d\u00e9veloppement de la personnalit\u00e9, au point qu&rsquo;on ne puisse m\u00eame&nbsp;y employer ce terme&nbsp;: \u00ab&nbsp;que l&rsquo;on se rappelle seulement que ces affections r\u00e9pondent au cadre vulgaire de la folie et l&rsquo;on concevra qu&rsquo;il ne pouvait s&rsquo;agir pour nous d&rsquo;y d\u00e9finir une v\u00e9ritable personnalit\u00e9, qui implique la communication de la pens\u00e9e et la responsabilit\u00e9 de la conduite&nbsp;\u00bb (p. 78&nbsp;&#8211; aussit\u00f4t apr\u00e8s, Lacan fait une exception pour certaines formes de parano\u00efa, dont le cas Aim\u00e9e de sa th\u00e8se constitue le paradigme). Il faut pr\u00e9ciser que le terme de \u00ab&nbsp;personnalit\u00e9&nbsp;\u00bb recouvre dans la conceptualisation lacanienne d&rsquo;avant-guerre&nbsp;\u2013 et d\u2019ailleurs en accord \u00e9troit avec les conceptions du groupe des psychanalystes fran\u00e7ais (Lafforgue et surtout Pichon&nbsp;: cf. ch. suivant)&nbsp;&#8211; l&rsquo;\u00e9laboration accomplie de la subjectivit\u00e9, qu&rsquo;elle soit situ\u00e9e en terme de conscience et de responsabilit\u00e9 comme ici, dans le droit fil de la pens\u00e9e philosophique occidentale, ou qu&rsquo;elle recouvre, au plan m\u00e9tapsychologique, l&rsquo;ach\u00e8vement de la deuxi\u00e8me topique freudienne. Aussi doit-on&nbsp;\u00ab reconna\u00eetre, dans les formes mentales qui constituent les psychoses, la reconstitution des stades du moi, ant\u00e9rieurs&nbsp;\u00e0 la personnalit\u00e9&nbsp;\u00bb (p. 72), o\u00f9, du fait de l\u2019\u00e9chec du processus d\u2019int\u00e9gration, s&rsquo;objectivent et s&rsquo;\u00e9mancipent, dissoci\u00e9es, les instances constituantes de la topique subjective, aussit\u00f4t \u00ab&nbsp;que s&rsquo;effondre le conformisme, superficiellement assum\u00e9, au moyen duquel le sujet masquait jusque-l\u00e0 le narcissisme de sa relation&nbsp;\u00e0 la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb (p. 80). Ces consid\u00e9rations ne rejoignent-elles pas tout&nbsp;\u00e0 fait les pr\u00e9dictions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de Freud dans les ann\u00e9es 1910, suivant lesquelles les psychoses \u00ab&nbsp;nous fourniront l&rsquo;acc\u00e8s&nbsp;\u00e0 l&rsquo;intelligence de la psychologie du moi&nbsp;\u00bb (P<em>our introduire le narcissisme<\/em>, p. 88)&nbsp;? Il faut en tout cas situer l\u2019organicisme de Lacan&nbsp;\u00e0 cette \u00e9tape du d\u00e9veloppement de sa pens\u00e9e comme la ran\u00e7on logique de la psychog\u00e9n\u00e8se, au sens interactionnel indiqu\u00e9 ci-dessus, pour qui se refuse aux id\u00e9alisations ferencziennes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>IV<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ayant ainsi cern\u00e9 la configuration qui pr\u00e9side aux intuitions cliniques du jeune Lacan, il nous devient possible d&rsquo;y situer une sorte de conflictualit\u00e9 interne qui rende compte de la complexit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9volution de sa pens\u00e9e. S&rsquo;il est clair en effet que l\u2019essentiel de ses positions doctrinales (recherche d&rsquo;une appr\u00e9hension ontologique de la folie, rejet de tout r\u00e9ductionnisme, souci de saisir une coh\u00e9rence globale, conception d&rsquo;une subversion radicale de la subjectivit\u00e9) explique son affinit\u00e9 principielle pour l&rsquo;approche allemande, une franche filiation fran\u00e7aise est en m\u00eame temps perceptible dans ses int\u00e9r\u00eats cliniques (concentration sur les d\u00e9lires chroniques con\u00e7us comme formes plurielles&nbsp;<em>diff\u00e9renci\u00e9es<\/em>), m\u00eame si la pr\u00e9valence des enjeux et des conflits th\u00e9oriques va dans un premier temps l&rsquo;occulter.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Reprenons maintenant sur ces bases l&rsquo;examen de l&rsquo;\u00e9volution des prises de position de Lacan envers Cl\u00e9rambault dans les textes qui jalonnent cette phase cruciale pour la formation de sa pens\u00e9e&nbsp;:&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; l&rsquo;article de 1931 est un texte plut\u00f4t \u00e9clectique o\u00f9 Lacan tente une sorte de synth\u00e8sejuxtaposition de tous les apports cliniques et conceptuels disponibles autour de sa notion personnelle de&nbsp;<em>structure<\/em>; aussi emprunte-t-il&nbsp;\u00e0 Cl\u00e9rambault la description des formes cliniques (ce qui trahit clairement la filiation&nbsp;<em>clinique<\/em>de cette notion), tandis que les positions doctrinales sont nettement inspir\u00e9es de l&rsquo;\u00e9cole de Claude (cit\u00e9 d\u00e8s la premi\u00e8re page de l&rsquo;article) dont Henri Ey est alors le plus beau fleuron, et dont on sait qu&rsquo;elle fut la grande introductrice en France des conceptions modernes allemandes. C&rsquo;est l\u00e0 d&rsquo;ailleurs ce qui, sans nul doute, d\u00e9cha\u00eene la fureur de Cl\u00e9rambault.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; la th\u00e8se de 1932 constitue le premier grand texte dogmatique de Lacan&nbsp;; cette fois, les prises de position sont claires&nbsp;: Cl\u00e9rambault est d&rsquo;autant plus dans le collimateur qu&rsquo;il est, jusqu&rsquo;\u00e0 la caricature, le plus repr\u00e9sentatif des cliniciens de l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre 1914-1918&nbsp;&#8211; donc un adversaire m\u00e9thodologique et&nbsp;<em>doctrinal<\/em>, et non plus une r\u00e9f\u00e9rence clinique&nbsp;; dans le souci d\u00e9sormais affirm\u00e9 de coh\u00e9rence globale, l&rsquo;\u00e9cart est impossible entre clinique et ontologie, je l&rsquo;ai soulign\u00e9 plus haut. Ainsi le d\u00e9ploiement du concept de structure en \u00e9vacue-t-il la filiation fran\u00e7aise et cl\u00e9rambaldienne, rejoignant sans doute le ressentiment personnel et le d\u00e9sir de revanche du jeune Lacan.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; le retournement commence&nbsp;\u00e0 s&rsquo;op\u00e9rer en 1938 dans le premier manifeste proprement psychanalytique de Lacan, ce texte si original et si riche des&nbsp;<em>Complexes familiaux<\/em>, qui constitue&nbsp;\u00e0 bien des \u00e9gards la source de sa pens\u00e9e, l&rsquo;\u00e9quivalent de ce que repr\u00e9sente pour Freud l&rsquo;<em>Esquisse d&rsquo;une psychologie scientifique<\/em>. Il&nbsp;y remarque \u00ab&nbsp;que d&rsquo;aucuns, qui ont pu se croire les moins affect\u00e9s par cette influence (celle de la psychanalyse) r\u00e9nov\u00e8rent la port\u00e9e clinique de certains th\u00e8mes, comme l&rsquo;<em>\u00e9rotomanie<\/em>&nbsp;ou le d\u00e9lire de filiation, en reportant l&rsquo;attention de l&rsquo;ensemble sur les d\u00e9tails de leur remaniement, pour&nbsp;y d\u00e9couvrir les caract\u00e8res d&rsquo;une&nbsp;<em>structure<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 84&nbsp;&#8211; c&rsquo;est moi qui souligne). On trouve l\u00e0 l&rsquo;aveu manifeste de la filiation, aussit\u00f4t temp\u00e9r\u00e9 bien s\u00fbr d&rsquo;un b\u00e9mol&nbsp;: \u00ab&nbsp;mais seule la connaissance des complexes peut apporter&nbsp;\u00e0 une telle recherche, avec une direction syst\u00e9matique, une s\u00fbret\u00e9 et une avance qui d\u00e9passe de beaucoup les moyens de l&rsquo;observation pure&nbsp;\u00bb (ibid). Relevons pour la suite ce th\u00e8me de l&rsquo;<em>observation<\/em>&nbsp;(c&rsquo;est d&rsquo;abord, rappelons-le, comme \u00ab&nbsp;seul ma\u00eetre dans l&rsquo;<em>observation<\/em>&nbsp;des malades&nbsp;\u00bb que Cl\u00e9rambault rentre en gr\u00e2ce en 1946) pour retenir que le regret vite \u00e9touff\u00e9 qui appara\u00eet ici n&#8217;emp\u00eache pas d\u00e8s la page suivante la reprise d&rsquo;une critique acerbe des \u00ab&nbsp;pi\u00e8tres pathog\u00e9nies&nbsp;\u00bb cl\u00e9rambaldiennes. C&rsquo;est que la conception th\u00e9orique g\u00e9n\u00e9tique et fonctionnaliste&nbsp;&#8211; cf. la r\u00e9f\u00e9rence tr\u00e8s politz\u00e9rienne p. 21 au behaviorisme associ\u00e9e sur un pied d&rsquo;\u00e9galit\u00e9&nbsp;\u00e0 la psychanalyse dans la rupture avec \u00ab&nbsp;les abstractions acad\u00e9miques&nbsp;\u00bb et la vis\u00e9e du \u00ab&nbsp;concret&nbsp;\u00bb&nbsp;&#8211; qui guide encore Lacan dans ce texte limite consid\u00e9rablement les effets de ce qu&rsquo;il peut contenir pr\u00e9cis\u00e9ment d&rsquo;anti-acad\u00e9mique, en particulier cette approche r\u00e9volutionnaire du complexe venant suppl\u00e9er au plan adaptatif&nbsp;\u00e0 la d\u00e9faillance de l&rsquo;instinct chez l&rsquo;\u00eatre humain. Il&nbsp;y&nbsp;a l\u00e0 comme un point de tension extr\u00eame entre ce qui se pr\u00e9sente comme un expos\u00e9 du d\u00e9veloppement g\u00e9n\u00e9tique de la personnalit\u00e9 et une dialectique subjective d\u00e9j\u00e0 clairement artificialiste dans ses trois points nodaux (cf. ch. suivant)&nbsp;&#8211; mais il est encore trop t\u00f4t.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; en 1946 donc, le retournement s&rsquo;\u00e9panouit dans une revendication totale de filiation au milieu d&rsquo;un texte o\u00f9 s&rsquo;affichent pour la premi\u00e8re fois, sous un vocabulaire (\u00ab&nbsp;psychog\u00e9n\u00e8se&nbsp;\u00bb, identification) et une conceptualisation (fonction de l&rsquo;imago, mode imaginaire) encore incertains, tr\u00e8s marqu\u00e9s d&rsquo;h\u00e9g\u00e9lianisme, l&rsquo;approche lacanienne du sujet. Lacan&nbsp;a conquis l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une structuration franchement&nbsp;<em>artificialiste<\/em>, non psychologique, c\u2019est-\u00e0-dire non biologisante, de la subjectivit\u00e9 humaine&nbsp;: \u00ab&nbsp;c&rsquo;est dans l&rsquo;autre que le sujet s&rsquo;identifie et m\u00eame s&rsquo;\u00e9prouve tout d&rsquo;abord&nbsp;\u00bb (p.181). La folie devient imm\u00e9diatement l&rsquo;envers et le prix de ce proc\u00e8s, comme ses formes en illustrent divers paliers d&rsquo;impasse&nbsp;: \u00ab&nbsp;car le risque de la folie se mesure&nbsp;\u00e0 l&rsquo;attrait m\u00eame des identifications o\u00f9 l&rsquo;homme engage&nbsp;\u00e0 la fois sa v\u00e9rit\u00e9 et son \u00eatre. Loin donc que la folie soit le fait contingent des fragilit\u00e9s de son organisme, elle est la virtualit\u00e9 permanente d&rsquo;une faille ouverte dans son essence. Loin qu&rsquo;elle soit pour la libert\u00e9 \u00ab&nbsp;une insulte&nbsp;\u00bb (Ey), elle est sa plus fid\u00e8le compagne, elle suit son mouvement comme une ombre. Et l&rsquo;\u00eatre de l&rsquo;homme, non seulement ne peut-\u00eatre compris sans la folie, mais il ne serait pas l&rsquo;\u00eatre de l&rsquo;homme s&rsquo;il ne portait en lui la folie comme la limite de sa libert\u00e9&nbsp;\u00bb (p. 176).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il faut bien situer le pas absolument d\u00e9cisif que vient d&rsquo;accomplir Lacan, sous une forme certes encore imparfaite&nbsp;: rien moins que d&rsquo;extraire la psychanalyse du bourbier de la psychopathologie (comme pathologie du d\u00e9veloppement de l&rsquo;<em>organe<\/em>&nbsp;psychique), c\u2019est-\u00e0-dire de la compromission avec la psychiatrie, dont l&rsquo;organicisme \u00e9tait la sanction. Que le balancier aille l\u00e0 trop loin en sens inverse, comme il est de r\u00e8gle, ne nous concernera pas ici, mais en tout cas, un cycle inachev\u00e9 trouve ici sa cl\u00f4ture, celui entam\u00e9 par l&rsquo;investigation freudienne du champ n\u00e9vrotique&nbsp;: ce n&rsquo;est pas pour rien que la r\u00e9flexion lacanienne s&rsquo;est d&#8217;embl\u00e9e et pour l&rsquo;essentiel construite autour des \u00e9tats d\u00e9lirants. La psychanalyse est d\u00e9sormais sur le chemin d&rsquo;une conceptualisation propre, autonome, de la structuration subjective, qui restitue&nbsp;\u00e0 l&rsquo;histoire du sujet la place r\u00e9galienne que lui reconna\u00eet la clinique analytique&nbsp;: non pas seulement environnementale, et \u00e9ventuellement pathog\u00e8ne, mais fondatrice, constituante.Cl\u00e9rambault (et avec lui l&rsquo;\u00e9cole clinique fran\u00e7aise) peut alors retrouver sa place fondamentale dans la formation de la pens\u00e9e lacanienne, d&rsquo;autant plus ais\u00e9ment que le d\u00e9bat doctrinal devient obsol\u00e8te et que son nom n&rsquo;est que l&rsquo;index d&rsquo;une r\u00e9f\u00e9rence purement clinique o\u00f9 les positions dogmatiques prennent rang de simples m\u00e9taphores intuitives&nbsp;: \u00ab&nbsp;c&rsquo;est l\u00e0 o\u00f9 doivent se r\u00e9v\u00e9ler&nbsp;\u00e0 nous ces structures de sa connaissance (il s&rsquo;agit de l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9) dont il est singulier, mais non pas sans doute de pur accident, que ce soient justement des m\u00e9canistes, un Cl\u00e9rambault, un Guiraud, qui les aient le mieux dessin\u00e9es. Toute fausse que soit la th\u00e9orie o\u00f9 ils les ont comprises, elle s&rsquo;est trouv\u00e9e accorder remarquablement leur esprit&nbsp;\u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne essentiel de ces structures&nbsp;: c&rsquo;est la sorte d&rsquo; \u00ab&nbsp;anatomie&nbsp;\u00bb qui s&rsquo;y manifeste. La r\u00e9f\u00e9rence m\u00eame constante de l&rsquo;analyse d&rsquo;un Cl\u00e9rambault&nbsp;\u00e0 ce qu&rsquo;il appelle, d&rsquo;un terme quelque peu diaffoiresque, \u00ab&nbsp;l&rsquo;id\u00e9og\u00e9nique&nbsp;\u00bb, n&rsquo;est pas autre chose que cette recherche des limites de la signification. Ainsi paradoxalement vient-il&nbsp;\u00e0 d\u00e9ployer sous un mode dont la port\u00e9e unique est de compr\u00e9hension, ce magnifique \u00e9ventail de structures qui va des dits \u00ab&nbsp;postulats&nbsp;\u00bb des d\u00e9lires passionnels aux ph\u00e9nom\u00e8nes dits basaux de l&rsquo;automatisme mental. C&rsquo;est pourquoi je crois qu&rsquo;il&nbsp;a fait plus que quiconque pour la th\u00e8se psychog\u00e9n\u00e9tique&nbsp;\u00bb (p. 168).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L&rsquo;expression est plus nette, dans un vocabulaire maintenant achev\u00e9 et ma\u00eetris\u00e9 (cf. la rel\u00e8ve de la \u00ab&nbsp;psychog\u00e9n\u00e8se&nbsp;\u00bb par la r\u00e9f\u00e9rence&nbsp;\u00e0 l&rsquo; \u00ab&nbsp;analyse structurale&nbsp;\u00bb) en 1966&nbsp;: \u00ab&nbsp;son automatisme mental, avec son id\u00e9ologie m\u00e9canistique de m\u00e9taphore, bien critiquable assur\u00e9ment, nous para\u00eet, dans ses prises du texte subjectif, plus proche de ce qui peut se construire d&rsquo;une analyse structurale, qu&rsquo;aucun effort clinique dans la psychiatrie fran\u00e7aise&nbsp;\u00bb (p. 65).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; dans le m\u00eame mouvement, la configuration conceptuelle qui guidait&nbsp;\u00e0 l&rsquo;origine le jeune Lacan va se dissoudre et la r\u00e9f\u00e9rence aux grands noms de la psychiatrie allemande dynamiste et ph\u00e9nom\u00e9nologique dispara\u00eetre, d&rsquo;autant qu&rsquo;elles v\u00e9hiculent une m\u00e9taphysique du moi et de la conscience qui va faire l&rsquo;objet d&rsquo;une d\u00e9construction critique sans cesse reprise. Parall\u00e8lement, la notion lacanienne initiale de structure se d\u00e9fait&nbsp;: c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 manifeste&nbsp;\u00e0 travers l&rsquo;\u00e9cart qui s&rsquo;est introduit entre clinique et appr\u00e9hension doctrinale dans le jugement sur Cl\u00e9rambault et Guiraud, de m\u00eame que dans la s\u00e9v\u00e8re critique de Ey en 1946, pr\u00e9lude&nbsp;\u00e0 un \u00e9loignement toujours croissant. Lorsque, dans son s\u00e9minaire sur le&nbsp;<em>Pr\u00e9sident Schreber<\/em>&nbsp;en 1956, Lacan reprendra minutieusement l&rsquo;\u00e9tude du probl\u00e8me des psychoses, une disparit\u00e9 ontologique et conceptuelle radicale s&rsquo;introduira en particulier entre les ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9l\u00e9mentaires au niveau du signifiant et la \u00ab&nbsp;m\u00e9taphore d\u00e9lirante&nbsp;\u00bb, calquant les th\u00e8ses cl\u00e9rambaldiennes de l&rsquo;automatisme mental et de la superstructure du d\u00e9lire syst\u00e9matis\u00e9. C&rsquo;est alors que Cl\u00e9rambault devient le \u00ab&nbsp;seul ma\u00eetre en psychiatrie&nbsp;\u00bb de Jacques Lacan.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il est, paraitil, bon de terminer un expos\u00e9 sur un point de suspens, c\u2019est-\u00e0-dire d&rsquo;ouverture. Reste donc pour moi, je l&rsquo;avoue, un petit myst\u00e8re&nbsp;: pourquoi, dans le temps m\u00eame o\u00f9 Lacan hisse son vieux ma\u00eetre&nbsp;\u00e0 cette place, affirme-t-il de fa\u00e7on totalement erron\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cl\u00e9rambault connaissait bien la tradition fran\u00e7aise, mais c&rsquo;est Kraepelin qui l&rsquo;avait form\u00e9, o\u00f9 le g\u00e9nie de la clinique \u00e9tait port\u00e9 plus haut&nbsp;\u00bb (p. 66)&nbsp;? Car l&rsquo;histoire n&rsquo;a retenu la notion d&rsquo;aucun contact entre Cl\u00e9rambault et Kraepelin, s&rsquo;il est abondamment av\u00e9r\u00e9 que le premier fut form\u00e9 dans le s\u00e9rail fran\u00e7ais,&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de Magnan, par ses \u00e9l\u00e8ves (Legrain, S\u00e9rieux, Capgras).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L&rsquo;\u0153uvre de Cl\u00e9rambault est d&rsquo;ailleurs l&rsquo;\u00e9difice le plus imposant construit pour d\u00e9faire la grande synth\u00e8se kraepelinienne, dans le plus pur fil des positions de l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise (doctrine de la&nbsp;, division des parano\u00efas).&nbsp;Y aurait-il l\u00e0, de la part de Lacan, dissimul\u00e9 dans une paramn\u00e9sie, une autre reconnaissance de filiation, un v\u0153u de conciliation et de continuit\u00e9 vis-\u00e0-vis de son ancienne all\u00e9geance aux positions doctrinales de l&rsquo;\u00e9cole allemande, d\u00e9sormais vou\u00e9es aux g\u00e9monies d&rsquo;une acerbe critique&nbsp;&#8211; cf. le r\u00f4le d\u00e9volu apr\u00e8s-guerre dans les \u00e9crits lacaniens au plus c\u00e9l\u00e8bre des \u00e9l\u00e8ves de Kraepelin, Jaspers ?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;P.S.&nbsp;: Je ne r\u00e9siste pas au plaisir de citer ici la critique d&rsquo;un observateur simplement perspicace et objectif qui, sur le dernier point comme sur bien d&rsquo;autres \u00e9voqu\u00e9s ci-dessus, me rejoint sur l&rsquo;essentiel&nbsp;&#8211; si ce n&rsquo;est sans doute sur le jugement de valeur&nbsp;\u00e0 porter sur l&rsquo;ensemble de la dialectique franco-allemande en psychiatrie clinique :<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\u00ab&nbsp;Pour notre part, nous n&rsquo;avons rien retrouv\u00e9 dans Cl\u00e9rambault de la d\u00e9marche de Kraepelin. Il est permis de douter si, comme l&rsquo;\u00e9crivait Ey, Cl\u00e9rambault d\u00e9crit des entit\u00e9s nosographiques. En tout cas, son acharnement&nbsp;\u00e0 caract\u00e9riser la forme \u00ab&nbsp;pure&nbsp;\u00bb de l&rsquo;\u00e9rotomanie, typique d&rsquo;une d\u00e9marche qui va vers le singulier, est directement inverse de celle de Kraepelin, qui tendait vers le g\u00e9n\u00e9ral.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\u00ab&nbsp;L&rsquo;\u0153uvre de Cl\u00e9rambault nous appara\u00eet comme la derni\u00e8re survivance d&rsquo;une d\u00e9marche typiquement fran\u00e7aise du XIX\u00e8me si\u00e8cle, qui consiste effectivement&nbsp;\u00e0 multiplier les descriptions pr\u00e9cises de tableaux cliniques, sans forc\u00e9ment chercher&nbsp;\u00e0 les int\u00e9grer dans des ensembles plus vastes. Et lorsqu&rsquo;elle se penche sur les m\u00e9canismes psychologiques, ce n&rsquo;est pas tant non plus pour identifier ce qu&rsquo;il peut&nbsp;y avoir de commun&nbsp;\u00e0 plusieurs \u00ab&nbsp;tableaux&nbsp;\u00bb que pour \u00e9num\u00e9rer tout ce qu&rsquo;il peut&nbsp;y avoir de particulier&nbsp;\u00e0 chacun.&nbsp;A ce titre, elle ne peut manquer de fasciner, comme \u00e9gar\u00e9e dans notre si\u00e8cle,&nbsp;\u00e0 contre-courant des autres. \u00ab&nbsp;L&rsquo;\u00e9rotomanie&nbsp;\u00bb illustre parfaitement cette d\u00e9marche. Cl\u00e9rambault cherche ce qui est sp\u00e9cifique, afin d&rsquo;isoler une entit\u00e9. Que celle-ci m\u00e9rite le qualificatif de nosographique ou non est une autre affaire. Il ne cherche pas les points communs, mais les diff\u00e9rences. Pour aller o\u00f9, on ne le sait. En effet, l&rsquo;\u0153uvre de Cl\u00e9rambault \u00e9voque irr\u00e9sistiblement celle d&rsquo;un entomologiste. On ne la voit pas d\u00e9boucher sur une perspective plus vaste&nbsp;\u00bb (compte-rendu de la r\u00e9\u00e9dition de textes de Cl\u00e9rambault sur l&rsquo;<em>Erotomanie<\/em>&nbsp;relev\u00e9 sous la plume d&rsquo;A.Viallard dans un num\u00e9ro r\u00e9cent de la revue psychiatrique&nbsp;<em>NERVURE<\/em>, Mars 1994, p.&nbsp;33)*.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>* Expos\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 le 26 avril 1994 devant le groupe francohell\u00e8ne de l&rsquo;Institut du Champ Freudien dans le cadre d&rsquo;une ann\u00e9e consacr\u00e9e&nbsp;\u00e0 la Clinique des Psychoses.<\/strong><br><strong>BIBLIOGRAPHIE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>1)&nbsp;&#8211; BERCHERIE, P. (1980)&nbsp;&#8211;&nbsp;<em>Les fondements de la clinique&nbsp;1&nbsp;&#8211; Histoire et structure du savoir psychiatrique<\/em>, 3\u00e8me \u00e9dition, PARIS, 1991. Editions Universitaires&nbsp;; r\u00e9\u00e9dition L\u2019Harmattan, 2004. .<br>2)&nbsp;&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212; (1981)&nbsp;\u2013 \u00ab&nbsp;Constitution du concept freudien de psychose&nbsp;\u00bb, in<em>&nbsp;G\u00e9ographie du champ psychanalytique<\/em>, 1988, PARIS, NAVARIN, pp. 157-171.<br>3)&nbsp;&#8211; BLONDEL, C. (1914)&nbsp;&#8211;&nbsp;<em>La conscience morbide<\/em>, PARIS, ALCAN.<br>4)&nbsp;&#8211; CHASLIN, P. (1913)&nbsp;&#8211;&nbsp;<em>El\u00e9ments de s\u00e9miologie et de clinique mentale<\/em>, PARIS.<br>5)&nbsp;&#8211; CLERAMBAULT, G.G. de. (1942)&nbsp;<em>-\u0152uvre psychiatrique<\/em>, PARIS, PUF,&nbsp;2 t.<br>6)&nbsp;&#8211; FREUD, S. (1892)&nbsp;\u2013 \u00ab&nbsp;Pr\u00e9face et notes&nbsp;\u00e0 la traduction de J.M. CHARCOT, Lecons du mardi&nbsp;\u00e0 La Salp\u00eatri\u00e8re 1887-1888&nbsp;\u00bb,&nbsp;<em>Standard Edition<\/em>, LONDRES, t. 1.<br>7)&nbsp;&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;- (1914)&nbsp;\u2013 \u00ab&nbsp;Pour introduire le narcissisme&nbsp;\u00bb in L<em>a vie sexuelle,<\/em>PARIS, PUF, 1969, pp. 81-105.<br>8)&nbsp;&#8211; LACAN, J. (1931)&nbsp;\u2013 \u00ab&nbsp;Structure des psychoses parano\u00efaques&nbsp;\u00bb, in&nbsp;<em>ORNICAR?,<\/em>&nbsp;PARIS, n\u00b0 44, 1988, pp. 5-18.<br>9)&nbsp;&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;- (1938) &#8211;<em>&nbsp;Les Complexes familiaux<\/em>, PARIS, NAVARIN, 1984.<br>10)&nbsp;&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;- (1931-1933)&nbsp;&#8211;&nbsp;<em>De la psychose parano\u00efaque dans ses rapports avec la personnalit\u00e9<\/em>&nbsp;suivi de<em>&nbsp;Premiers \u00e9crits sur la parano\u00efa<\/em>, PARIS, SEUIL, 1975.<br>11)&nbsp;&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;- (1966)&nbsp;&#8211;&nbsp;<em>Ecrits<\/em>, PARIS, SEUIL.<br>12)&nbsp;&#8211; &#8212;&#8212;&#8212;&#8212;(1955-1956)&nbsp;&#8211;&nbsp;<em>Le S\u00e9minaire, Livre&nbsp;3&nbsp;: les Psychoses<\/em>, PARIS, SEUIL, 1981.<br>13)&nbsp;&#8211; MALEVAL, J.C. (1994)&nbsp;\u2013 \u00ab&nbsp;La querelle LACAN-CLERAMBAULT&nbsp;\u00bb. Conf\u00e9rence in\u00e9dite.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" style=\"text-align:center\"> <br><strong>4 &#8211; Les Fondements \u00e9thiques du freudisme&nbsp;: les Etudes sur l&rsquo;Hyst\u00e9rie<\/strong> <\/h4>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le vrai n&rsquo;est peut-\u00eatre qu&rsquo;une seule chose,<br>c&rsquo;est le d\u00e9sir de Freud lui-m\u00eame,&nbsp;\u00e0 savoir le fait&nbsp;<br>que quelque chose dans Freud n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 analys\u00e9&nbsp;\u00bb.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Jacques LACAN,&nbsp;<em>Le S\u00e9minaire XI<\/em>, p. 16.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il&nbsp;y&nbsp;a dans le mouvement psychanalytique une sous-\u00e9valuation g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;importance des Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie qui tendent&nbsp;\u00e0 \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es certes comme le premier pas de la geste freudienne, mais comme relevant cependant encore de la pr\u00e9histoire de la psychanalyse, comme en quelque sorte le plus imm\u00e9diat de ses ant\u00e9c\u00e9dents. En contrepartie, l&rsquo;accent et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat tendent&nbsp;\u00e0 se d\u00e9placer sur la correspondance avec W. Fliess, comme l&rsquo;atteste bien le titre du volume qui la regroupe (<em>La Naissance de la psychanalyse<\/em>)&nbsp;&#8211; ce qui n&rsquo;a pas manqu\u00e9 de susciter la th\u00e8se tr\u00e8s circulaire d&rsquo;une gen\u00e8se de la psychanalyse au d\u00e9cours du transfert de Freud sur Fliess via l&rsquo;\u00e9pisode de l&rsquo;auto-analyse, variante sp\u00e9cifiquement psychanalytique du mythe de l&rsquo;auto-engendrement du h\u00e9ros. Freud lui-m\u00eame est d&rsquo;ailleurs en grande partie la source de cette pr\u00e9sentation des choses en ce qui concerne les&nbsp;<em>Etudes sur l&rsquo;Hyst\u00e9rie<\/em>&nbsp;; sa conscience un peu confuse des origines exactes de son trajet tient sans doute&nbsp;\u00e0 sa propension&nbsp;\u00e0 le voir avant tout d\u00e9termin\u00e9 par une s\u00e9quence de d\u00e9couvertes scientifiques, ce contre quoi, comme on le verra, la pr\u00e9sente analyse s&rsquo;inscrit en faux&nbsp;&#8211; mais aussi&nbsp;\u00e0 la g\u00eane qu&rsquo;engendre visiblement le poids de la dette qu&rsquo;il&nbsp;a contract\u00e9e vis-\u00e0-vis de Breuer.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Qu&rsquo;on en juge&nbsp;: il commence (1909) par lui attribuer purement et simplement la paternit\u00e9 de la psychanalyse&nbsp;: \u00ab\u00a0Si c&rsquo;est un m\u00e9rite d&rsquo;avoir appel\u00e9&nbsp;\u00e0 la vie la psychanalyse, celui-ci ne me revient pas. Je n&rsquo;ai pas particip\u00e9&nbsp;\u00e0 ses premiers commencements. J&rsquo;\u00e9tais \u00e9tudiant et en train de pr\u00e9parer mes derniers examens, lorsqu&rsquo;un autre m\u00e9decin viennois, le Dr Joseph Breuer, appliqua ce proc\u00e9d\u00e9 d&rsquo;abord&nbsp;\u00e0 une jeune fille souffrant d&rsquo;hyst\u00e9rie (1880 \u00e0&nbsp;1882)\u00a0\u00bb (<em>Cinq conf\u00e9rences sur la psychanalyse<\/em>, pp. 29-30).&nbsp;A partir de 1914, Freud corrige le tir&nbsp;: \u00ab\u00a0des amis bien intentionn\u00e9s m&rsquo;ont fait remarquer, depuis, que j&rsquo;avais peut-\u00eatre donn\u00e9 alors une expression inappropri\u00e9e&nbsp;\u00e0 ma reconnaissance. J&rsquo;aurais d\u00fb, comme en des occasions ant\u00e9rieures, souligner que le \u00ab\u00a0proc\u00e9d\u00e9 cathartique\u00a0\u00bb de Breuer constituait un stade pr\u00e9alable de la psychanalyse et ne faire commencer celle-ci qu&rsquo;au moment o\u00f9 j&rsquo;ai rejet\u00e9 la technique de l\u2019hypnose et introduit celle des associations libres\u00a0\u00bb (<em>Sur l&rsquo;histoire du mouvement psychanalytique<\/em>, pp. 14-15). La rectification est en effet juste et l\u00e9gitime, mais il se trouve qu&rsquo;en contrepartie, Freud va maintenant minorer l&rsquo;importance des&nbsp;<em>Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>&nbsp;et en virer l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du contenu au compte de Breuer&nbsp;: \u00ab\u00a0si la pr\u00e9sentation que j&rsquo;ai faite jusqu&rsquo;ici&nbsp;a suscit\u00e9 chez le lecteur l&rsquo;attente que les&nbsp;<em>Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>&nbsp;sont sur tous les points essentiels de leur contenu factuel la propri\u00e9t\u00e9 spirituelle de Breuer, eh bien, c&rsquo;est exactement le point de vue que j&rsquo;ai toujours d\u00e9fendu et que je voulais cette fois encore exprimer\u00a0\u00bb (Autobiographie, 1925, pp. 37-38). Ainsi d\u00e9crit-il les&nbsp;<em>Etudes<\/em>&nbsp;comme int\u00e9gralement fond\u00e9es sur le proc\u00e9d\u00e9 cathartique et ajoute-t-il que \u00ab\u00a0dans la th\u00e9orie de la catharsis, il n&rsquo;est pas beaucoup question de la sexualit\u00e9[&#8230;] Si l&rsquo;on s&rsquo;en \u00e9tait tenu aux&nbsp;<em>\u00c9tudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>, on aurait eu du mal&nbsp;\u00e0 deviner l&rsquo;importance de la sexualit\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9tiologie des n\u00e9vroses\u00a0\u00bb (ibid., p. 39).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Tout cela est parfaitement inexact&nbsp;: le proc\u00e9d\u00e9 cathartique se trouve d\u00e9pass\u00e9, l&rsquo;hypnose abandonn\u00e9e, et la technique substitutive fond\u00e9e sur l&rsquo;association des id\u00e9es (il ne s&rsquo;agit pas encore&nbsp;\u00e0 proprement parler d&rsquo;<em>association libre<\/em>, mais d&rsquo;une sorte de proc\u00e9d\u00e9 \u00ab&nbsp;d&rsquo;association dirig\u00e9e&nbsp;\u00bb) mis en place d\u00e8s le deuxi\u00e8me des cas rapport\u00e9s par Freud (Fr. Lucy R.), la th\u00e9orie en \u00e9tant d\u00e9velopp\u00e9e en d\u00e9tail dans le quatri\u00e8me chapitre des&nbsp;<em>Etudes&nbsp;<\/em>r\u00e9dig\u00e9 par Freud tout seul (\u00ab\u00a0Psychoth\u00e9rapie de l&rsquo;hyst\u00e9rie\u00a0\u00bb). Le quatri\u00e8me chapitre s&rsquo;ouvre d&rsquo;autre part sur des consid\u00e9rations sur \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9tiologie et le m\u00e9canisme des n\u00e9vroses\u00a0\u00bb o\u00f9 Freud formule on ne peut plus clairement sa th\u00e9orie sexuelle&nbsp;: \u00ab\u00a0puisque l&rsquo;on pouvait parler de cause dans l&rsquo;acquisition d&rsquo;une n\u00e9vrose, l&rsquo;\u00e9tiologie devait tenir&nbsp;\u00e0 des facteurs sexuels. Je trouvai encore que, dans l&rsquo;ensemble, diff\u00e9rents facteurs&nbsp;<em>sexuels<\/em>&nbsp;cr\u00e9aient aussi diff\u00e9rents tableaux cliniques des n\u00e9vroses\u00a0\u00bb (<em>Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>, p. 207). Suit une analyse compar\u00e9e des diff\u00e9rentes formes de n\u00e9vroses sexuelles qu&rsquo;il distingue alors (neurasth\u00e9nie, n\u00e9vrose d&rsquo;angoisse, n\u00e9vrose obsessionnelle, hyst\u00e9rie, n\u00e9vroses mixtes). &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les&nbsp;<em>Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>, en ne s&rsquo;en tenant donc m\u00eame qu&rsquo;aux crit\u00e8res retenus par Freud lui m\u00eame (abandon de l&rsquo;hypnose, th\u00e9orie sexuelle) repr\u00e9sentent donc bien le lieu v\u00e9ritable et le t\u00e9moignage du moment de naissance de la psychanalyse. J&rsquo;ajouterai et je m&rsquo;efforcerai de d\u00e9montrer ici qu&rsquo;elles rendent surtout compte du moment originaire o\u00f9, s&rsquo;extrayant de ses ant\u00e9c\u00e9dents, la psychanalyse constitue son orientation g\u00e9n\u00e9rale et affirme son \u00e9thique, c&rsquo;est-\u00e0-dire son programme, du moment, donc, de cristallisation des principes fondamentaux du freudisme.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>II<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je commencerai par d\u00e9crire ce qui peut-\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme les basesprincipielles du trajet freudien, c&rsquo;est-\u00e0-dire les \u00e9l\u00e9ments que Freud partage avec Breuer ou qu&rsquo;il h\u00e9rite de ce dernier,&nbsp;\u00e0 partir desquels se jouera l&rsquo;\u00e9cart singulier, la d\u00e9rive propre qui enclenche la constitution de la psychanalyse proprement dite.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il s&rsquo;agit d&rsquo;abord de l&rsquo;attitude g\u00e9n\u00e9rale des deux amis vis-\u00e0-vis des hyst\u00e9riques et nomm\u00e9ment de leur rejet de la th\u00e9orie de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence comme \u00e9tiologie fondamentale de l&rsquo;affection hyst\u00e9rique. Je ne reviendrai pas ici sur la th\u00e9orie de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence dont j&rsquo;ai analys\u00e9 ailleurs en d\u00e9tail la pr\u00e9gnance sur la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale des n\u00e9vroses et des psychoses dites \u00ab\u00a0fonctionnelles\u00a0\u00bb (non organog\u00e8nes) dans la neuropsychiatrie du 19\u00e8me si\u00e8cle; rappelons simplement que, d&rsquo;une part, elle enracine donc ces troubles n\u00e9vrotiques ou mentaux dans la conception globale d&rsquo;un dysfonctionnement psychologique h\u00e9r\u00e9ditaire et organog\u00e8ne de type malformatif et, d&rsquo;autre part, que cette conception g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;une inf\u00e9riorit\u00e9, d&rsquo;une tare psychologique v\u00e9hicule une perception p\u00e9jorative du patient dont on ne peut plus avoir qu&rsquo;une faible id\u00e9e de nos jours au vu des th\u00e9ories modernes de type g\u00e9n\u00e9tique qui en sont les h\u00e9riti\u00e8res directes, mais qu&rsquo;on peut sans doute \u00e9valuer quelque peu en r\u00e9f\u00e9rence&nbsp;\u00e0 l&rsquo;aboutissement pratique direct de cette th\u00e9orie, c&rsquo;est-\u00e0-dire aux camions&nbsp;\u00e0 gaz et aux 80.000 morts des institutions psychiatriques du Troisi\u00e8me Reich.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;C&rsquo;est donc une position tr\u00e8s singuli\u00e8re, tr\u00e8s personnelle, que prennent Breuer et Freud lorsqu&rsquo;ils affirment dans la \u00ab\u00a0Communication pr\u00e9liminaire\u00a0\u00bb des&nbsp;<em>Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>&nbsp;\u00ab\u00a0qu&rsquo;on trouve parfois parmi les hyst\u00e9riques des personnes poss\u00e9dant une grande clart\u00e9 de vue, une tr\u00e8s forte volont\u00e9, un caract\u00e8re des plus fermes, un esprit des plus critiques\u00a0\u00bb (<em>Etudes<\/em>, p.9). Relevons, dans le m\u00eame fil, l&rsquo;appr\u00e9ciation de Freud sur la personnalit\u00e9 de la premi\u00e8re patiente&nbsp;\u00e0 laquelle il applique le proc\u00e9d\u00e9 cathartique, Emmy Von&nbsp;N&nbsp;: \u00ab\u00a0nous avions affaire&nbsp;\u00e0 une femme remarquable, d&rsquo;une haute moralit\u00e9, prenant au s\u00e9rieux ses devoirs et dont l&rsquo;intelligence et l&rsquo;\u00e9nergie vraiment viriles, la grande culture et l&rsquo;amour de la v\u00e9rit\u00e9, nous en imposaient&nbsp;\u00e0 tous deux, alors que son souci du bien-\u00eatre des gens d&rsquo;une situation inf\u00e9rieure&nbsp;\u00e0 la sienne, sa modestie inn\u00e9e et l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance de ses mani\u00e8res en faisaient r\u00e9ellement une grande dame\u00a0\u00bb (ibid., p. 81).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Freud n&rsquo;a d&rsquo;ailleurs pas attendu les&nbsp;<em>Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>&nbsp;pour prendre une telle position sur cette question cruciale. D\u00e8s 1888, dans un article (\u00ab\u00a0Hyst\u00e9rie\u00a0\u00bb) \u00e9crit pour une encyclop\u00e9die, il affirmait que \u00ab\u00a0ce qui est vulgairement d\u00e9crit comme un temp\u00e9rament hyst\u00e9rique peut-\u00eatre pr\u00e9sent dans l&rsquo;hyst\u00e9rie, mais n&rsquo;est absolument pas n\u00e9cessaire&nbsp;\u00e0 son diagnostic[&#8230; ]Beaucoup de patients qui appartiennent&nbsp;\u00e0 cette classe sont parmi les gens les plus aimables, les esprits les plus clairs, les volont\u00e9s les plus fortes\u00a0\u00bb(<em>Standard Edition<\/em>, tome 1, p. 49). Chaque fois qu&rsquo;il aborde un nouveau champ psychopathologique, c&rsquo;est d&rsquo;ailleurs arm\u00e9 des m\u00eames principes; ainsi des \u00e9tats phobo-obsessionnels qu&rsquo;il \u00e9tudie dans son article de 1895 (\u00ab\u00a0Obsessions et Phobies\u00a0\u00bb) en formulant d&rsquo;entr\u00e9e de jeu qu\u2019\u00a0\u00bbil n&rsquo;est pas justifi\u00e9 de les faire d\u00e9pendre de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9ration mentale\u00a0\u00bb&nbsp;(<em>N\u00e9vrose, psychose et perversion,&nbsp;<\/em>p. 39). Quinze ans plus tard aussi bien, il notera au sujet du \u00ab\u00a0roman familial du n\u00e9vros\u00e9\u00a0\u00bb (article de 1909) qu&rsquo; \u00ab\u00a0une activit\u00e9 fantasmatique importante est en effet inh\u00e9rente&nbsp;\u00e0 la nature de la n\u00e9vrose ainsi qu&rsquo;\u00e0 celle de toute personnalit\u00e9 sup\u00e9rieurement dou\u00e9e\u00a0\u00bb (ibid., p. 158).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pr\u00e9cisons qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit en rien, dans tout cela, de r\u00e9cuser totalement la th\u00e9orie de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence&nbsp;: il ne s&rsquo;agit que de la valeur explicative de cette th\u00e9orie pour la compr\u00e9hension \u00e9tiopathog\u00e9nique des n\u00e9vroses. Au reste, pour restituer dans sa totalit\u00e9 le passage de la \u00ab\u00a0Communication pr\u00e9liminaire\u00a0\u00bb cit\u00e9 plus haut, il&nbsp;y est affirm\u00e9 que \u00ab\u00a0nos exp\u00e9riences[&#8230;] mettent en lumi\u00e8re les contradictions existant entre l&rsquo;assertion selon laquelle l&rsquo;hyst\u00e9rie serait une psychose et le fait qu&rsquo;on trouve parfois parmi les hyst\u00e9riques des personnes, etc&#8230;\u00a0\u00bb. Pour Breuer et Freud, la psychose rel\u00e8ve donc tout&nbsp;\u00e0 fait de la th\u00e9orie de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence et Freud continuera longtemps&nbsp;\u00e0 recourir au terme et au concept&nbsp;\u2013 qui, conform\u00e9ment d&rsquo;ailleurs&nbsp;\u00e0 son origine historique, morellienne,&nbsp;a chez lui une forte tonalit\u00e9 \u00e9thique, rendant donc compte, au-del\u00e0 du champ psychotique, des d\u00e9viations du caract\u00e8re et du comportement que centre la notion psychiatrique de perversion. Ainsi, dans son article technique de 1904, \u00ab\u00a0De la psychoth\u00e9rapie\u00a0\u00bb, Freud pr\u00e9cise au sujet des indications de la cure analytique qu&rsquo; \u00ab\u00a0il faut refuser les malades[&#8230;] dont la caract\u00e8re n&rsquo;est pas assez s\u00fbr[&#8230;] La maladie d&rsquo;un patient ne doit pas nous dissimuler la valeur v\u00e9ritable de ce dernier[&#8230;] La psychoth\u00e9rapie analytique n&rsquo;est pas un proc\u00e9d\u00e9 de traitement de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence n\u00e9vropathique, c&rsquo;est au contraire l\u00e0 qu&rsquo;elle se trouve arr\u00eat\u00e9e\u00a0\u00bb (<em>La technique de la psychanalyse<\/em>, p. 17). En effet&nbsp;: \u00ab\u00a0des malformations de caract\u00e8re tr\u00e8s enracin\u00e9es, les marques d&rsquo;une constitution vraiment d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e, se traduisent dans l&rsquo;analyse par des r\u00e9sistances presque insurmontables\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0La m\u00e9thode psychanalytique de Freud\u00a0\u00bb, 1904, ibid., p. 7). De m\u00eame, dans le chapitre \u00ab\u00a0Consid\u00e9rations th\u00e9oriques\u00a0\u00bb des&nbsp;<em>Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>, Breuer r\u00e9cuse la th\u00e9orie de l&rsquo;hyst\u00e9rie de Pierre Janet en arguant entre autre du fait que \u00ab\u00a0Janet&nbsp;a \u00e9tabli ses conceptions principales en \u00e9tudiant&nbsp;\u00e0 fond les hyst\u00e9riques d\u00e9biles mentaux que recueillent les h\u00f4pitaux et les asiles\u00a0\u00bb (p. 187)&nbsp;&#8211; bref que ses conceptions d\u00e9rivent de l&rsquo;\u00e9tude d&rsquo;associations morbides mal d\u00e9sintriqu\u00e9es.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ce qui est en tout cas \u00e9vident et qu&rsquo;il faut appr\u00e9cier&nbsp;\u00e0 sa juste importance, c&rsquo;est que le rejet de la conception d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative de l&rsquo;hyst\u00e9rie (et des autres n\u00e9vroses) cr\u00e9e imm\u00e9diatement un champ ontologique in\u00e9dit, celui d&rsquo;une classe de troubles psychologiques&nbsp;\u00e0 laquelle va pouvoir s&rsquo;appliquer une th\u00e9orie presque purement psychog\u00e9n\u00e9tique (presque, puisqu&rsquo;il demeure la notion d&rsquo;une pr\u00e9disposition d\u00e9terminant la forme particuli\u00e8re du sympt\u00f4me&nbsp;&#8211; cf. la \u00ab\u00a0complaisance somatique\u00a0\u00bb pour l&rsquo;hyst\u00e9rie), de m\u00eame que cette mutation \u00e9pist\u00e9mologique ouvre aussit\u00f4t la voie&nbsp;\u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une cure psychologique, br\u00e8che que Freud va donc investir et explorer dans toutes ses cons\u00e9quences. Relevons pour l&rsquo;instant que le pr\u00e9alable indispensable, la porte d&rsquo;entr\u00e9e en quelque sorte de l&rsquo;investigation freudienne, consiste dans une prise de position dont la consistance \u00e9thique est si manifeste, qu&rsquo;elle se pr\u00e9sente&nbsp;\u00e0 la limite comme une sorte d&rsquo;extension pr\u00e9somptive des principes des droits de l&rsquo;homme, du respect de la personne humaine et d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 juridique aux patients n\u00e9vros\u00e9s.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il faut en m\u00eame temps souligner quel \u00e9cart consid\u00e9rable se creuse l\u00e0 entre Breuer, et surtout Freud&nbsp;&#8211; puisque la th\u00e9orie des \u00ab\u00a0\u00e9tats hypno\u00efdes\u00a0\u00bb rapproche encore Breuer de l&rsquo;orthodoxie neuropsychologique&nbsp;&#8211; et les bases m\u00eames de la posture psychiatrique&nbsp;: la conception d&rsquo;un r\u00e8gne principiel de la conscience sur le fonctionnement psychique normal (th\u00e9orie de l&rsquo;automatisme), transcription directe de la tradition cart\u00e9sienne, est l&rsquo;organisateur \u00e9pist\u00e9mologique central de la connaissance psychiatrique, qui ne peut se passer d&rsquo;un paradigme de la normalit\u00e9 psychique pour valider ses rep\u00e9rages nosologiques (cf. ch. 2).&nbsp;A l&rsquo;oppos\u00e9, Freud professera bient\u00f4t que \u00ab\u00a0l&rsquo;homme sain est un n\u00e9vros\u00e9 en puissance[&#8230;] (et que) la diff\u00e9rence entre la sant\u00e9 nerveuse et la n\u00e9vrose n&rsquo;est [&#8230;] qu&rsquo;une diff\u00e9rence portant sur la vie pratique\u00a0\u00bb (<em>Introduction&nbsp;\u00e0 la psychanalyse<\/em>, p. 434). Car \u00ab\u00a0la maladie [&#8230;] ne suppose ni destruction de l&rsquo;appareil, ni cr\u00e9ation de nouveaux clivages internes; il faut l&rsquo;interpr\u00e9ter de mani\u00e8re dynamique, comme un renforcement ou un affaiblissement des composantes d&rsquo;un jeu de force, dont les fonctions normales nous dissimulent beaucoup l&rsquo;effet\u00a0\u00bb (<em>Interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em>, p. 517).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Venons-en maintenant&nbsp;\u00e0 la deuxi\u00e8me des bases fondamentales du trajet de Freud,&nbsp;\u00e0 savoir l&rsquo;acquis de Breuer, investi dans une position personnelle et une conception th\u00e9rapeutique que r\u00e9sume le concept de&nbsp;<em>catharsis<\/em>. Freud va nous en fournir une br\u00e8ve formulation&nbsp;: \u00ab\u00a0Breuer qualifiait notre proc\u00e9d\u00e9 de cathartique; on lui assignait comme finalit\u00e9 th\u00e9rapeutique de canaliser le quantum d&rsquo;affect utilis\u00e9&nbsp;\u00e0 entretenir le sympt\u00f4me, qui s&rsquo;\u00e9tait fourvoy\u00e9 sur de fausses routes et qui s&rsquo;y \u00e9tait pour ainsi dire coinc\u00e9, vers des voies normales par lesquelles il put \u00eatre d\u00e9charg\u00e9 (<em>abr\u00e9agi<\/em>)\u00a0\u00bb (<em>Autobiographie<\/em>, p. 38). Relevons la forte connotation m\u00e9dicale et th\u00e9rapeutique de cette conception de \u00ab\u00a0l\u2019abr\u00e9action\u00a0\u00bb&nbsp;: il s&rsquo;agit de soulager le patient de l&rsquo;objet pathog\u00e8ne (l&rsquo;affect coinc\u00e9, en quelque sorte \u00ab\u00a0enkyst\u00e9\u00a0\u00bb dans son psychisme) qui le perturbe&nbsp;&#8211; d&rsquo;o\u00f9 le mod\u00e8le de la purge (<em>catharsis<\/em>&nbsp;en grec) qui structure l&rsquo;action de Breuer (Anna O. dit \u00ab\u00a0ramonage\u00a0\u00bb) et le rattache directement&nbsp;\u00e0 la grande tradition thaumaturgique des cures magico-c\u00e9r\u00e9monielles et du magn\u00e9tisme animal. Freud, d&rsquo;ailleurs, en reprend au d\u00e9part l&rsquo;esprit et d\u00e9clare au sujet de son premier cas, Emmy von N.&nbsp;: \u00ab\u00a0ma th\u00e9rapeutique[&#8230;] chercha, jour apr\u00e8s jour,&nbsp;\u00e0 dissiper et&nbsp;\u00e0 liquider tout ce que la journ\u00e9e avait ramen\u00e9&nbsp;\u00e0 la surface, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la r\u00e9serve accessible de souvenirs morbides par\u00fbt \u00e9puis\u00e9e\u00a0\u00bb (<em>Etudes<\/em>, p. 70).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En contrepoint, la posture th\u00e9rapeutique de Breuer appara\u00eet patiente, r\u00e9ceptive, attentive aux suggestions de sa patiente, ce qui est \u00e9videmment&nbsp;\u00e0 mettre en relation avec le r\u00f4le crucial d&rsquo;Anna O. dans la constitution du proc\u00e9d\u00e9 cathartique&nbsp;&#8211; et&nbsp;\u00e0 rapprocher de l&rsquo;attitude des magn\u00e9tiseurs. On dirait de nos jours qu&rsquo;il fonctionne pour l&rsquo;essentiel dans la demande de sa patiente, et&nbsp;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame, l&rsquo;attitude de Breuer me para\u00eet significativement illustr\u00e9e par ce passage du protocole de la cure&nbsp;: \u00ab\u00a0lorsque son humeur redevenait maussade et qu&rsquo;elle refusait de parler, je devais l\u2019y contraindre en insistant,&nbsp;<em>suppliant<\/em>\u00a0\u00bb (ibid., p. 22&nbsp;&#8211; c&rsquo;est moi qui souligne). On verra qu&rsquo;on aurait du mal&nbsp;\u00e0 trouver l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;une telle formulation chez Freud, qui se situe bien plut\u00f4t aux antipodes d&rsquo;une telle posture. Mais c\u2019est en tout cas cette posture qui permet&nbsp;\u00e0 Breuer de (re)d\u00e9couvrir la valeur de l\u2019\u00e9coute dans une relation th\u00e9rapeutique au long cours&nbsp;\u2013 ainsi constate-t-il que tout se passe mieux pour sa patiente \u00a0\u00bb&nbsp;&nbsp;lorsqu\u2019on la laissait tranquillement et s\u00fbrement d\u00e9vider l\u2019\u00e9cheveau de son souvenir &nbsp;\u00ab\u00a0(p.26).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>III<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ayant ainsi situ\u00e9 la plate-forme initiale sur laquelle s&rsquo;enl\u00e8vera le trajet freudien, venons-en&nbsp;\u00e0 d\u00e9crire ce dernier, et pour commencer,&nbsp;\u00e0 tenter de cerner, en opposition&nbsp;\u00e0 celle de Breuer, la position de Freud. Celui-ci n&rsquo;a jamais dissimul\u00e9 son peu de motivation proprement th\u00e9rapeutique. Ainsi confie-t-il en 1896&nbsp;\u00e0 Fliess&nbsp;: \u00ab\u00a0je n&rsquo;ai aspir\u00e9, dans mes ann\u00e9es de jeunesse, qu&rsquo;aux connaissances philosophiques et maintenant je suis sur le point de r\u00e9aliser ce v\u0153u en passant de la m\u00e9decine&nbsp;\u00e0 la psychologie. C&rsquo;est contre mon gr\u00e9 que je suis devenu th\u00e9rapeute\u00a0\u00bb (<em>La naissance de la psychanalyse<\/em>, pp. 143-144). En 1927, il n&rsquo;a pas vari\u00e9 et en tire argument dans sa d\u00e9fense de l&rsquo;analyse profane&nbsp;: \u00ab\u00a0apr\u00e8s quarante et un ans d&rsquo;activit\u00e9 m\u00e9dicale, la connaissance que j&rsquo;ai de moi-m\u00eame me dit qu&rsquo;au fond, je n&rsquo;ai jamais \u00e9t\u00e9 un v\u00e9ritable m\u00e9decin. Je suis devenu m\u00e9decin par suite d&rsquo;une d\u00e9viation forc\u00e9e de mon dessein originel, et le triomphe de ma vie consiste&nbsp;\u00e0 voir retrouv\u00e9e, apr\u00e8s un long d\u00e9tour, la direction initiale\u00a0\u00bb&nbsp;(<em>La question de l&rsquo;analyse profane<\/em>,&nbsp;\u00ab&nbsp;Postface&nbsp;\u00bb, p. 145).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Freud &nbsp;a d\u00e9crit&nbsp;\u00e0 diverses reprises la fa\u00e7on dont son ma\u00eetre v\u00e9n\u00e9r\u00e9, Br\u00fccke, l&rsquo;avait dissuad\u00e9, vu son \u00e9tat de fortune et le peu de perspective de promotion acad\u00e9mique qui s&rsquo;ouvrait&nbsp;\u00e0 lui, de poursuivre sa carri\u00e8re initiale de chercheur en histophysiologie, pour l&rsquo;engager&nbsp;\u00e0 terminer ses \u00e9tudes de m\u00e9decine et&nbsp;\u00e0 s&rsquo;orienter vers la pratique neurologique. Ce qu&rsquo;il&nbsp;a toujours revendiqu\u00e9, c&rsquo;est d&rsquo;abord et avant tout ce qu&rsquo;il situe lui-m\u00eame comme&nbsp;<em>d\u00e9sir de savoir<\/em>, une fondamentale \u00e9pist\u00e9mophilie&nbsp;: \u00ab\u00a0pendant ces ann\u00e9es de jeunesse, pas plus du reste que par la suite, je n&rsquo;\u00e9prouvais aucune pr\u00e9dilection particuli\u00e8re pour le statut et l&rsquo;activit\u00e9 de m\u00e9decin. J&rsquo;\u00e9tais plut\u00f4t m\u00fb par une sorte de d\u00e9sir de savoir, lequel se rapportait toutefois plus&nbsp;\u00e0 la condition humaine qu&rsquo;\u00e0 des objets naturels\u00a0\u00bb&nbsp;(<em>Autobiographie<\/em>, p. 15). C&rsquo;est \u00e9galement l\u2019une des motivations qui le fait s&rsquo;int\u00e9resser au r\u00e9cit de Breuer, reprendre le proc\u00e9d\u00e9 cathartique et tenter d&rsquo;en \u00e9tendre le champ d&rsquo;application&nbsp;: \u00ab\u00a0non seulement ce proc\u00e9d\u00e9 paraissait plus efficace que la simple injonction ou interdiction suggestive; il satisfait aussi le d\u00e9sir de savoir du m\u00e9decin, qui avait tout de m\u00eame le droit d&rsquo;apprendre quelque chose de l&rsquo;origine du ph\u00e9nom\u00e8ne qu&rsquo;il s&rsquo;effor\u00e7ait de supprimer par la monotone proc\u00e9dure suggestive\u00a0\u00bb (ibid., p. 33).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;C&rsquo;est donc le d\u00e9sir de savoir, qui s&rsquo;investit au d\u00e9part dans une pure activit\u00e9 de recherche, et que sous-tend \u00e9galement la br\u00fblante ambition de se faire un nom dans le champ de la science (cf. la d\u00e9sastreuse aventure juste ant\u00e9c\u00e9dente de la coca), qui va \u00eatre le moteur de l&rsquo;engagement de Freud dans l&rsquo;exploitation du proc\u00e9d\u00e9 cathartique, puis de la d\u00e9marche psychanalytique. Mais il faut souligner qu&rsquo;il aura pour cela fusionn\u00e9 avec un autre ingr\u00e9dient remarquable de la posture freudienne, d&rsquo;abord investi dans le passage par l&rsquo;utilisation suggestive de l&rsquo;hypnose&nbsp;: il s&rsquo;agit de la forte propension de Freud &nbsp;\u00e0 une attitude directive autoritaire vis-\u00e0-vis de ses patients. En t\u00e9moigne en particulier le vocabulaire combatif, voire violent et guerrier, utilis\u00e9 entre autres dans l&rsquo;article qu&rsquo;il consacre en 1890&nbsp;\u00e0 l&rsquo;hypnose suggestive, le \u00ab\u00a0Traitement psychique\u00a0\u00bb&nbsp;: \u00ab\u00a0\u00e0 partir du moment o\u00f9 les m\u00e9decins ont clairement reconnu l&rsquo;importance de l&rsquo;\u00e9tat psychique dans la gu\u00e9rison, il leur est venu&nbsp;\u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de ne plus laisser au malade le soin de d\u00e9cider du degr\u00e9 de sa disponibilit\u00e9 psychique, mais au contraire de lui&nbsp;<em>arracher<\/em>&nbsp;d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;\u00e9tat psychique favorable gr\u00e2ce&nbsp;\u00e0 des moyens appropri\u00e9s. C&rsquo;est avec cette tentative que d\u00e9bute le \u00ab\u00a0traitement psychique moderne\u00a0\u00bb (<em>R\u00e9sultats, id\u00e9es, probl\u00e8mes<\/em>, T. 1, p. 12&nbsp;&#8211; c&rsquo;est moi qui souligne). Apr\u00e8s avoir mis en valeur le fait que les possibilit\u00e9s de succ\u00e8s du traitement d\u00e9pendent \u00ab\u00a0de l&rsquo;ob\u00e9issance et de la cr\u00e9dulit\u00e9\u00a0\u00bb du patient (cf. p. 15)&nbsp;\u00e0 quoi s&rsquo;oppose \u00ab\u00a0l&rsquo;obstacle capricieux\u00a0\u00bb de \u00ab\u00a0l&rsquo;autocratisme de la vie psychique\u00a0\u00bb (p. 18)&nbsp;&#8211; soit le refus par le patient de la domination exerc\u00e9e par le th\u00e9rapeute&nbsp;\u2013 Freud conclut que \u00ab\u00a0la victoire de la suggestion sur la maladie n&rsquo;est donc pas acquise d&rsquo;avance[&#8230;] Un&nbsp;<em>combat<\/em>&nbsp;reste n\u00e9cessaire, dont l&rsquo;issue est tr\u00e8s souvent incertaine\u00a0\u00bb (ibid., p. 22&nbsp;&#8211; c&rsquo;est moi qui souligne).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Certes Freud l&rsquo;a toujours affirm\u00e9, il n&rsquo;aime pas l&rsquo;hypnose, ni la technique suggestive, et il abandonnera l&rsquo;un et l&rsquo;autre d\u00e8s qu&rsquo;il en aura la possibilit\u00e9&nbsp;: \u00ab\u00a0or, l&rsquo;hypnose m&rsquo;\u00e9tait bient\u00f4t devenue antipathique parce qu&rsquo;elle constituait un auxiliaire hasardeux et pour ainsi dire mystique\u00a0\u00bb (<em>Cinq conf\u00e9rences<\/em>, p. 54); \u00ab\u00a0l&rsquo;exploration en hypnose, dont j&rsquo;avais connaissance par Breuer, devait n\u00e9cessairement se r\u00e9v\u00e9ler sans comparaison plus attrayante, par son effet automatique et la satisfaction simultan\u00e9e de la passion de savoir, que la monotone et violente interdiction suggestive, qui d\u00e9tourne de toute recherche\u00a0\u00bb (<em>Sur l&rsquo;histoire du mouvement psychanalytique,<\/em>&nbsp;pp. 17-18). Bien qu&rsquo;il rel\u00e8ve la violence du proc\u00e9d\u00e9 suggestif, il est clair que c&rsquo;est sa monotonie, et surtout sa st\u00e9rilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique et son&nbsp;<em>irrationalit\u00e9<\/em>&nbsp;&#8211; pr\u00e9cisons&nbsp;: l&rsquo;absence de toute autre perspective, de toute autre signification principielle ou r\u00e9f\u00e9rence \u00e9thique dans l&rsquo;hypnose suggestive, que l&rsquo;objectif m\u00e9dical de la suppression du sympt\u00f4me&nbsp;&#8211; qui rebutent Freud&nbsp;: \u00ab\u00a0\u00e0 la longue, ni le m\u00e9decin, ni le patient ne peuvent tol\u00e9rer la contradiction entre la d\u00e9n\u00e9gation d\u00e9cid\u00e9e de la maladie dans la suggestion et sa n\u00e9cessaire reconnaissance hors de celle-ci\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Pr\u00e9face et notes&nbsp;\u00e0 la traduction de J.M. CHARCOT,&nbsp;<em>Le\u00e7ons du mardi&nbsp;\u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re<\/em>\u00a0\u00bb (1892), in&nbsp;<em>Standard Edition<\/em>, T. 1, p. 141).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Car, apr\u00e8s m\u00eame l&rsquo;abandon de l&rsquo;hypnose, on retrouve la m\u00eame autorit\u00e9, la m\u00eame pugnacit\u00e9, la m\u00eame violence en fin de compte, dans le texte des&nbsp;<em>Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>. Qu&rsquo;on en juge d&rsquo;apr\u00e8s quelques citations surtout choisies pour leur valeur impressionniste&nbsp;: \u00ab\u00a0je d\u00e9cidai d&rsquo;utiliser comme point de d\u00e9part l&rsquo;hypoth\u00e8se suivante&nbsp;: mes malades \u00e9taient au courant de ce qui pouvait avoir une importance pathog\u00e8ne, il s&rsquo;agissait seulement de les&nbsp;<em>forcer<\/em>&nbsp;\u00e0 le r\u00e9v\u00e9ler\u00a0\u00bb (<em>Etudes<\/em>, p. 86)&nbsp;; \u00ab\u00a0je le savais pertinemment, elle avait eu une id\u00e9e qu&rsquo;elle me dissimulait, mais&nbsp;<em>elle ne se d\u00e9barrasserait jamais de ses maux, tant qu&rsquo;elle me cacherait quelque chose<\/em>\u00a0\u00bb (ibid., p. 122)&nbsp;; \u00ab\u00a0la repr\u00e9sentation pathog\u00e8ne soi-disant oubli\u00e9e est l\u00e0, toute proche, on&nbsp;y acc\u00e8de par des associations facilement accessibles, il ne s&rsquo;agit ainsi que de&nbsp;<em>supprimer un certain obstacle qui semble ici encore \u00eatre la volont\u00e9 du patient<\/em>\u00a0\u00bb (ibid., p. 225) ;\u00a0\u00bbil s&rsquo;agit surtout pour moi de deviner le secret du patient et de le lui&nbsp;<em>lancer au visage<\/em>\u00a0\u00bb (ibid., p. 227&nbsp;&#8211; c&rsquo;est toujours moi qui souligne).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les retomb\u00e9es d&rsquo;une telle posture sont imm\u00e9diates et d&rsquo;une extr\u00eame importance. Pour commencer, Freud n&rsquo;a jamais r\u00e9ellement pratiqu\u00e9 le proc\u00e9d\u00e9 de Breuer&nbsp;: la premi\u00e8re fois o\u00f9 il l&rsquo;utilise (cas Emmy von N.), il lui adjoint d&#8217;embl\u00e9e des injonctions syst\u00e9matiques d&rsquo;oubli des souvenirs traumatiques rem\u00e9mor\u00e9s&nbsp;&#8211; \u00ab\u00a0mon traitement consiste&nbsp;\u00e0 effacer ces images afin d&rsquo;en emp\u00eacher le retour\u00a0\u00bb (p. 39)&nbsp;&#8211; qui laisseront d&rsquo;ailleurs derri\u00e8re elles une dysmn\u00e9sie durable (cf. p. 46 n. 1). Ainsi,&nbsp;\u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de la position patiente et r\u00e9ceptrice de Breuer, investit-il d&#8217;embl\u00e9e le proc\u00e9d\u00e9 cathartique d&rsquo;une dimension activiste, voire inquisitric, qui le fait tr\u00e8s vite (d\u00e8s son deuxi\u00e8me cas des&nbsp;<em>Etudes<\/em>, \u00ab\u00a0Fr. Lucy R\u00a0\u00bb) glisser de la catharsis proprement dite, soit de l&rsquo;axe r\u00e9tention-abr\u00e9action, au th\u00e8me aussit\u00f4t pr\u00e9gnant dans sa pens\u00e9e et sa pratique de la r\u00e9v\u00e9lation d&rsquo;un secret&nbsp;: \u00ab\u00a0l&rsquo;int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;on lui t\u00e9moigne, la compr\u00e9hension qu&rsquo;on lui fait pressentir, l&rsquo;espoir de gu\u00e9rir qu&rsquo;on fait luire&nbsp;\u00e0 ses yeux, poussent le malade \u00e0<em>&nbsp;livrer son secret<\/em>\u00a0\u00bb (ibid., p. 109&nbsp;&#8211; c&rsquo;est moi qui souligne).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cette nouvelle th\u00e9matique, proprement freudienne, accompagne un changement technique capital, l&rsquo;abandon de l&rsquo;hypnose, qui para\u00eet \u00e9galement clairement issu de la posture freudienne, puisque c&rsquo;est d&rsquo;une part l\u2019irrationalit\u00e9 du proc\u00e9d\u00e9, son aspect \u00ab\u00a0mystique\u00a0\u00bb (avec le soubassement affectif qu&rsquo;il soup\u00e7onne depuis longtemps et qu&rsquo;un incident bien connu lui r\u00e9v\u00e8le en pleine lumi\u00e8re&nbsp;&#8211; cf.&nbsp;<em>Autobiographie<\/em>, p. 47), d&rsquo;autre part son caract\u00e8re incertain, qui s&rsquo;oppose&nbsp;\u00e0 l&rsquo;ambition de Freud de disposer d&rsquo;un proc\u00e9d\u00e9 universel, qui fixent l&rsquo;\u00e9ch\u00e9ance. \u00ab\u00a0Lorsque je fis l&rsquo;exp\u00e9rience qu&rsquo;en d\u00e9pit de tous mes efforts, je ne r\u00e9ussissais pas&nbsp;\u00e0 plonger dans l&rsquo;\u00e9tat hypnotique plus d&rsquo;une fraction de mes malades, je d\u00e9cidai de renoncer&nbsp;\u00e0 l&rsquo;hypnose et de rendre la m\u00e9thode cathartique ind\u00e9pendante d&rsquo;elle[&#8230;] de travailler en laissant (mes patients) dans leur \u00e9tat normal\u00a0\u00bb (<em>Cinq conf\u00e9rences<\/em>, p. 54). Comme l\u2019on sait, c&rsquo;est en se souvenant des exp\u00e9riences post-hypnotiques de Bernheim (qui, lui aussi d&rsquo;ailleurs, abandonne finalement l&rsquo;hypnose), que Freud met alors au point sa premi\u00e8re m\u00e9thode d&rsquo;association, qu&rsquo;on pourrait d\u00e9signer du terme d\u2019\u00a0\u00bbassociations dirig\u00e9es\u00a0\u00bb puisque lui-m\u00eame fournit encore le point de d\u00e9part (autour du sympt\u00f4me&nbsp;\u00e0 explorer) et accompagne les efforts du patient par \u00ab\u00a0l&rsquo;artifice\u00a0\u00bb suggestif de la pression sur le front.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>II<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Tentons maintenant de d\u00e9gager les cons\u00e9quences imm\u00e9diates et essentielles du gauchissement singulier que Freud imprime ainsi&nbsp;\u00e0 la m\u00e9thode de Breuer enl&rsquo;investissant de ce qu&rsquo;il faut bien d\u00e9signer comme la&nbsp;<em>violence de son d\u00e9sir<\/em>. La premi\u00e8re de ces cons\u00e9quences, de ces retomb\u00e9es de l&rsquo;activisme freudien est bien significativement la notion de r\u00e9sistance, et le concept de d\u00e9fense (de refoulement) qui en d\u00e9coule aussit\u00f4t et qui d\u00e9marque d\u00e9cisivement Freud de Breuer. Le lien entre la posture de Freud (son \u00ab\u00a0insistance\u00a0\u00bb) et l&rsquo;exp\u00e9rience de la r\u00e9sistance est d&rsquo;une claire \u00e9vidence:<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab\u00a0Quand,&nbsp;\u00e0 la premi\u00e8re entrevue, je demandais&nbsp;\u00e0 mes malades s&rsquo;ils se souvenaient de ce qui avait d&rsquo;abord provoqu\u00e9 le sympt\u00f4me consid\u00e9r\u00e9, les uns pr\u00e9tendaient n&rsquo;en rien savoir, les autres me rapportaient un fait dont le souvenir, disaient-ils, \u00e9tait vague et auquel ils ne pouvaient rien ajouter. Suivant l&rsquo;exemple de Bernheim quand, pendant une s\u00e9ance d&rsquo;hypnotisme, il \u00e9voquait les souvenirs soi-disant oubli\u00e9s, j&rsquo;insistais aupr\u00e8s des malades des deux cat\u00e9gories pour qu&rsquo;ils fassent appel&nbsp;\u00e0 leurs souvenirs et leur affirmais qu&rsquo;ils les connaissaient, qu&rsquo;ils s&rsquo;en souviendraient, les uns d\u00e9claraient avoir eu une id\u00e9e et chez d&rsquo;autres le souvenir se pr\u00e9cisait un peu. Je devenais alors plus pressant encore et j&rsquo;invitais les malades&nbsp;\u00e0 s&rsquo;allonger,&nbsp;\u00e0 fermer volontairement les yeux et&nbsp;\u00e0 se \u00ab\u00a0concentrer\u00a0\u00bb, ce qui pr\u00e9sentait au moins une certaine ressemblance&nbsp;\u00e0 l&rsquo;hypnose. Je constatais ainsi que, sans la moindre hypnose, de nouveaux souvenirs s&rsquo;\u00e9tendant plus loin dans le pass\u00e9 et qui avaient probablement quelque connexion avec le sujet dont nous parlions, faisaient leur apparition. Ces exp\u00e9riences me donn\u00e8rent l&rsquo;impression qu&rsquo;il devait effectivement \u00eatre possible de faire appara\u00eetre, simplement en insistant, la s\u00e9rie de repr\u00e9sentations pathog\u00e8nes existantes. Comme cette insistance me co\u00fbtait beaucoup d&rsquo;efforts, je ne tardais pas&nbsp;\u00e0 penser qu&rsquo;il&nbsp;y avait l\u00e0 une r\u00e9sistance&nbsp;\u00e0 vaincre, fait dont je tirais la conclusion suivante&nbsp;:&nbsp;<em>par mon travail psychique je devais vaincre chez le malade une force psychique qui s&rsquo;opposait&nbsp;\u00e0 la prise de conscience (au retour du souvenir) des repr\u00e9sentations pathog\u00e8nes<\/em>. Des perspectives nouvelles semblaient ainsi s&rsquo;offrir&nbsp;\u00e0 moi. Sans doute s&rsquo;agissait-il justement de la force psychique qui avait elle-m\u00eame concouru&nbsp;\u00e0 la formation du sympt\u00f4me hyst\u00e9rique en entravant,&nbsp;\u00e0 ce moment-l\u00e0, la prise de conscience de la repr\u00e9sentation pathog\u00e8ne\u00a0\u00bb (<em>Etudes<\/em>, p. 216).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;On mesurera dans ce passage, qu&rsquo;il m&rsquo;a sembl\u00e9 crucial de citer in extenso, la clart\u00e9et l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 de la s\u00e9quence insistance-r\u00e9sistance-d\u00e9fense. Freud vient ici de forger le premier concept qui lui soit strictement personnel et dont on peut dire qu&rsquo;il passera le reste de sa vie&nbsp;\u00e0 en explorer l&rsquo;extension d&rsquo;une part,&nbsp;\u00e0 tenter d&rsquo;en produire la th\u00e9orie d&rsquo;autre part, le concept, donc, du refoulement. comme il le dit lui-m\u00eame, \u00ab\u00a0la th\u00e9orie du refoulement est&nbsp;\u00e0 pr\u00e9sent le pilier sur lequel repose l&rsquo;\u00e9difice de la psychanalyse, autrement dit son \u00e9l\u00e9ment le plus essentiel, qui n&rsquo;est lui-m\u00eame rien d&rsquo;autre que l&rsquo;expression th\u00e9orique d&rsquo;une exp\u00e9rience[\u2026] (celle de la) r\u00e9sistance\u00a0\u00bb&nbsp;(<em>Sur l&rsquo;histoire<\/em>, p. 29).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Imm\u00e9diatement associ\u00e9e au concept de d\u00e9fense puisqu&rsquo;elle en est en quelque sorte le corollaire, la th\u00e8se centrale du refoulement pathog\u00e8ne qui guidera d\u00e9sormais l&rsquo;action de Freud et la conception \u00e9thique de la n\u00e9vrose et de la cure qui lui est directement rattach\u00e9e. En effet, \u00ab\u00a0l&rsquo;analyse de cas analogues m&rsquo;avait appris[&#8230;]qu&rsquo;il faut qu&rsquo;une certaine repr\u00e9sentation ait \u00e9t\u00e9&nbsp;<em>intentionnellement chass\u00e9e du conscient&nbsp;<\/em>et exclue de l&rsquo;\u00e9laboration associative. C&rsquo;est dans ce refoulement intentionnel que g\u00eet,&nbsp;\u00e0 mon avis, le motif de la conversion\u00a0\u00bb&nbsp;(<em>Etudes<\/em>, p. 91); \u00ab\u00a0le clivage de la conscience dans ces cas d&rsquo;hyst\u00e9rie acquise est[&#8230;]un clivage voulu, intentionnel, ou du moins il est souvent introduit par un acte de libre volont\u00e9\u00a0\u00bb (ibid., p. 96). Or cette dynamique intentionnelle, Freud la d\u00e9signe de la mani\u00e8re suivante&nbsp;: \u00ab\u00a0le m\u00e9canisme qui provoque l&rsquo;hyst\u00e9rie correspond&nbsp;\u00e0 un acte de&nbsp;<em>pusillanimit\u00e9 morale<\/em>&nbsp;et, par ailleurs, appara\u00eet comme un acte de protection dont le Moi dispose\u00a0\u00bb (ibid.&nbsp;&#8211; c&rsquo;est moi qui souligne). Ainsi la d\u00e9fense se pr\u00e9sente-t-elle certes comme un geste de protection, mais d&rsquo;abord et avant tout comme une reculade, un manque de fermet\u00e9 \u00e9thique, un acte qu&rsquo;\u00e0 la limite on pourrait qualifier de&nbsp;<em>l\u00e2chet\u00e9 morale<\/em>.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Et c&rsquo;est l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment que viennent s&rsquo;inscrire et prendre sens l&rsquo;activit\u00e9 du th\u00e9rapeute et le programme de la cure psychanalytique, puisque c&rsquo;est le nom dont Freud baptise d\u00e9sormais sa technique. Activit\u00e9 et programme qui s&rsquo;investissent dans ce qu&rsquo;on peut sans risque d&rsquo;erreur d\u00e9signer comme la position enseignante du psychanalyste, de Freud en l&rsquo;occurrence, puisqu&rsquo;il en est encore l&rsquo;unique repr\u00e9sentant&nbsp;&#8211; on se souviendra d&rsquo;ailleurs&nbsp;\u00e0 cet endroit qu&rsquo;il lui fut si souvent reproch\u00e9 d&rsquo;<em>endoctriner<\/em>&nbsp;ses patients. \u00ab\u00a0Nous agissons, autant que faire se peut, en instructeur l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;ignorance&nbsp;a provoqu\u00e9 quelques craintes, en professeur, en repr\u00e9sentant d&rsquo;une conception du monde libre, \u00e9lev\u00e9e et m\u00fbrement r\u00e9fl\u00e9chie, enfin en confesseur qui, gr\u00e2ce&nbsp;\u00e0 la persistance de sa sympathie et de son estime une fois l&rsquo;aveu fait, donne une sorte d&rsquo;absolution\u00a0\u00bb (ibid., p. 228). Si le m\u00e9canisme de formation du sympt\u00f4me est li\u00e9 au refoulement, reculade \u00e9thique, fuite devant le conflit, la cure suppose que le sujet revienne sur son \u00ab\u00a0geste de pusillanimit\u00e9 morale\u00a0\u00bb et affronte ce qu&rsquo;il&nbsp;a voulu oublier, chasser de sa conscience. C&rsquo;est ce trajet que l&rsquo;analyste d\u00e9sire lui faire accomplir et&nbsp;\u00e0 quoi son \u00ab\u00a0insistance\u00a0\u00bb et son&nbsp;<em>enseignement&nbsp;<\/em>doivent l&rsquo;amener et le pr\u00e9parer.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;D&rsquo;o\u00f9, quatri\u00e8me et derni\u00e8re cons\u00e9quence logique de la posture freudienne, l&rsquo;importance cruciale des relations, bilat\u00e9rales bien entendu, entre le patient et le th\u00e9rapeute analyste. \u00ab\u00a0Le proc\u00e9d\u00e9 en question est fatiguant pour le m\u00e9decin, lui prend un temps consid\u00e9rable et pr\u00e9suppose chez lui un grand int\u00e9r\u00eat pour les faits psychologiques et beaucoup de sympathie personnelle pour les malades qu&rsquo;il traite. Je ne saurais m&rsquo;imaginer \u00e9tudiant dans le d\u00e9tail le m\u00e9canisme psychique d&rsquo;une hyst\u00e9rie chez un sujet qui me semblerait m\u00e9prisable et r\u00e9pugnant et qui, une fois mieux connu, s&rsquo;av\u00e9rerait incapable d&rsquo;inspirer quelque sympathie humaine\u00a0\u00bb (ibid. p. 123&nbsp;&#8211; on aura reconnu dans cette derni\u00e8re phrase le th\u00e8me que Freud \u00e9pingle du concept de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence&nbsp;: cf. supra). En contrepartie, \u00ab\u00a0bien des malades, parmi ceux auxquels le traitement se pr\u00eaterait le mieux, \u00e9chappent au m\u00e9decin d\u00e8s qu&rsquo;ils ont le moindre soup\u00e7on de la voie o\u00f9 va les entra\u00eener cette investigation. Pour ceux-l\u00e0, le m\u00e9decin est demeur\u00e9 un \u00e9tranger. D&rsquo;autres se d\u00e9cident&nbsp;\u00e0 se livrer au m\u00e9decin,&nbsp;\u00e0 lui t\u00e9moigner une confiance que l&rsquo;on n&rsquo;accorde g\u00e9n\u00e9ralement que par choix libre et sans qu&rsquo;elle soit jamais exigible. Pour ces patients-l\u00e0, il est presque in\u00e9vitable que les rapports personnels avec leur m\u00e9decin prennent, tout au moins pendant un certain temps, une importance capitale\u00a0\u00bb (ibid., p. 214). Aussi, \u00ab\u00a0quand les relations du malade avec son m\u00e9decin sont troubl\u00e9es, ce dernier se trouve devant le plus grand des obstacles&nbsp;\u00e0 vaincre\u00a0\u00bb (ibid., p. 244). Freud cite trois cas possibles, de gravit\u00e9 croissante, d&rsquo;une telle occurrence&nbsp;: lorsque \u00ab\u00a0le malade se croit n\u00e9glig\u00e9, humili\u00e9 ou offens\u00e9 ou encore quand il&nbsp;a pris connaissance de propos d\u00e9favorables sur son m\u00e9decin ou sur la m\u00e9thode de traitement\u00a0\u00bb (pp. 244-245); \u00ab\u00a0quand la malade est saisie d&rsquo;une crainte de trop s&rsquo;attacher&nbsp;\u00e0 son m\u00e9decin, de perdre&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de celui-ci son ind\u00e9pendance et m\u00eame d&rsquo;\u00eatre sexuellement asservie&nbsp;\u00e0 lui\u00a0\u00bb (p. 245); enfin, si \u00ab\u00a0le transfert au m\u00e9decin se r\u00e9alise par une fausse association[&#8230;], le d\u00e9sir actuel se trouva(nt) rattach\u00e9, par une compulsion associative,&nbsp;\u00e0 ma personne\u00a0\u00bb (ibid.&nbsp;&#8211; Freud parle alors aussi de&nbsp;<em>m\u00e9salliance<\/em>, de&nbsp;<em>faux rapport<\/em>).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ainsi la totalit\u00e9 du proc\u00e8s d&rsquo;engendrement de la psychanalyse, dans cette phase cruciale d&rsquo;\u00e9mergence des th\u00e8mes fondamentaux du champ freudien&nbsp;&#8211; de l&rsquo;exp\u00e9rience de la r\u00e9sistance et du concept de d\u00e9fense-refoulement&nbsp;\u00e0 la conception g\u00e9n\u00e9rale de la n\u00e9vrose et de la cure et&nbsp;\u00e0 la dialectique de la relation transf\u00e9rentielle aappara\u00eet comme directement ent\u00e9e sur le d\u00e9sir de Freud, dont s&rsquo;alimente finalement une forte&nbsp;<em>\u00e9thique<\/em>. En cerner les contours ne para\u00eet pas une entreprise impossible. Le noyau en est constitu\u00e9 par un fier id\u00e9al de connaissance et de ma\u00eetrise de soi, de lucidit\u00e9 et de courage moral, tant devant les exp\u00e9riences et les conflits de l&rsquo;existence qu&rsquo;en face de la division subjective. Ainsi le dernier paragraphe des Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie restitue-t-il un dialogue (tr\u00e8s fr\u00e9quent au dire de Freud) avec son patient o\u00f9 ce n&rsquo;est certes pas le bonheur qui figure au programme de la cure&nbsp;: \u00ab\u00a0vous pouvez vous convaincre d&rsquo;une chose, c&rsquo;est que vous trouverez grand avantage, en cas de r\u00e9ussite,&nbsp;\u00e0 transformer votre mis\u00e8re hyst\u00e9rique en malheur banal\u00a0\u00bb (ibid., p. 247).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Sur ce sujet, Freud ne variera jamais puisqu&rsquo;il&nbsp;y fonde l&rsquo;entreprise d&rsquo;\u00e9mancipation que constitue la cure analytique&nbsp;&#8211; \u00e9mancipation, non de la condition humaine bien s\u00fbr, mais de l&rsquo;ali\u00e9nation qui engendre la n\u00e9vrose et dont la consistance qui parait fonci\u00e8rement d&rsquo;ordre \u00e9thique&nbsp;\u2013 qui ne se propose rien de moins que de faire acc\u00e9der le sujet&nbsp;\u00e0 la&nbsp;<em>libert\u00e9&nbsp;<\/em>du choix conscient de son destin, c\u2019est-\u00e0-dire au privil\u00e8ge unique que constitue l\u2019\u00e9mergence humaine dans l\u2019ordre vital. \u00ab\u00a0Ou bien la personnalit\u00e9 du malade est amen\u00e9e&nbsp;\u00e0 la conviction qu&rsquo;elle&nbsp;a repouss\u00e9&nbsp;\u00e0 tort le d\u00e9sir pathog\u00e8ne et elle est conduite&nbsp;\u00e0 l&rsquo;accepter en totalit\u00e9 ou en partie, ou bien ce d\u00e9sir est lui-m\u00eame conduit&nbsp;\u00e0 un but plus \u00e9lev\u00e9 et par l\u00e0 soustrait aux objections (ce qu&rsquo;on appelle sa&nbsp;<em>sublimation<\/em>); ou bien on reconna\u00eet son rejet comme l\u00e9gitime, mais on remplace le m\u00e9canisme automatique, et par l\u00e0 insuffisant, du refoulement par une condamnation avec l&rsquo;aide des&nbsp;<em>plus hautes r\u00e9alisations spirituelles de l&rsquo;homme<\/em>&nbsp;: on obtient sa ma\u00eetrise consciente\u00a0\u00bb (Cinq conf\u00e9rences, 1909, pp. 63-64, c&rsquo;est moi qui souligne)&nbsp;&#8211; \u00ab\u00a0ce n&rsquo;est qu&rsquo;en faisant usage de nos<em>&nbsp;\u00e9nergies psychiques les plus \u00e9lev\u00e9es<\/em>, toujours li\u00e9es&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de conscience, que nous pouvons ma\u00eetriser nos pulsions\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0De la psychoth\u00e9rapie\u00a0\u00bb, 1904, in<em>&nbsp;La technique<\/em>, p. 20&nbsp;\u2013 je souligne). Cette terminologie tr\u00e8s frappante t\u00e9moigne significativement du r\u00f4le moteur, dans l\u2019\u00e9laboration du programme de la cure, d\u2019un ingr\u00e9dient id\u00e9al ou, pour mieux dire, d\u2019un r\u00e9f\u00e9rent transcendant&nbsp;\u2013 sur lequel il faut le souligner, la th\u00e9orie restera muette.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ce que propose en tout cas Freud ici au patient, c&rsquo;est sa conception de l&rsquo;existence et de ce qui lui donne sens. Qu&rsquo;il se soit lui-m\u00eame efforc\u00e9 de r\u00e9gler sa vie sur ces principes est hors de doute et donne son souffle et sa puissance&nbsp;\u00e0 son trajet,&nbsp;\u00e0 sa geste faudrait-il dire. Aussi s&rsquo;est-il exprim\u00e9 sur ce th\u00e8me&nbsp;\u00e0 d&rsquo;autres occasions qu&rsquo;en ce qui concerne la cure analytique&nbsp;&#8211; au terme de son examen de la statue du&nbsp;<em>Mo\u00efse de Michel-Ange<\/em>&nbsp;par exemple, dans cet \u00e9trange texte non sign\u00e9 de 1914 qui n&rsquo;a au premier abord rien&nbsp;\u00e0 voir avec la psychanalyse, o\u00f9 il \u00e9voque donc \u00ab\u00a0l&rsquo;accomplissement psychique le plus formidable dont un homme soit capable&nbsp;: vaincre sa propre passion au nom d&rsquo;une mission et d&rsquo;une destin\u00e9e auxquelles on s&rsquo;est vou\u00e9\u00a0\u00bb (<em>Essais de psychanalyse appliqu\u00e9e<\/em>, p. 36). Rappelons qu&rsquo;il vient alors juste de traverser l&rsquo;\u00e9pisode douloureux de sa rupture avec Adler, et surtout avec Jung, et que l&rsquo;\u00e9pisode biblique auquel se rattache&nbsp;\u00e0 son sens la statue, la col\u00e8re de Mo\u00efse devant la relapse idol\u00e2tre des H\u00e9breux (le Veau d&rsquo;or),&nbsp;a d&rsquo;incontestables affinit\u00e9s avec la d\u00e9fection de certains de ses plus \u00e9minents disciples, du moins dans le v\u00e9cu de Freud.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ces principes \u00e9thiques, qui pointent clairement le chemin de ce qu&rsquo;on ne peut d\u00e9signer que comme une certaine conception de la sagesse, fondent la posture de Freud comme \u00ab\u00a0th\u00e9rapeute\u00a0\u00bb&nbsp;&#8211; on voit&nbsp;\u00e0 quel point le terme convient mal&nbsp;\u00e0 une telle entreprise (\u00e0 moins de lui restituer son sens antique), o\u00f9 il para\u00eet bien plut\u00f4t s&rsquo;agir d&rsquo;une position de guide dans le difficile chemin de l&rsquo;existence, d&rsquo;un travail de transmission dont on ne peut gu\u00e8re s&rsquo;\u00e9tonner qu&rsquo;il ait finalement engendr\u00e9 une abondante filiation&nbsp;: le mouvement psychanalytique. Que dans sa forme la plus achev\u00e9e, la cure analytique produise en fin de compte un analyste trouve l\u00e0 son sens, o\u00f9 se marque la posture fonci\u00e8re de paternit\u00e9 qu&rsquo;adopte Freud. Il en&nbsp;a d\u2019ailleurs toujours formul\u00e9 le principe en terme d&rsquo;\u00e9ducation du patient, avec une constance dans la terminologie qui ne saurait tromper, malgr\u00e9 l&rsquo;importance des \u00e9volutions de la th\u00e9orie comme de la production conceptuelle, et des affinements de l&rsquo;approche clinique au fil des quarante et quelques ann\u00e9es de cheminement qui suivent les&nbsp;<em>Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>. Qu&rsquo;on en juge&nbsp;:&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; 1904&nbsp;: \u00ab\u00a0l&rsquo;apparition de l&rsquo;inconscient s&rsquo;associe&nbsp;\u00e0 un sentiment de \u00ab\u00a0d\u00e9plaisir\u00a0\u00bb, d&rsquo;o\u00f9 opposition de la part de l&rsquo;analys\u00e9[&#8230;] Si vous amenez le patient&nbsp;\u00e0 accepter, du fait d&rsquo;une meilleure compr\u00e9hension, ce qu&rsquo;il avait jusqu\u2019alors rejet\u00e9 (refoul\u00e9) par suite d&rsquo;une r\u00e9gulation automatique du d\u00e9plaisir, vous aurez r\u00e9alis\u00e9 une bonne part de&nbsp;<em>travail \u00e9ducatif&nbsp;<\/em>\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0De la psychoth\u00e9rapie\u00a0\u00bb,&nbsp;<em>La technique psychanalytique<\/em>, p. 20&nbsp;&#8211; c&rsquo;est moi qui souligne)&nbsp;;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; 1916&nbsp;: \u00ab\u00a0le m\u00e9decin vient en aide (au malade) par le recours&nbsp;\u00e0 la suggestion agissant dans le sens de son \u00e9ducation. Aussi a-t-on dit avec raison que le traitement psychanalytique est une sorte de<em>&nbsp;post-\u00e9ducation<\/em>\u00a0\u00bb (<em>Introduction&nbsp;\u00e0 la psychanalyse<\/em>, p.&nbsp;429)&nbsp;;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; 1938&nbsp;: la situation transf\u00e9rentielle conf\u00e8re&nbsp;\u00e0 l&rsquo;analyste \u00ab\u00a0le pouvoir que son surmoi (du patient) exerce sur son moi, puisque ce sont justement ses parents qui ont \u00e9t\u00e9[&#8230;]&nbsp;\u00e0 l&rsquo;origine de ce surmoi. Le nouveau surmoi&nbsp;a donc la possibilit\u00e9 de proc\u00e9der&nbsp;\u00e0 une post-\u00e9ducation du n\u00e9vros\u00e9 et peut rectifier certaines erreurs dont les parents furent responsables dans l&rsquo;\u00e9ducation qu&rsquo;ils donn\u00e8rent\u00a0\u00bb (Abr\u00e9g\u00e9 de psychanalyse, p. 43); \u00ab\u00a0nous assumons diverses fonctions utiles pour le patient en devenant&nbsp;<em>une autorit\u00e9 et un substitut de ses parents, un ma\u00eetre et un \u00e9ducateur<\/em>\u00a0\u00bb (ibid.,&nbsp;&#8211; c&rsquo;est moi qui souligne).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Profitons-en pour \u00e9clairer un point d\u00e9licat&nbsp;: comment Freud peut-il en m\u00eame temps mettre en garde l&rsquo;analyste contre toute \u00ab\u00a0direction de conscience\u00a0\u00bb&nbsp;&#8211; position qu&rsquo;il attribue par exemple&nbsp;\u00e0 plusieurs reprises&nbsp;\u00e0 Jung apr\u00e8s leur rupture&nbsp;? C&rsquo;est que l&rsquo; \u00ab\u00a0enseignement\u00a0\u00bb dont il est ici question&nbsp;a pour but d&rsquo;amener le patient&nbsp;\u00e0 prendre lucidement conscience des conflits qui le traversent et&nbsp;\u00e0 en d\u00e9cider l&rsquo;issue en conscience; il ne s&rsquo;agit en principe pas pour l&rsquo;analyste de peser dans telle ou telle direction. Son enseignement n&rsquo;est pas d&rsquo;ordre moral, mais d&rsquo;ordre \u00e9thique, si l&rsquo;on veut bien me permettre cette distinction&nbsp;: il s&rsquo;agit d&rsquo;acc\u00e9der&nbsp;\u00e0 ce qui est accessible&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00eatre humain en fait de libert\u00e9 et de responsabilit\u00e9, non du Bien&nbsp;&#8211; dont le sujet d\u00e9cidera pour son propre compte. Si l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re, la posture de Freud est certes paternelle, elle n&rsquo;est pas religieuse, car elle ne propose au sujet aucune r\u00e9v\u00e9lation transcendante&nbsp;\u00e0 laquelle il aurait&nbsp;\u00e0 se plier et dont l&rsquo;analyste serait le d\u00e9positaire. Ce qui ne l&#8217;emp\u00eache pas, bien entendu, d&rsquo;avoir une morale, plut\u00f4t ferme m\u00eame pour ce qui le concerne&nbsp;: \u00ab\u00a0je me consid\u00e8re comme un homme hautement moral qui peut souscrire&nbsp;\u00e0 l&rsquo;excellente maxime de T. Vischer&nbsp;: ce qui est moral est toujours \u00e9vident en soi. Il me semble que pour ce qui est du sens de la justice et de la consid\u00e9ration envers ses semblables, de la r\u00e9pugnance&nbsp;\u00e0 faire souffrir les autres et&nbsp;\u00e0 abuser d&rsquo;eux, je peux rivaliser avec les hommes les meilleurs que j&rsquo;ai connus\u00a0\u00bb (lettre&nbsp;\u00e0 J.J. Putnam du 8\/7\/1915 in&nbsp;<em>L&rsquo;introduction de la psychanalyse aux U.S.A.<\/em>, p. 219)&nbsp;\u2013 bien entendu, ici comme ailleurs, trop de confiance en soi n\u2019est pas forc\u00e9ment un atout&#8230;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il faut cependant remarquer que Freud r\u00e9serve ce type de profession de foi&nbsp;\u00e0 ses \u00e9changes priv\u00e9s alors qu&rsquo;il proclame hautement qu&rsquo;il faut se garder de \u00ab\u00a0m\u00e9suser de l&rsquo;influence qu&rsquo;on&nbsp;a prise. Si tent\u00e9 que puisse \u00eatre l&rsquo;analyste de devenir l&rsquo;\u00e9ducateur, le mod\u00e8le et l&rsquo;id\u00e9al de ses patients, quelque envie qu&rsquo;il ait de les fa\u00e7onner&nbsp;\u00e0 son image, il lui faut se rappeler que tel n&rsquo;est pas le but qu&rsquo;il cherche&nbsp;\u00e0 atteindre dans l&rsquo;analyse et (que) en agissant de la sorte, il ne ferait que r\u00e9p\u00e9ter l&rsquo;erreur des parents dont l&rsquo;influence&nbsp;a \u00e9touff\u00e9 l&rsquo;ind\u00e9pendance de l&rsquo;enfant[&#8230;] L&rsquo;analyste, lorsqu&rsquo;il s&rsquo;efforce d&rsquo;am\u00e9liorer, d&rsquo;\u00e9duquer son patient, doit toujours respecter la personnalit\u00e9 de celui-ci\u00a0\u00bb&nbsp;&#8211; cela, tout de m\u00eame,&nbsp;\u00e0 la r\u00e9serve pr\u00e8s que \u00ab\u00a0certains n\u00e9vros\u00e9s sont demeur\u00e9s&nbsp;\u00e0 tel point infantiles qu&rsquo;il convient, m\u00eame dans l&rsquo;analyse, de ne les traiter que comme des enfants\u00a0\u00bb (<em>Abr\u00e9g\u00e9<\/em>, pp. 43-44).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>V<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;On pourrait s&rsquo;interroger sur l&rsquo;origine de cette puissante \u00e9thique que le parcours freudien des&nbsp;<em>Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>&nbsp;fait cristalliser et qui soutiendra d\u00e9sormais le cheminement de Freud. Elle n&rsquo;est certes pas sans lien avec les id\u00e9aux du rationalisme scientifique et la\u00efque, avec son programme d&rsquo;exhaustion et de ma\u00eetrise des forces naturelles et sociales&nbsp;: on conna\u00eet la profondeur de l&rsquo;adh\u00e9sion militante de Freud, d\u00e8s ses ann\u00e9es de formation (cf. sa relation&nbsp;\u00e0 Br\u00fccke, son ma\u00eetre v\u00e9n\u00e9r\u00e9),&nbsp;\u00e0 ce programme conqu\u00e9rant. Il demeure que ce rationalisme intransigeant ne tol\u00e8re gu\u00e8re l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une amputation structurelle de l&#8217;empire de la conscience&nbsp;&#8211; ce qu&rsquo;illustre bien tant l&rsquo;obtusion constitutionnelle de l&rsquo;id\u00e9ologie m\u00e9dicale&nbsp;\u00e0 la d\u00e9couverte freudienne que son investissement presque originaire (d\u00e8s sa constitution en discipline scientifique) dans la th\u00e9orie organiciste de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, puis dans les avatars g\u00e9n\u00e9tiques contemporains de cette doctrine. La pens\u00e9e scientifique tient de sa structuration cart\u00e9sienne fondatrice l&rsquo;opposition radicale de la pens\u00e9e rationnelle (consciente donc, bien entendu) et de la mati\u00e8re&nbsp;: seuls les mouvements aveugles et m\u00e9caniques du corps mat\u00e9riel sont cens\u00e9s pouvoir troubler durablement le miroir de la conscience (cf. par exemple la doctrine d&rsquo;Henri Ey). Les id\u00e9aux d\u00e9mocratiques des Droits de l&rsquo;Homme et la proc\u00e9dure \u00e9lective supposent d&rsquo;ailleurs eux aussi libert\u00e9 et autonomie chez le citoyen-\u00e9lecteur&nbsp;: le statut de minorit\u00e9 l\u00e9gale des incapables civils t\u00e9moigne bien que ce n&rsquo;est pas de ce c\u00f4t\u00e9 qu&rsquo;il faut attendre une nette reconnaissance du besoin foncier de rep\u00e8res symboliques et de la faiblesse psychique constitutive du sujet humain, dont l\u2019id\u00e9alisme des Lumi\u00e8res tente au contraire de venir&nbsp;\u00e0 bout.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L&rsquo;\u00e9thique freudienne t\u00e9moigne donc d&rsquo;une autre inspiration au moins suppl\u00e9mentaire qui lui fait d&#8217;embl\u00e9e rejeter la th\u00e8se m\u00e9dicale et accepter comme tout&nbsp;\u00e0 fait naturelle la notion d&rsquo;une division subjective jamais enti\u00e8rement r\u00e9ductible. C\u2019est cette posture tr\u00e8s singuli\u00e8re qui conf\u00e8re aussit\u00f4t une consistance psychologique pleine et enti\u00e8re, un sens&nbsp;\u00e0 d\u00e9couvrir,&nbsp;\u00e0 ces \u00a0\u00bb&nbsp;d\u00e9chets&nbsp;\u00a0\u00bb de l\u2019activit\u00e9 mentale que le rationalisme psychologique rapportait&nbsp;\u00e0 l\u2019\u00e9mancipation erratique des automatismes psychologiques&nbsp;\u2013 sympt\u00f4mes des n\u00e9vroses, r\u00eaves, rat\u00e9s apparents du fonctionnement conscient (lapsus, actes manqu\u00e9s) promus d\u00e9sormais formations de l\u2019inconscient. Mais cette \u00e9thique si f\u00e9conde \u00e9merge-t-elle ainsi toute arm\u00e9e dans l\u2019esprit de Freud, alors qu&rsquo;elle semble au moins autant pr\u00e9c\u00e9der l&rsquo;exp\u00e9rience psychanalytique qu&rsquo;en d\u00e9couler&nbsp;? On peut en douter, tant il est remarquable d&rsquo;en constater la parent\u00e9 avec les principes \u00e9thiques du juda\u00efsme post-biblique, le juda\u00efsme rabbinique du Talmud et de la Kabbale&nbsp;\u2013 dont, rappelons-le, Freud n&rsquo;\u00e9tait s\u00e9par\u00e9 que par tout juste une g\u00e9n\u00e9ration, puisque son grand-p\u00e8re, dont il avait h\u00e9rit\u00e9 le pr\u00e9nom h\u00e9bra\u00efque Schlomo, portait le titre de rabbin. J&rsquo;ai relev\u00e9 ainsi,&nbsp;\u00e0 titre d&rsquo;exemple, la citation suivante d&rsquo;un vulgarisateur de la kabbale du 13\u00e8me si\u00e8cle, auteur donc sans grande originalit\u00e9 propre, Baya Ben Asher, qui \u00e9crit&nbsp;\u00e0 peu pr\u00e8s au moment m\u00eame o\u00f9 est r\u00e9dig\u00e9 le deuxi\u00e8me livre sacr\u00e9 du juda\u00efsme rabbinique, le Zohar, et que cite Gershom Scholem, le grand historien du mysticisme juif&nbsp;: \u00ab&nbsp;le principe fondamental de la Torah ainsi que son fondement consistent dans le fait que l&rsquo;homme doit briser ses passions et ses instincts afin de les soumettre&nbsp;\u00e0 la domination de l&rsquo;\u00e2me rationnelle. Quiconque agit de la sorte, en faisant de sa&nbsp;<em>ratio<\/em>&nbsp;la ma\u00eetresse de sa passion et en soumettant son \u00e2me animale, est appel\u00e9 \u00ab\u00a0un juste\u00a0\u00bb&nbsp;\u00bb&nbsp;(<em>La mystique juive&nbsp;: les th\u00e8mes fondamentaux<\/em>, p. 129).&nbsp;A propos des innombrables commandements de la Torah, Emmanuel Levinas remarque de m\u00eame que \u00ab\u00a0l&rsquo;originalit\u00e9 du juda\u00efsme consiste&nbsp;\u00e0 s&rsquo;astreindre[&#8230;] dans les moindres actions pratiques (\u00e0) un temps d&rsquo;arr\u00eat entre nous et la nature en accomplissant une&nbsp;<em>mitsvah<\/em>, un commandement\u00a0\u00bb (<em>Quatre lectures talmudiques<\/em>, pp. 177-178)&nbsp;&#8211; temps d&rsquo;arr\u00eat qui r\u00e9fr\u00e8ne l&rsquo;impulsion instinctive et introduit l&rsquo;espace du jugement et de la ma\u00eetrise de soi&nbsp;; nombre de rites et de f\u00eates juives ont une fonction identique (sabbat, Kippour,etc.). Certes, comme&nbsp;y insistera Freud&nbsp;, ce dispositif&nbsp;a un incontestable tropisme obsessionnel, mais sa puissance humanisante est incontestable et d\u2019une claire \u00e9vidence historique.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;A l&rsquo;oppos\u00e9 de l&rsquo;ang\u00e9lisme utopiste des Lumi\u00e8res&nbsp;&#8211;&nbsp;\u00a0\u00bb il n&rsquo;y&nbsp;a pas chez l&rsquo;homme de disposition au mal[&#8230;] Il n&rsquo;y&nbsp;a dans l&rsquo;homme que les germes du bien\u00a0\u00bb proclame Kant, d\u00e9marquant Rousseau&nbsp;&#8211; l&rsquo;essence m\u00eame de la loi juive refl\u00e8te donc la conscience aigu\u00eb du d\u00e9chirement de la psych\u00e9 humaine entre des forces antagonistes irr\u00e9ductibles, la n\u00e9cessit\u00e9 du combat int\u00e9rieur de l&rsquo;homme avec lui-m\u00eame, le besoin crucial de rep\u00e8res \u00e9thiques pour se diriger dans l&rsquo;existence. C\u2019est cette inspiration occulte qui para\u00eet guider Freud en lui faisant rejeter, ou tout au moins gauchir, le mod\u00e8le d\u2019ob\u00e9dience cart\u00e9sienne de la clinique psychiatrique&nbsp;; il ne semble pas pr\u00eat, en effet,&nbsp;\u00e0 consid\u00e9rer la domination de la conscience \u00e9clair\u00e9e sur les passions primordiales comme un acqu\u00eat naturel de l\u2019homme \u00ab&nbsp;normal&nbsp;\u00bb&nbsp;: il&nbsp;y verrait plut\u00f4t le fruit d\u2019une lutte sans r\u00e9pit, d\u2019une lucidit\u00e9 sans tr\u00eave. De l\u00e0 sans doute cette confession ironique&nbsp;: \u00ab&nbsp;on ne peut dissimuler qu\u2019il faut une grande ma\u00eetrise de soi pour interpr\u00e9ter et communiquer ses propres r\u00eaves. Il faut se r\u00e9signer&nbsp;\u00e0 para\u00eetre l\u2019unique sc\u00e9l\u00e9rat parmi tant de belles natures qui peuplent la terre&nbsp;\u00bb.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Freud&nbsp;a pu t\u00e9moigner directement de son obscure conscience de cette filiation spirituelle. Il est significatif qu&rsquo;il en ait r\u00e9serv\u00e9 la seule expression vraiment manifeste&nbsp;\u00e0 la pr\u00e9face de la traduction en h\u00e9breu de&nbsp;<em>Totem et Tabou<\/em>(1930), non reproduite dans les autres \u00e9ditions courantes du livre&nbsp;&#8211; on sait la crainte de Freud de voir la psychanalyse stigmatis\u00e9e purement et simplement comme \u00ab\u00a0science juive\u00a0\u00bb&nbsp;: tout son enthousiasme et sa candeur dans sa relation avec Jung en t\u00e9moigne explicitement. Voici ce qu&rsquo;il&nbsp;y consigne&nbsp;: \u00ab\u00a0aucun lecteur de ce livre ne saurait ais\u00e9ment se mettre&nbsp;\u00e0 la place de l&rsquo;auteur et \u00e9prouver ce qu&rsquo;il \u00e9prouve, lui qui ne comprend pas la langue sacr\u00e9e, qui est totalement d\u00e9tach\u00e9 de la religion de ses p\u00e8res&nbsp;&#8211; comme de n&rsquo;importe quelle autre religion&nbsp;&#8211; qui ne peut partager des id\u00e9aux nationalistes et n&rsquo;a pourtant jamais reni\u00e9 l&rsquo;appartenance&nbsp;\u00e0 son peuple, qui ressent sa nature comme juive et ne voudrait pas la changer. Si on lui demandait, mais qu&rsquo;est-ce qui est encore juif chez toi, alors que tu as renonc\u00e9&nbsp;\u00e0 tout ce patrimoine&nbsp;? Il r\u00e9pondrait&nbsp;: encore beaucoup de choses, et probablement l&rsquo;essentiel.&nbsp;A l&rsquo;heure qu&rsquo;il est, il serait toutefois incapable de le formuler en termes clairs. Mais s\u00fbrement&nbsp;<em>qu&rsquo;un jour, ce sera accessible&nbsp;\u00e0 la compr\u00e9hension scientifique<\/em>\u00a0\u00bb (cit\u00e9 par YERUSHALMI,&nbsp;<em>Le Mo\u00efse de Freud<\/em>, pp. 47-48&nbsp;&#8211; c&rsquo;est moi qui souligne).&nbsp;&#8211; Dont acte !&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les fondements subjectifs de cette probl\u00e9matique, en ce qui concerne le cas personnel de Freud&nbsp;&#8211; toute son \u0153uvre pourrait d&rsquo;ailleurs en \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e&nbsp;\u00e0 bon droit comme l&rsquo;exploration et le commentaire&nbsp;&#8211; sont remarquablement homologues&nbsp;\u00e0 ce que l&rsquo;on peut conjecturer des origines historiques du juda\u00efsme. Elle repose en r\u00e8gle sur la r\u00e9solution du conflit \u0153dipien par la voie de l&rsquo;<em>amour du P\u00e8re<\/em>&nbsp;et de la reconnaissance de sa place symbolique, ce dont d\u00e9coule l&rsquo;adh\u00e9sion&nbsp;\u00e0 ses exigences \u00e9ducatives, l&rsquo;assomption de la filiation et l&rsquo;identification structurante&nbsp;\u00e0 l&rsquo;id\u00e9al paternel. Cette configuration subjective suppose pour pr\u00e9alable une figure paternelle positive, investissant l&rsquo;enfant d&rsquo;aspirations id\u00e9ales et de repr\u00e9sentations hautement valoris\u00e9es pour ce qui concerne son avenir fantasm\u00e9&nbsp;&#8211; c&rsquo;est le prototype de l&rsquo;<em>\u00ab\u00a0Alliance\u00a0\u00bb<\/em>. On sait que ce fut le cas de la relation paternelle de Freud&nbsp;&#8211; fils cadet comme tous les h\u00e9ros de la Bible, d&rsquo;Abel&nbsp;\u00e0 Salomon, en passant par Isaac, Jacob et bien s\u00fbr Mo\u00efse&nbsp;&#8211; qui \u00e9chappa&nbsp;\u00e0 la f\u00e9roce rivalit\u00e9 r\u00e9ciproque de ses a\u00een\u00e9s avec le patriarche. Une telle probl\u00e9matique ne r\u00e9alise pleinement ses potentialit\u00e9s qu&rsquo;apr\u00e8s la mort du p\u00e8re, qui \u00e9vacue les \u00e9l\u00e9ments r\u00e9siduels d&rsquo;ambivalence \u0153dipienne et de protestation virile, et laisse le champ libre&nbsp;\u00e0 l&rsquo;id\u00e9alisation nostalgique et&nbsp;\u00e0 la sublimation du deuil. On conna\u00eet l&rsquo;importance de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement&nbsp;&#8211; \u00ab\u00a0le drame le plus poignant d&rsquo;une vie d&rsquo;homme\u00a0\u00bb&nbsp;(<em>L&rsquo;interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em>, pr\u00e9face&nbsp;\u00e0 la 2\u00e8me \u00e9dition de 1908, p. 4)&nbsp;&#8211; pour Freud et le tournant auquel elle pr\u00e9side dans sa trajectoire th\u00e9orique (l&rsquo;abandon de la Neurotica et l&rsquo;invention de l&rsquo;\u0152dipe&nbsp;: cf. infra ch. 5); c&rsquo;est d&rsquo;ailleurs dans le deuil du P\u00e8re, apr\u00e8s le meurtre \u0153dipien, que Freud, dans son mythe de la horde originaire, verra la source et l&rsquo;origine de la morale et de la Loi. On en trouverait&nbsp;\u00e0 coup s\u00fbr le parall\u00e8le dans le juda\u00efsme post-exilique, rabbinique, avec le d\u00e9clin de la dite \u00ab\u00a0conception deut\u00e9ronomienne de l&rsquo;Histoire\u00a0\u00bb (Isra\u00ebl glorieux et vainqueur lorsqu&rsquo;il se soumet&nbsp;\u00e0 la loi de Yahv\u00e9, massacr\u00e9 et humili\u00e9 quand il la transgresse), c\u2019est-\u00e0-dire de la toute-puissance divine&nbsp;, et l&rsquo;\u00e9mergence de la th\u00e9matique de la responsabilit\u00e9 personnelle du sujet dans le sauvetage de la Cr\u00e9ation&nbsp;&#8211; th\u00e9matique qui marque pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;entr\u00e9e en sc\u00e8ne de la figure du Juste (le&nbsp;<em>tzadik<\/em>)&nbsp;: un apologue talmudique enseigne ainsi que l&rsquo;effondrement du monde est pr\u00e9venu par la simple pr\u00e9sence, d&rsquo;\u00e9poque en \u00e9poque, d&rsquo;un petit nombre de Justes (trente six).<br><strong><br>VI<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Comment cet id\u00e9al juda\u00efque de ma\u00eetrise morale de soi-m\u00eame&nbsp;a pu ainsi se d\u00e9tacher de toute transcendance et, la\u00efcis\u00e9, venir fonder une pratique qui, sous couvert de \u00ab\u00a0th\u00e9rapeutique\u00a0\u00bb, offre&nbsp;\u00e0 un univers laiss\u00e9 quelque peu en d\u00e9sh\u00e9rence par le retrait du religieux les rep\u00e8res fondamentaux qui restituent&nbsp;\u00e0 l&rsquo;existence humaine sa dignit\u00e9 et son sens, c&rsquo;est une autre question. Il&nbsp;y aurait par contre lieu de s&rsquo;interroger sur le lien entre cette fi\u00e8re vision \u00e9thique de l&rsquo;existence et ce qu&rsquo;on pourrait d\u00e9signer comme le point aveugle oblig\u00e9 de l&rsquo;id\u00e9alisme qui la sous-tend,&nbsp;\u00e0 savoir une certaine opacit\u00e9&nbsp;\u00e0 un tel regard des ressorts v\u00e9ritables et de l&rsquo;essence de la r\u00e9sistance (cf. les passages guerriers cit\u00e9s supra), comme du probl\u00e8me sans doute connexe de ces dysfonctionnements qui font la limite de la pratique freudienne et pour lesquels Freud maintenait encore dans les ann\u00e9es 1900 le terme et le concept de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence mentale. La question de la structure subjective, avec son inertie propre, ses al\u00e9as, ses imp\u00e9ratifs intangibles comme les \u00e9checs de sa stabilisation, marque ici&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence l\u2019une des but\u00e9es majeures de la pens\u00e9e et de la pratique freudiennes, comme en t\u00e9moigne l&rsquo;\u00e9troite s\u00e9lectivit\u00e9 de la cure analytique&nbsp;\u00e0 cette \u00e9poque.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Certes, au fil de sa longue carri\u00e8re d&rsquo;analyste, Freud&nbsp;a notablement \u00e9largi le champ de sa pratique, et s&rsquo;il reprendrait s\u00fbrement jusqu&rsquo;au terme de sa vie ses d\u00e9clarations de 1904&nbsp;&#8211; \u00ab\u00a0il nous est agr\u00e9able de constater que c&rsquo;est justement aux personnes de la plus grande valeur, aux personnalit\u00e9s les plus \u00e9volu\u00e9es, que la psychanalyse peut le plus efficacement venir en aide\u00a0\u00bb (<em>La technique<\/em>, p. 18&nbsp;&#8211; passage imm\u00e9diatement voisin de celui qui \u00e9voque la but\u00e9e de la \u00ab\u00a0d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence n\u00e9vropathique\u00a0\u00bb)&nbsp;&#8211; il envisage d\u00e9sormais sans fard la prise en charge de patients irr\u00e9m\u00e9diablement \u00ab\u00a0infantiles\u00a0\u00bb (cf. supra) comme la r\u00e9alit\u00e9 des cures&nbsp;\u00e0 vie&nbsp;: \u00ab\u00a0il&nbsp;y&nbsp;a aussi des gens gravement handicap\u00e9s qu&rsquo;on conserve toute leur vie sous garde analytique et qu&rsquo;on reprend de temps en temps en analyse, mais ces personnes seraient, sans[&#8230;] ce traitement fractionn\u00e9 et r\u00e9curent[&#8230;] absolument incapables de vivre\u00a0\u00bb (<em>Nouvelles Conf\u00e9rences<\/em>, 1932, p. 209)&nbsp;&#8211; Freud pense ici sans nul doute&nbsp;\u00e0 l&rsquo;Homme aux loups).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Reste qu&rsquo;au terme de son parcours, en 1938, il situe de la mani\u00e8re suivante lacure&nbsp;: \u00ab\u00a0le m\u00e9decin analyste et le moi affaibli du malade doivent, en s&rsquo;appuyant sur le monde r\u00e9el, faire ligue contre les ennemis&nbsp;: les exigences pulsionnelles du \u00e7a et les exigences morales du surmoi[&#8230;] C&rsquo;est ce pacte qui constitue toute la situation analytique[&#8230;] Pour que le moi soit, au cours du travail en commun, un alli\u00e9 pr\u00e9cieux, il faut qu'[&#8230;] il ait conserv\u00e9 une certaine dose de coh\u00e9rence, quelque compr\u00e9hension des exigences de la r\u00e9alit\u00e9. Or c&rsquo;est l\u00e0 justement ce que le moi du psychotique n&rsquo;est plus capable de nous donner\u00a0\u00bb (<em>Abr\u00e9g\u00e9<\/em>, pp. 40-41). En fait, \u00ab\u00a0le moi avec lequel nous pouvons conclure un tel pacte doit \u00eatre un&nbsp;<em>moi normal<\/em>\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0L&rsquo;analyse avec fin et l&rsquo;analyse sans fin\u00a0\u00bb, in&nbsp;<em>R\u00e9sultats, id\u00e9es, probl\u00e8mes<\/em>, t. 2., p.&nbsp;250)&nbsp;&#8211; m\u00eame si Freud pr\u00e9cise aussit\u00f4t qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;une \u00ab\u00a0fiction id\u00e9ale\u00a0\u00bb, d&rsquo;un \u00e9tat utopique, ou plut\u00f4t asymptotique, dont il faut en fait ne pas trop s&rsquo;\u00e9loigner pour que la cure soit possible. On reste donc assez proche du principe \u00e9nonc\u00e9 d\u00e8s 1904&nbsp;: \u00ab\u00a0si l&rsquo;on veut agir&nbsp;\u00e0 coup s\u00fbr, il convient de limiter son choix&nbsp;\u00e0 des personnes dont l&rsquo;\u00e9tat est normal puisque dans le proc\u00e9d\u00e9 psychanalytique, c&rsquo;est en partant de l&rsquo;\u00e9tat normal qu&rsquo;on arrive&nbsp;\u00e0 contr\u00f4ler l&rsquo;\u00e9tat pathologique\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0De la psychoth\u00e9rapie\u00a0\u00bb in La technique psychanalytique, p. 17).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En priv\u00e9, par exemple dans sa correspondance, il arrive&nbsp;\u00e0 Freud d&rsquo;\u00eatre plus direct, t\u00e9moin sa r\u00e9ponse en 1928&nbsp;\u00e0 l&rsquo;envoi d&rsquo;un livre d&rsquo;Itzvan Hollos, un \u00e9l\u00e8ve de Ferenczi, directeur d&rsquo;un \u00e9tablissement psychiatrique, qui&nbsp;y relatait son exp\u00e9rience&nbsp;: \u00ab\u00a0tout en appr\u00e9ciant infiniment votre ton chaleureux, votre compr\u00e9hension et votre mode d&rsquo;abord, je me trouvais d&rsquo;abord dans une sorte d&rsquo;opposition qui n&rsquo;\u00e9tait pas facile&nbsp;\u00e0 comprendre. Je dus finalement m&rsquo;avouer que la raison en \u00e9tait que je n&rsquo;aimais pas ces malades, en effet, ils me mettent en col\u00e8re, je m&rsquo;irrite de les sentir si loin de moi et de ce qui est humain. Une intol\u00e9rance surprenante, qui fait de moi plut\u00f4t un mauvais psychiatre. Avec le temps, je cesse de me trouver un sujet int\u00e9ressant&nbsp;\u00e0 analyser, tout en me rendant compte que ce n&rsquo;est pas un argument analytiquement valable. C&rsquo;est pourtant bien pour cela que je n&rsquo;ai pas pu aller plus loin dans l&rsquo;explication de ce mouvement d&rsquo;arr\u00eat. Me comprenez-vous mieux&nbsp;? Ne suis-je pas en train de me conduire comme les m\u00e9decins d&rsquo;autrefois&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des hyst\u00e9riques&nbsp;? Mon attitude serait-elle la cons\u00e9quence d&rsquo;une prise de position de plus en plus nette dans le sens de la primaut\u00e9 de l&rsquo;intellect, l&rsquo;expression de mon hostilit\u00e9&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du \u00e7a&nbsp;? Ou alors quoi ?\u00a0\u00bb (<em>Ornicar?<\/em>, n\u00b0 32, p. 24).&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il&nbsp;y&nbsp;a&nbsp;\u00e0 coup s\u00fbr un lien entre l&rsquo;attitude de Freud envers les patients qui ne se pr\u00eatent pas au \u00ab\u00a0pacte analytique\u00a0\u00bb et cette \u00ab\u00a0hostilit\u00e9&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du \u00e7a\u00a0\u00bb dont il faut d&rsquo;ailleurs souligner qu&rsquo;elle s&rsquo;int\u00e8gre&nbsp;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une p\u00e9joration g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;inconscient&nbsp;&#8211; p\u00e9joration qui constitue bien s\u00fbr le contrepoint de l&rsquo;\u00e9thique freudienne, avec sa valorisation de la \u00ab\u00a0ma\u00eetrise consciente\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0plus hautes r\u00e9alisations spirituelles de l&rsquo;homme\u00a0\u00bb (cf. supra). Ainsi, dans les&nbsp;<em>Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>, Freud remarque-t-il que \u00ab\u00a0tous les r\u00e9sultats de (son) proc\u00e9d\u00e9 donnent l&rsquo;impression trompeuse qu&rsquo;il existe, en dehors du conscient des sujets, une intelligence sup\u00e9rieure qui d\u00e9tient et groupe dans un but d\u00e9termin\u00e9 d&rsquo;importants mat\u00e9riaux psychiques. Elle semble avoir trouv\u00e9 pour le retour dans le conscient de ceux-ci, un ing\u00e9nieux arrangement, mais je suppose que cette seconde intelligence inconsciente n&rsquo;est qu&rsquo;apparente\u00a0\u00bb (p. 219&nbsp;&#8211; cf. aussi p. 232). Freud refuse ainsi&nbsp;\u00e0 l&rsquo;inconscient un statut authentiquement subjectif et proposera toujours, bien souvent comme ci-dessus&nbsp;\u00e0 rebours de son intuition clinique, des sch\u00e9mas th\u00e9oriques m\u00e9canistiques qui le r\u00e9duisent&nbsp;\u00e0 une instance pr\u00e9subjective au fonctionnement r\u00e9gi par des automatismes proches du sch\u00e9ma physiologique du r\u00e9flexe (le processus primaire)&nbsp;&#8211; cf., par exemple, le statut non intentionnel, purement m\u00e9canique, d\u00e9volu aux effets baroques et humoristiques du r\u00eave ou la r\u00e9pugnance qu&rsquo;il confie&nbsp;\u00e0 Lou Andr\u00e9as Salom\u00e9 en ce qui concerne la dite \u00ab\u00a0communication d&rsquo;inconscient&nbsp;\u00e0 inconscient\u00a0\u00bb dont il connaissait bien s\u00fbr parfaitement l&rsquo;existence&nbsp;: \u00ab\u00a0il&nbsp;y&nbsp;a l\u00e0 un point duquel il esp\u00e8re qu&rsquo;il ne lui sera pas n\u00e9cessaire de s&rsquo;occuper durant sa vie\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Journal d&rsquo;une ann\u00e9e\u00a0\u00bb in&nbsp;<em>Correspondance avec Freud<\/em>, p. 401). Sans doute n&rsquo;est-ce pas un hasard si, dans le temps m\u00eame justement o\u00f9 il finit par publier, avec combien de r\u00e9ticence, ses observations sur la t\u00e9l\u00e9pathie, vient sous sa plume une affirmation aussi rarissime que celle-ci, en commentaire d&rsquo;un r\u00eave de son&nbsp;<em>Cas d&rsquo;homosexualit\u00e9 f\u00e9minine<\/em>&nbsp;(1920) dont le contenu lui paraissait mensonger et de pure complaisance s\u00e9ductrice&nbsp;: \u00ab\u00a0alors, notre inconscient lui aussi peut mentir, lui le r\u00e9el noyau de notre vie psychique, lui qui en nous est tellement plus proche du divin que notre mis\u00e9rable conscience\u00a0\u00bb (<em>N\u00e9vrose, psychose et perversion<\/em>, p. 264&nbsp;&#8211; Freud attribuera finalement au pr\u00e9conscient \u00ab\u00a0l&rsquo;intention de l&rsquo;induire en erreur\u00a0\u00bb).&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Une partie essentielle du conflit avec Jung se jouera sur ce terrain que Freud juge d&rsquo;autant plus glissant et dangereux que \u00ab\u00a0le besoin qu&rsquo;a l&rsquo;homme de la mystique est inextirpable, et qu&rsquo;il fait d&rsquo;inlassables tentatives pour r\u00e9approprier&nbsp;\u00e0 la mystique le domaine qui lui&nbsp;a \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9 par l&rsquo;interpr\u00e9tation du r\u00eave\u00a0\u00bb (ibid.). C&rsquo;\u00e9tait bien en effet le mouvement qui se dessinait chez Jung et il inqui\u00e9tait sans doute d&rsquo;autant plus Freud qu&rsquo;il sentait bien le risque d&rsquo;une r\u00e9gression irrationaliste globale de la psychanalyse qui interdirait toute possibilit\u00e9 de reconnaissance scientifique et la couperait ainsi de sa deuxi\u00e8me racine fondamentale, celle que repr\u00e9sentait dans son ar\u00e9opage id\u00e9al le ma\u00eetre v\u00e9n\u00e9r\u00e9 de sa jeunesse, E. Br\u00fccke, avec son regard d&rsquo;acier, son exigence m\u00e9thodologique et ses positions physicalistes intransigeantes&nbsp;&#8211; celle de l&rsquo;\u00e9cole de Helmholtz dont il \u00e9tait l&rsquo;ambassadeur et le repr\u00e9sentant&nbsp;\u00e0 Vienne. Acquis par son interm\u00e9diaire au fameux \u00ab\u00a0serment\u00a0\u00bb de 1845 programme doctrinal du groupe, Freud n&rsquo;affirmait-il pas que \u00ab\u00a0les analystes sont au fond d&rsquo;incorrigibles m\u00e9canistes et mat\u00e9rialistes, m\u00eame s&rsquo;ils se gardent bien de d\u00e9pouiller ce qui concerne l&rsquo;\u00e2me et l&rsquo;esprit de ses particularit\u00e9s encore inconnues[&#8230;] Ils sont pr\u00eats pour parvenir&nbsp;\u00e0 un fragment de certitude objective&nbsp;\u00e0 tout sacrifier&nbsp;: l&rsquo;\u00e9clat aveuglant d&rsquo;une th\u00e9orie sans faille, la conscience exaltante de poss\u00e9der une conception du monde bien arrondie, l&rsquo;apaisement qu&rsquo;apporte&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e2me de larges motivations en vue d&rsquo;une action utile et \u00e9thique. Au lieu de cela, ils se contentent de miettes fragmentaires de connaissancs et de propositions de base impr\u00e9cises, toujours pr\u00eates&nbsp;\u00e0 remaniement\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Psychanalyse et t\u00e9l\u00e9pathie\u00a0\u00bb in<em>R\u00e9sultats, id\u00e9es, probl\u00e8mes<\/em>, t. 2, p. 9).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ainsi est-ce par de tout autre voies, sans doute moins aventureuses que la d\u00e9rive jungienne, que la psychanalyse post-freudienne parviendra pourtant, en ce qui concerne l&rsquo;inconscient,&nbsp;\u00e0 une notable r\u00e9\u00e9valuation des positions de Freud. De m\u00eame toute l&rsquo;\u00e9volution ult\u00e9rieure du mouvement psychanalytique sur le plan technique consista-t-elle, je l&rsquo;ai montr\u00e9 ailleurs,&nbsp;\u00e0 tenter de d\u00e9passer la conception freudienne du \u00ab\u00a0pacte analytique\u00a0\u00bb (l<em>&lsquo;alliance de travail<\/em>&nbsp;des psychanalystes nord-am\u00e9ricains), qui suppose une adh\u00e9sion pr\u00e9alable du patient aux r\u00e8gles fondamentales de la cure, c&rsquo;est-\u00e0-dire aux valeurs qui les commandent et les investissent. Cette ren\u00e9gociation incessante du cadre de la cure psychanalytique dans la vis\u00e9e de l&rsquo;\u00e9largissement de son champ d\u2019action ne peut, me semble-t-il, s&rsquo;op\u00e9rer qu&rsquo;en r\u00e9investissant d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre le deuxi\u00e8me fondateur occult\u00e9 du champ analytique, Breuer, et sa posture d&rsquo;accueil et de r\u00e9ceptivit\u00e9&nbsp;\u00e0 la probl\u00e9matique du patient (\u00e0 l&rsquo;inconscient ?). Aussi pourrait-on&nbsp;\u00e0 bon droit d\u00e9gager dans l&rsquo;\u00e9thique de la psychanalyse comme dans l&rsquo;histoire du mouvement freudien une tension fondatrice entre les deux grandes positions qui l&rsquo;ont institu\u00e9e et les deux images de ses fondateurs, Breuer et Freud, dont bien d&rsquo;autres noms, bien d&rsquo;autres \u0153uvres viennent r\u00e9percuter jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours l&rsquo;opposition&nbsp;&#8211; que l&rsquo;on songe&nbsp;\u00e0 la place de Ferenczi dans les ann\u00e9es 30, qui revendiquait hautement pour sa&nbsp;<em>n\u00e9o-catharsis<\/em>, sa nouvelle technique de relaxation, l&rsquo;inspiration des Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie et de Breuer, que l&rsquo;on songe aussi, de nos jours,&nbsp;\u00e0 la tension paradigmatique entre l&rsquo;enseignement d&rsquo;un Winnicott et celui de Jacques Lacan.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;un donc, sous la banni\u00e8re de l&rsquo;abr\u00e9action, l&rsquo;apaisement, la r\u00e9paration, la th\u00e9rapie&nbsp;\u00e0 proprement parler, mais aussi l&rsquo;attention aux demandes et suggestions du patient; du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;autre, l&rsquo;activisme \u00e9thique proprement analytique, la prise de conscience, l&rsquo;assomption du destin, la responsabilit\u00e9 du sujet. N&rsquo;y pourrait-on voir le reflet des grandes imagos constituantes du champ subjectif, avec les valeurs \u00e9thiques qu&rsquo;elles v\u00e9hiculent&nbsp;: compr\u00e9hension maternelle, rigueur et \u00e9mulation paternelles&nbsp;? Cette tension \u00e9thique pourrait certes d\u00e9finir pour l&rsquo;action de l&rsquo;analyste un spectre, pourquoi pas&nbsp;\u00e0 plusieurs dimensions et m\u00eame dot\u00e9 d&rsquo;une certaine \u00ab\u00a0\u00e9lasticit\u00e9\u00a0\u00bb, comme le dirait Ferenczi, en fonction des affinit\u00e9s personnelles de l&rsquo;analyste et du profil particulier du patient. Mais il faut aussi souligner qu&rsquo;il&nbsp;y&nbsp;a en m\u00eame temps l\u00e0 une fondamentale inconciliabilit\u00e9, quelque chose comme le contraste de l&rsquo;eau et du feu, que nulle articulation de circonstance ne saurait abolir &nbsp;&#8211; nous retrouvons l\u00e0 le statut m\u00eame d&rsquo;univocit\u00e9 de l&rsquo;ordre \u00e9thique &nbsp;. Tenter d&rsquo;assouplir ou de modifier d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre la posture et le dispositif freudiens n&rsquo;est pas en effet sans risque, car comme le dit Jacques Lacan en conclusion de son texte capital sur<em>&nbsp;Une question pr\u00e9liminaire&nbsp;\u00e0 tout traitement possible de la psychose<\/em>(1956)&nbsp;: \u00ab\u00a0user de la technique qu&rsquo;il (Freud)&nbsp;a institu\u00e9 hors de l&rsquo;exp\u00e9rience&nbsp;\u00e0 laquelle elle s&rsquo;applique, est aussi stupide que d&rsquo;ahaner&nbsp;\u00e0 la rame quand le navire est sur le sable\u00a0\u00bb (<em>Ecrits<\/em>, p. 583). Avec le risque, bien entendu, de remobiliser ces ressorts intersubjectifs fondamentaux, suggestion, manipulation inconsciente r\u00e9ciproque, direction de conscience ou d\u00e9lire&nbsp;\u00e0 deux, dont tout le sens de l&rsquo;entreprise freudienne \u00e9tait de s&rsquo;arracher, de tailler le champ d&rsquo;une tout autre exp\u00e9rience&nbsp;&#8211; soup\u00e7on auquel, d&rsquo;ailleurs, la pratique lacanienne n&rsquo;\u00e9chappe certes pas (\u00e0 tout seigneur, tout honneur !), de la s\u00e9ance courte au d\u00e9cha\u00eenement des effets de transfert.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;De cet inconciliable t\u00e9moigne en tout cas, en partie au moins, la violence desconflits internes qui d\u00e9chirent, et d\u00e9chir\u00e8rent toujours, depuis Breuer et Freud, le champ psychanalytique. Car si, comme cet expos\u00e9 s&rsquo;est efforc\u00e9 de le d\u00e9montrer, c&rsquo;est d&rsquo;un bout&nbsp;\u00e0 l&rsquo;autre le d\u00e9sir et l&rsquo;\u00e9thique qui structurent ce champ et en constituent les lignes de force, engendrant&nbsp;<em>dans un temps logique second&nbsp;<\/em>exp\u00e9rience et savoir&nbsp;&#8211; cela m\u00eame si la configuration fondatrice originaire de la psychanalyse&nbsp;a une affinit\u00e9 \u00e9lective avec la connaissance, une \u00e9pist\u00e9mophilie intrins\u00e8que dont la f\u00e9condit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mog\u00e8nique est d&rsquo;ailleurs patente et imm\u00e9diate&nbsp;&#8211; on peut comprendre que les d\u00e9bats qui le traversent puissent plus constamment \u00e9voquer les d\u00e9chirements du religieux ou du politique que les controverses toujours r\u00e9gl\u00e9es en d\u00e9finitive par le factuel du monde de la science*.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>*Amplification d&rsquo;un expos\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 le 1er Octobre 1994&nbsp;\u00e0 la 9\u00e8me Journ\u00e9e d&rsquo;Etudes de l&rsquo;EPCI consacr\u00e9e&nbsp;\u00e0&nbsp;<em>L&rsquo;hyst\u00e9rie freudienne hier et aujourd&rsquo;hui<\/em><\/strong><strong>.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><a href=\"javascript:NSLMGlobalUp()\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.paul-bercherie.com\/lmimginv.gif\" alt=\"\"\/><\/a><\/figure>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><br><strong>3 &#8211; Constitution du concept freudien de psychose <\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Je me propose ici de situer les conditions dans lesquelles Freud&nbsp;a pu rencontrer le probl\u00e8me clinique des psychoses. Je tenterai donc de d\u00e9crire&nbsp;\u00e0 grands traits l&rsquo;\u00e9tat de la question au moment o\u00f9 Freud entame ses investigations dans ce champ, les mat\u00e9riaux cliniques et les orientations conceptuelles qu&rsquo;il&nbsp;a pu&nbsp;y emprunter ou qui ont pu guider son regard. Nous pourrons ainsi mesurer&nbsp;\u00e0 la fois l&rsquo;originalit\u00e9 sp\u00e9cifique de l&rsquo;abord freudien, comme les filiations qui le rattachent&nbsp;\u00e0 son enracinement historique. Je m\u2019appuierai sur les deux tomes de mes&nbsp;<em>Fondements de la clinique<\/em>, qui constituent la toile de fond de cet article, et o\u00f9 l&rsquo;on pourra trouver une \u00e9tude plus compl\u00e8te des documents sur lesquels il s&rsquo;appuie.<br><strong><br>A&nbsp;\u2013 Position du probl\u00e8me avant Freud&nbsp;<\/strong><br><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;1\u00b0) Il me semble que le Vocabulaire de la psychanalyse de J. Laplanche et J.-B. Pontalis exprime une opinion tr\u00e8s largement r\u00e9pandue dans le milieu psychanalytique en consid\u00e9rant que, vers 1895-1900, Freud \u00ab&nbsp;trouve dans la culture psychiatrique de langue allemande une distinction bien assur\u00e9e du point de vue clinique entre psychoses et n\u00e9vroses&nbsp;\u00bb (p 269) C&rsquo;est l\u00e0 pourtant une affirmation totalement erron\u00e9e&nbsp;: les deux termes existent certes depuis d\u00e9j\u00e0 longtemps dans le vocabulaire nosologique (plus d&rsquo;un si\u00e8cle pour le terme de n\u00e9vrose, un demi-si\u00e8cle pour celui de psychose), ils sont d&rsquo;un emploi tr\u00e8s courant, mais ne constituent nullement un couple d&rsquo;oppos\u00e9s, attendu qu&rsquo;ils ressortent&nbsp;\u00e0 deux plans conceptuels diff\u00e9rents, en quelque sorte perpendiculaires l&rsquo;un&nbsp;\u00e0 l&rsquo;autre. Loin de s&rsquo;exclure, ils peuvent au contraire tr\u00e8s facilement se superposer, une m\u00eame entit\u00e9 (par exemple la m\u00e9lancolie ou la manie dans la litt\u00e9rature psychiatrique allemande de l&rsquo;\u00e9poque) pouvant \u00eatre&nbsp;\u00e0 la fois une psychose et une n\u00e9vrose.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En effet, le terme de&nbsp;<em>psychose<\/em>&nbsp;signifie alors tout simplement maladie mentale, affection psychiatrique&nbsp;: il s&rsquo;est substitu\u00e9 comme concept technique au vieux terme de folie, dans la mesure o\u00f9 l&rsquo;\u00e9volution des conceptions cliniques tendait&nbsp;\u00e0 en faire non plus un genre, mais une classe, et donc&nbsp;\u00e0 l&#8217;employer au pluriel (cf.&nbsp;<em>Texte n\u00b01<\/em>). Aucune signification plus pr\u00e9cise ne limite l&rsquo;extension du terme de psychose, qui recouvre aussi bien les troubles mentaux d&rsquo;origine organique (\u00ab&nbsp;psychose paralytique&nbsp;\u00bb pour la paralysie g\u00e9n\u00e9rale par exemple) que les affections fonctionnelles&nbsp;&#8211; les d\u00e9lires proprement dits,&nbsp;&#8211; ou que ces d\u00e9rangements mentaux limites et contr\u00f4l\u00e9s qu&rsquo;on appellerait plut\u00f4t n\u00e9vroses de nos jours (cf. la \u00ab&nbsp;psychose obsessionnelle&nbsp;\u00bb des auteurs de l&rsquo;\u00e9poque).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Quant au terme de&nbsp;<em>n\u00e9vrose<\/em>, il d\u00e9signe, lui, non pas une notion clinique comme celui de psychose, mais un concept \u00e9tiologique et nosologique&nbsp;: ces affections fonctionnelles du syst\u00e8me nerveux o\u00f9 les perturbations les plus \u00e9tendues et les plus \u00e9tag\u00e9es de ses fonctions ne reposent sur aucune l\u00e9sion organique d\u00e9celable. On s&rsquo;interroge alors sur le fait de savoir s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un cadre provisoire, appel\u00e9&nbsp;\u00e0 dispara\u00eetre avec le progr\u00e8s des techniques histologiques (la maladie de Parkinson, par exemple, restera encore longtemps une n\u00e9vrose), ou s&rsquo;il pourrait bel et bien s&rsquo;agir d&rsquo;une classe d&rsquo;affections ayant une r\u00e9elle coh\u00e9rence conceptuelle, et qui se caract\u00e9riserait par la b\u00e9nignit\u00e9 du point de vue pronostique et la fugacit\u00e9 de leurs sympt\u00f4mes, mais aussi par la permanence de la maladie, c&rsquo;est-\u00e0-dire son aspect constitutionnel, manifestation d&rsquo;un terrain d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratif, d&rsquo;une tare plus ou moins h\u00e9r\u00e9ditaire. Les psychoses sans base organique objectivable, ne reposant ni sur une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale ni sur un processus toxi-infectieux, tendent ainsi&nbsp;\u00e0 \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des n\u00e9vroses, et cela dans un double cadre. D&rsquo;abord comme des affections autonomes, des n\u00e9vroses de cette zone du syst\u00e8me nerveux qui correspond aux processus hi\u00e9rarchiquement les plus \u00e9lev\u00e9s, c&rsquo;est-\u00e0-dire au psychisme&nbsp;: ce sont les&nbsp;<em>psychon\u00e9vroses,<\/em>&nbsp;maladies mentales fonctionnelles, parfois dites \u00ab&nbsp;psychoses proprement dites&nbsp;\u00bb (Magnan les oppose aux \u00ab&nbsp;\u00e9tats mixtes&nbsp;\u00bb entre la psychiatrie et la pathologie m\u00e9dicale). Ensuite comme les manifestations particuli\u00e8res, \u00e9tendues aux fonctions nerveuses sup\u00e9rieures, c&rsquo;est-\u00e0-dire mentales, des grandes n\u00e9vroses g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es, telles l&rsquo;\u00e9pilepsie, l&rsquo;hyst\u00e9rie ou la neurasth\u00e9nie, dont les sympt\u00f4mes couvrent l&rsquo;ensemble des fonctions nerveuses. Dans la nosologie allemande courante&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, celle de Krafft-Ebing, on distingue alors&nbsp;:&nbsp;<br>&nbsp;&#8211; les troubles mentaux constants, perturbations caract\u00e9rielles et affectives des n\u00e9vros\u00e9s (neuropsychoses)&nbsp;;&nbsp;<br>&nbsp;&#8211; les&nbsp;<em>accidents mentaux<\/em>, qui font directement partie de la n\u00e9vrose, comme les crises psychiques et les \u00e9tats seconds hyst\u00e9riques&nbsp;;&nbsp;&#8211; enfin, les psychoses qui naissent sur le terrain de la n\u00e9vrose, mais ne diff\u00e8rent que par quelques d\u00e9tails des autres psychoses autonomes (ainsi la parano\u00efa hyst\u00e9rique, o\u00f9 sont plus fr\u00e9quents les th\u00e8mes \u00e9rotico-mystiques et les sympt\u00f4mes de pers\u00e9cution physique).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L&rsquo;opposition conceptuelle n\u00e9vrose-psychose, c&rsquo;est-\u00e0-dire finalement le concept de psychose, est donc quelque chose de purement freudien et le restera longtemps. Ainsi Pierre Janet peut para\u00eetre rejoindre Freud puisque, vers la m\u00eame \u00e9poque, il ne reconna\u00eet que deux n\u00e9vroses, l&rsquo;hyst\u00e9rie et la psychasth\u00e9nie (qui recouvre grosso modo les troubles phobo-obsessionnels)&nbsp;; mais il ne tardera pas&nbsp;\u00e0 consid\u00e9rer la m\u00e9lancolie, la manie, les d\u00e9lires chroniques et la schizophr\u00e9nie comme des n\u00e9vroses, dans le m\u00eame sens \u00e9tio-pathog\u00e9nique qu&rsquo;il donne&nbsp;\u00e0 ce terme. C&rsquo;est donc dans la pens\u00e9e freudienne elle-m\u00eame qu&rsquo;il faut comprendre la gen\u00e8se de ce couple d&rsquo;oppos\u00e9s, nous verrons comment. Mais se pose d\u00e8s lors la question de savoir au juste ce que Freud&nbsp;a r\u00e9ellement emprunt\u00e9&nbsp;\u00e0 la clinique psychiatrique de son temps&nbsp;: tentons d&rsquo;en faire l&rsquo;inventaire.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;2\u00b0) Je renverrai ici&nbsp;\u00e0 l&rsquo;analyse, faite dans le&nbsp;<em>Texte n\u00b01<\/em>, du mouvement d&rsquo;ensemble de la clinique psychiatrique dans le champ des psychoses. Sur cette base, examinons rapidement les quelques emprunts conceptuels essentiels que Freud op\u00e8re sur la clinique allemande de son \u00e9poque. On peut les grouper sous deux chefs essentiels&nbsp;: concepts nosologiques, mod\u00e8les pathog\u00e9niques.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Sur le plan nosologique, le concept-cl\u00e9 autour duquel tournent la plupart des discussions de l&rsquo;\u00e9cole allemande, en cette fin du XIXe si\u00e8cle, est celui de parano\u00efa. Il recouvre le syndrome d\u00e9lirant, envisag\u00e9 tr\u00e8s globalement puisque, si l&rsquo;on se r\u00e9f\u00e8re aux r\u00e8gles m\u00e9thodologiques de Falret et Morel, il s&rsquo;agit encore d&rsquo;une entit\u00e9 fort mal d\u00e9limit\u00e9e cliniquement, \u00e9tiologiquement et dans son \u00e9volution. Elle peut en effet se pr\u00e9senter aussi bien comme aigu\u00eb ou chronique, hallucinatoire ou sans hallucination, dissociative ou laissant intacte la synth\u00e8se personnelle, primitive ou secondaire&nbsp;\u00e0 une forme aigu\u00eb (manie, m\u00e9lancolie, confusion mentale), issue d&rsquo;un terrain nettement pr\u00e9dispos\u00e9 ou maladie acquise chez des sujets \u00ab&nbsp;au cerveau sain&nbsp;\u00bb. Sa d\u00e9limitation fait d&rsquo;autre part probl\u00e8me par rapport&nbsp;\u00e0 deux groupes cliniques&nbsp;:&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; la n\u00e9vrose obsessionnelle, que quelques auteurs, derri\u00e8re Westphall, consid\u00e8rent comme une parano\u00efa \u00ab&nbsp;abortive&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire critiqu\u00e9e, puisqu&rsquo;elle peut \u00e9galement s&rsquo;analyser comme une invasion de la conscience par des n\u00e9o-formations id\u00e9iques ou hallucinatoires. Krafft-Ebing lui-m\u00eame laissera flotter le syndrome obsessionnel entre la neurasth\u00e9nie, qui en constituerait le socle (cf. plus loin), et la parano\u00efa&nbsp;;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; et la confusion mentale, puisque certains auteurs consid\u00e8rent la parano\u00efa aigu\u00eb comme une forme de confusion onirique o\u00f9 la profusion d\u00e9lirante et hallucinatoire fait passer l&rsquo;obtusion mentale au deuxi\u00e8me plan clinique. Ainsi Meynert inclut-il dans son amentia, aux c\u00f4t\u00e9s de la forme stuporeuse, une forme d\u00e9lirante qui recouvre aussi bien l&rsquo;onirisme que les psychoses d\u00e9lirantes aigu\u00ebs, ce dont Freud utilisera la notion.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Un autre grand emprunt freudien consiste en un mod\u00e8le&nbsp;<em>pathog\u00e9nique<\/em>&nbsp;repris de Morel par la clinique allemande de l&rsquo;\u00e9poque, en particulier par Krafft-Ebing. Je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 plus haut&nbsp;\u00e0 propos du concept de n\u00e9vrose&nbsp;: c&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un \u00e9tat n\u00e9vrosique basal, au sens d&rsquo;une perturbation fonctionnelle diffuse du syst\u00e8me nerveux, tant local que central, qui pr\u00e9existerait&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9closion, sous l&rsquo;influence de causes diverses, des troubles mentaux constitutionnels, ceux au sujet desquels aucune pathog\u00e9nie organique n&rsquo;est objectivable ni vraisemblable. L&rsquo;\u00e9pilepsie et l&rsquo;hyst\u00e9rie servent ici de mod\u00e8les&nbsp;\u00e0 une conception tr\u00e8s large, dont Freud reprendra la substance dans sa grande opposition n\u00e9vroses actuelles\/psychon\u00e9vroses. Il est en tout cas tout&nbsp;\u00e0 fait courant&nbsp;\u00e0 cette \u00e9poque de consid\u00e9rer les sympt\u00f4mes phobo-obsessionnels comme ent\u00e9s sur la neurasth\u00e9nie, syndrome de \u00ab&nbsp;faiblesse irritable&nbsp;\u00bb du syst\u00e8me nerveux, ou d&rsquo;\u00e9tablir un lien entre l&rsquo;hypochondrie-n\u00e9vrose et la parano\u00efa.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Freud sera d&rsquo;autre part tr\u00e8s infuenc\u00e9 par la doctrine de Griesinger, c\u2019est-a-dire l&rsquo;id\u00e9e que les manifestations psychopathologiques se r\u00e9partissent en deux groupes bien distincts&nbsp;:<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; un premier (formes primaires) correspond au processus morbide lui-m\u00eame, et t\u00e9moigne de l&rsquo;invasion d&rsquo;une personnalit\u00e9 qui lutte encore contre les ph\u00e9nom\u00e8nes symptomatiques&nbsp;;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; un deuxi\u00e8me (formes secondaires) est le r\u00e9sultat d&rsquo;une sorte d&rsquo;adaptation terminale au nouveau monde et au nouveau moi qu&rsquo;a cr\u00e9\u00e9s la maladie&nbsp;: travail de compromis, d&rsquo;assimilation des \u00e9l\u00e9ments d\u00e9lirants, de soumission au processus morbide, et parfois de d\u00e9sagr\u00e9gation finale de la personnalit\u00e9.&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Nous verrons&nbsp;\u00e0 quel point Freud (2) dans la deuxi\u00e8me phase de son travail sur les psychoses fut impressionn\u00e9 par le mod\u00e8le ainsi propos\u00e9 par Griesinger, celui de la psychose unique.<br><strong><br>B&nbsp;\u2013 Freud et les psychoses de d\u00e9fense&nbsp;: 1894-1896<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;C&rsquo;est des probl\u00e8mes cliniques que pose l&rsquo;hyst\u00e9rie que la recherche freudienne prend son d\u00e9part, et cela tout aussi bien pour le probl\u00e8me des psychoses, comme nous allons le voir. J&rsquo;ai pu montrer ailleurs comment le travail s\u00e9miologique exemplaire de Charcot parvenait, autour de l&rsquo;ann\u00e9e 1885,&nbsp;\u00e0 ce paradoxe o\u00f9 s&rsquo;origine la psychanalyse&nbsp;: les sympt\u00f4mes hyst\u00e9riques se pr\u00e9sentent indubitablement avec toute l&rsquo;objectivit\u00e9 et la mat\u00e9rialit\u00e9 des signes cliniques des maladies organiques, en particulier neurologiques&nbsp;; pourtant, ils ne sont que l&rsquo;expression d&rsquo;un trouble de la sph\u00e8re mentale, la r\u00e9alisation fonctionnelle d&rsquo;une id\u00e9e d&rsquo;impuissance motrice, d\u2019insensibilit\u00e9 ou d&rsquo;une repr\u00e9sentation perceptive ou motrice. Cette d\u00e9couverte ruine la m\u00e9taphore nerveuse qui dominait la compr\u00e9hension de 1\u2019 hyst\u00e9rie depuis deux si\u00e8cles&nbsp;; elle d\u00e9coule de la confrontation de l&rsquo;hyst\u00e9rie et de 1\u2019 hypnose, avec ses manifestations suggestives, comme du progr\u00e8s de la s\u00e9miologie neurologique, qui d\u00e9montre progressivement le caract\u00e8re non organique de la symptomatologie pseudo-neurologique de la \u00ab&nbsp;grande n\u00e9vrose&nbsp;\u00bb.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;1\u00b0) Freud&nbsp;a d&#8217;embl\u00e9e saisi l&rsquo;importance du probl\u00e8me et ses deux versants&nbsp;; il contribue pour sa part&nbsp;\u00e0 la discussion s\u00e9miologique qui le d\u00e9gage avec les trois premiers paragraphes de son article \u00ab&nbsp;Quelques consid\u00e9rations pour une \u00e9tude comparative des paralysies motrices organiques et hyst\u00e9riques&nbsp;\u00bb, dont il con\u00e7oit le plan d\u00e8s sa rencontre avec Charcot et qu&rsquo;il r\u00e9digera en 1888. Mais il faut aussi souligner que si toute la symptomatologie physique de l&rsquo;hyst\u00e9rie appara\u00eet comme la manifestation d&rsquo;un trouble mental, la situation propre des&nbsp;<em>accidents mentaux<\/em>&nbsp;de la n\u00e9vrose va s&rsquo;en trouver fortement d\u00e9cal\u00e9e. N&rsquo;oublions pas en effet que l&rsquo;hyst\u00e9rie inclut aussi, parmi les diverses formes de crise qu&rsquo;elle peut provoquer, des manifestations hallucinatoires, des \u00e9tats seconds et cr\u00e9pusculaires, des d\u00e9lires ecmn\u00e9siques, des ph\u00e9nom\u00e8nes de personnalit\u00e9s alternantes, qui constituent les psychoses hyst\u00e9riques l\u00e9gitimes, dont nul n&rsquo;a jamais song\u00e9&nbsp;\u00e0 rejeter l&rsquo;appartenance&nbsp;\u00e0 la n\u00e9vrose. Bien qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de troubles aigus, de dur\u00e9e en g\u00e9n\u00e9ral assez br\u00e8ve, le terme de psychose convenait&nbsp;\u00e0 leur d\u00e9signation simplement descriptive, puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit pr\u00e9cis\u00e9ment de troubles mentaux manifestes.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Voici donc que l&rsquo;hyst\u00e9rie propose le mod\u00e8le d\u2019une double modalit\u00e9 de manifestations psychopathologiques&nbsp;: sympt\u00f4mes n\u00e9vrotiques&nbsp;\u00e0 expression pseudo-physique, sympt\u00f4mes psychotiques dont le caract\u00e8re mental est au contraire patent. C&rsquo;est l&rsquo;origine v\u00e9ritable du couple conceptuel n\u00e9vrose-psychose dans la pens\u00e9e freudienne, et du m\u00eame coup, nous allons le voir se charger d&rsquo;un sens bien particulier. D\u00e8s la \u00ab&nbsp;Communication pr\u00e9liminaire&nbsp;\u00bb de Breuer et Freud en 1893, la disparit\u00e9 structurale de deux groupes de sympt\u00f4mes appara\u00eet&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence. Rappelons rapidement qu&rsquo;ils sont amen\u00e9s&nbsp;\u00e0 consid\u00e9rer que \u00ab&nbsp;la dissociation du conscient [&#8230;] existe rudimentairement dans toutes les hyst\u00e9ries. La tendance&nbsp;\u00e0 cette dissociation [&#8230;] serait, dans cette n\u00e9vrose, un ph\u00e9nom\u00e8ne fondamental&nbsp;\u00bb (<em>Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>, p. 8).&nbsp;\u00c0 partir de la constitution de ce groupe psychique s\u00e9par\u00e9 du reste du psychisme et de la conscience, qui constitue le souvenir actif du ou des traumas pathog\u00e8nes, on peut distinguer deux situations&nbsp;:&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; \u00ab&nbsp;le sympt\u00f4me hyst\u00e9rique permanent correspond&nbsp;\u00e0 une infiltration de ce second \u00e9tat dans l&rsquo;innervation corporelle que domine g\u00e9n\u00e9ralement le conscient normal&nbsp;\u00bb (ibid., p. 11)&nbsp;;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; \u00ab&nbsp;l&rsquo;acc\u00e8s hyst\u00e9rique r\u00e9v\u00e8le [&#8230;] que cette condition seconde s&rsquo;est mieux organis\u00e9e et qu&rsquo;\u00e0 un moment donn\u00e9 [elle]&nbsp;a envahi toute l&rsquo;existence du sujet [et] r\u00e9girait l&rsquo;ensemble de l&rsquo;innervation corporelle&nbsp;\u00bb (ibid.). Dans cet \u00e9tat, \u00ab&nbsp;il ne s&rsquo;agit plus que d&rsquo;un ali\u00e9n\u00e9, comme nous le sommes tous dans nos r\u00eaves&nbsp;\u00bb (p. 9).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;D\u00e8s cette \u00e9poque&nbsp;&#8211; et c&rsquo;est ce qui va progressivement l&rsquo;opposer&nbsp;\u00e0 Breuer&nbsp;&#8211; Freud consid\u00e8re la constitution du groupe psychique dissoci\u00e9 de la conscience comme \u00ab&nbsp;la cons\u00e9quence d&rsquo;un acte de volont\u00e9 du malade [&#8230;] dont on peut indiquer le motif&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;Les psychon\u00e9vroses de d\u00e9fense&nbsp;\u00bb, 1894,&nbsp;<em>N\u00e9vrose, Psychose et Perversion<\/em>, p. 2). C&rsquo;est la th\u00e9orie de la d\u00e9fense,&nbsp;\u00e0 laquelle l&rsquo;abandon de l&rsquo;hypnose, et donc l&rsquo;exp\u00e9rience de la r\u00e9sistance du patient&nbsp;\u00e0 la rem\u00e9moration cathartique, l&rsquo;ont amen\u00e9. Dans ce cadre, la double symptomatologie de l&rsquo;hyst\u00e9rie appara\u00eet plus clairement encore comme reposant sur une disparit\u00e9 de structure.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La d\u00e9fense du moi consiste&nbsp;\u00e0 s\u00e9parer l&rsquo;affect, le quantum d&rsquo;excitation attach\u00e9&nbsp;\u00e0 la repr\u00e9sentation traumatique, ce qui permet de la faire dispara\u00eetre de la conscience. Cette somme d&rsquo;excitation subit ensuite un sort qui varie suivant la modalit\u00e9 d\u00e9fensive en cause&nbsp;; dans l&rsquo;hyst\u00e9rie, il s&rsquo;agit de la conversion en innervation corporelle, ce qui g\u00e9n\u00e8re les sympt\u00f4mes physiques, n\u00e9vrotiques. Le moi contr\u00f4le alors la situation, puisque l&rsquo;effort de d\u00e9fense&nbsp;a \u00e9t\u00e9 une r\u00e9ussite.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mais le moi court aussi un danger, celui \u00ab&nbsp;d&rsquo;\u00eatre vaincu, de succomber&nbsp;\u00e0 la psychose&nbsp;\u00bb (<em>Etudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em>, p. 212). C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9chec de la d\u00e9fense, qui voit l&rsquo;invasion du moi par la repr\u00e9sentation traumatique, m\u00e9canisme des \u00ab&nbsp;acc\u00e8s&nbsp;\u00bb ou psychoses hyst\u00e9riques&nbsp;&#8211; le mod\u00e8le physiologique en est le r\u00eave, ou plut\u00f4t le cauchemar.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Telle est donc la premi\u00e8re source de la conception freudienne de la psychose et de l&rsquo;opposition n\u00e9vrose-psychose&nbsp;: la n\u00e9vrose correspond&nbsp;\u00e0 un succ\u00e8s de la d\u00e9fense,&nbsp;\u00e0 une domination du moi sur le mat\u00e9riel refoul\u00e9, et&nbsp;\u00e0 la formation de substituts symptomatiques d\u00e9form\u00e9s&nbsp;; la psychose est le r\u00e9sultat de l&rsquo;\u00e9chec de la d\u00e9fense, de l&rsquo;invasion et de la subjugation du moi par les repr\u00e9sentations pathog\u00e8nes traumatiques. Bien que d\u00e8s cette \u00e9poque, nous allons le voir, Freud dispose de notions plus diversifi\u00e9es et d&rsquo;un mat\u00e9riel vari\u00e9, ce mod\u00e8le explicatif hantera durablement sa pens\u00e9e, jusqu&rsquo;\u00e0 dominer finalement sa conception de la psychose. Il faut d&rsquo;ailleurs indiquer que la r\u00e9f\u00e9rence au r\u00eave, d\u00e8s 1892, avant donc toute d\u00e9couverte propre&nbsp;\u00e0 Freud dans ce champ, pointe au passage l&rsquo;origine d&rsquo;une telle conception, le mod\u00e8le conceptuel du psychisme qui la cadre. Il s&rsquo;agit de la th\u00e9orie psychologique spiritualiste issue de Maine de Biran, que Baillarger&nbsp;a impos\u00e9e en psychopathologie sous le nom de&nbsp;<em>th\u00e9orie de l&rsquo;automatisme<\/em>&nbsp;; je l&rsquo;ai d\u00e9crite en d\u00e9tail ailleurs (cf.&nbsp;<em>Texte n\u00b02<\/em>).<br><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;2\u00b0) Mais au m\u00eame moment, le concept de d\u00e9fense va permettre&nbsp;\u00e0 Freud une plus large perc\u00e9e dans le champ psychopathologique&nbsp;&#8211; l&rsquo;analyse de la n\u00e9vrose obsessionnelle, mais aussi de deux formes de psychoses de d\u00e9fense, la \u00ab&nbsp;confusion hallucinatoire&nbsp;\u00bb et la parano\u00efa. Dans la troisi\u00e8me partie de son article sur les&nbsp;<em>Psychon\u00e9vroses de d\u00e9fense&nbsp;<\/em>(1894), Freud examine en effet un cas qu&rsquo;il diagnostique&nbsp;<em>confusion hallucinatoire<\/em>&nbsp;ou&nbsp;<em>Amentia<\/em>&nbsp;de Meynert. La nosologie de cette \u00e9poque ne laissait&nbsp;\u00e0 vrai dire gu\u00e8re d&rsquo;autres possibilit\u00e9s que d&rsquo;assimiler ce genre de syndromes&nbsp;\u00e0 un onirisme, et donc au groupe de la confusion mentale (amentia). Il s&rsquo;agit en fait de ce type de bouff\u00e9es d\u00e9lirantes que l&rsquo;\u00e9cole de Claude appellera, dans l&rsquo;entre-deux-guerres, \u00ab&nbsp;d\u00e9lire de r\u00eaverie&nbsp;\u00bb ou&nbsp;<em>schizomanie<\/em>. Le sujet s&rsquo;y confine dans une r\u00e9alisation imaginaire autistique de d\u00e9sirs auxquels la r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;a amen\u00e9 qu&rsquo;une objection plus ou moins brutale&nbsp;; la perte d&rsquo;objet, comme dans le cas de Freud, en est un exemple privil\u00e9gi\u00e9. Le degr\u00e9 d&rsquo;objectivation des sc\u00e9narios imaginatifs de ces sujets est difficile&nbsp;\u00e0 v\u00e9rifier, mais n&rsquo;atteint probablement pas le r\u00e9alisme hallucinatoire des \u00e9tats oniriques.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Freud remarque donc qu&rsquo;on&nbsp;a ici affaire&nbsp;\u00e0 une \u00ab&nbsp;esp\u00e8ce beaucoup plus \u00e9nergique et efficace de d\u00e9fense. Elle consiste en ceci que le moi rejette la repr\u00e9sentation insupportable en m\u00eame temps que son affect, et se comporte comme si la repr\u00e9sentation n&rsquo;\u00e9tait jamais parvenue jusqu&rsquo;au moi. Mais au moment o\u00f9 cela est accompli, la personne se trouve dans une psychose&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;Les Psychon\u00e9vroses de d\u00e9fense&nbsp;\u00bb, p. 12). En fait, \u00ab&nbsp;on est donc en droit de dire que le moi s&rsquo;est d\u00e9fendu contre la repr\u00e9sentation insupportable par la fuite dans la psychose&nbsp;\u00bb (ibid., p. 13).&nbsp;A l&rsquo;inverse donc de la psychose hyst\u00e9rique, la \u00ab&nbsp;confusion hallucinatoire&nbsp;\u00bb est bien le r\u00e9sultat d&rsquo;une man\u0153uvre d\u00e9fensive r\u00e9ussie. Freud utilise ici l&rsquo;autre face, positive cette fois, du mod\u00e8le onirique&nbsp;: le r\u00eave heureux, l&rsquo;accomplissement omnipotent du d\u00e9sir. Il est d&rsquo;ailleurs \u00e9vident que la repr\u00e9sentation traumatique en cause n&rsquo;est pas, cette fois, d&rsquo;une nature identique&nbsp;\u00e0 celle des autres cas de n\u00e9vroses de d\u00e9fense&nbsp;: il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une motion sexuelle, mais d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 p\u00e9nible. Freud le remarque bien&nbsp;: \u00ab&nbsp;le moi s&rsquo;arrache&nbsp;\u00e0 la repr\u00e9sentation inconciliable, mais celle-ci est&nbsp;<em>ins\u00e9parablement attach\u00e9e&nbsp;\u00e0 un fragment de r\u00e9alit\u00e9<\/em>, si bien que le moi, en accomplissant cette action, s&rsquo;est s\u00e9par\u00e9 aussi, en totalit\u00e9 ou en partie, de la r\u00e9alit\u00e9.&nbsp;\u00bb (ibid., c&rsquo;est moi qui souligne.)<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il faudra quinze ans pour que Freud puisse tirer parti sur le plan th\u00e9orique de ce contraste, trente (3) pour qu&rsquo;il en d\u00e9finisse clairement les coordonn\u00e9es&nbsp;: le mod\u00e8le psychologique associationniste qu&rsquo;il utilise en 1894 lui interdit la diff\u00e9renciation du statut de deux repr\u00e9sentations. Il sera d&rsquo;abord n\u00e9cessaire qu&rsquo;il soit fortement r\u00e9vis\u00e9 pour que les registres du fonctionnement subjectif et de l&rsquo;activit\u00e9 du moi (th\u00e9orie du narcissisme, deuxi\u00e8me topique) acqui\u00e8rent une place dans la th\u00e9orie et \u00e9clairent dans la clinique ce type d&rsquo;oppositions.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Dans un manuscrit contemporain qu&rsquo;il adresse&nbsp;\u00e0 Fliess, le \u00ab&nbsp;Manuscrit H&nbsp;\u00bb de janvier 1895, Freud \u00e9tend ses analyses&nbsp;\u00e0 un cas de parano\u00efa (4). Les sympt\u00f4mes d\u00e9lirants (id\u00e9es de r\u00e9f\u00e9rence, de surveillance, commentaires p\u00e9joratifs)&nbsp;y apparaissent comme le substitut d&rsquo;un reproche int\u00e9rieur inconscient concernant un souvenir \u00e9rotique refoul\u00e9. Freud remarque&nbsp;: \u00ab&nbsp;le d\u00e9placement se r\u00e9alise tr\u00e8s simplement. Il s&rsquo;agit du m\u00e9susage d&rsquo;un m\u00e9canisme psychique courant&nbsp;&#8211; celui du d\u00e9placement ou de la projection. Toutes les fois que se produit une transformation int\u00e9rieure, nous pouvons l&rsquo;attribuer soit&nbsp;\u00e0 une cause int\u00e9rieure, soit&nbsp;\u00e0 une cause ext\u00e9rieure. Si quelque chose nous emp\u00eache de choisir le motif int\u00e9rieur, nous optons en faveur du motif ext\u00e9rieur. En second lieu, nous sommes accoutum\u00e9s&nbsp;\u00e0 voir nos \u00e9tats int\u00e9rieurs se r\u00e9v\u00e9ler&nbsp;\u00e0 autrui (par l&rsquo;expression de nos \u00e9mois). C&rsquo;est ce qui donne lieu&nbsp;\u00e0 l&rsquo;id\u00e9e normale d&rsquo;\u00eatre observ\u00e9 et&nbsp;\u00e0 la projection normale. Car ces r\u00e9actions demeurent normales tant que nous restons conscients de nos propres modifications int\u00e9rieures. Si nous les oublions, si nous ne tenons compte que du terme du syllogisme qui aboutit au dehors, nous avons une parano\u00efa avec ses exag\u00e9rations relatives&nbsp;\u00e0 ce que les gens savent sur nous et&nbsp;\u00e0 ce qu&rsquo;ils nous font [&#8230;] Il s&rsquo;agit d&rsquo;un m\u00e9susage du m\u00e9canisme de projection utilis\u00e9 en tant que d\u00e9fense.&nbsp;\u00bb (<em>La Naissance de la psychanalyse<\/em>, p.&nbsp;100.)<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il se demande ensuite&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cette mani\u00e8re de voir s&rsquo;applique-t-elle aussi&nbsp;\u00e0 d&rsquo;autres cas de parano\u00efa&nbsp;? Je devrais dire&nbsp;\u00e0 tous les cas [&#8230;] Le parano\u00efaque revendicateur ne peut tol\u00e9rer l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;avoir agi injustement ou de devoir partager ses biens. En cons\u00e9quence, il trouve que la sentence n&rsquo;a aucune validit\u00e9 l\u00e9gale, c&rsquo;est lui qui&nbsp;a raison [&#8230;] Une grande nation ne peut supporter l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 battue. Ergo, elle n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 vaincue&nbsp;; la victoire ne compte pas. Voil\u00e0 un exemple de parano\u00efa collective o\u00f9 se cr\u00e9e un d\u00e9lire de trahison [&#8230;] Le fonctionnaire qui ne figure pas sur le tableau d&rsquo;avancement&nbsp;a besoin de croire que ses pers\u00e9cuteurs ont foment\u00e9 un complot contre lui et qu&rsquo;on l&rsquo;espionne dans sa chambre. Sinon, il devrait admettre son propre naufrage. Mais ce n&rsquo;est pas toujours un d\u00e9lire de pers\u00e9cution qui se produit. La m\u00e9galomanie r\u00e9ussit peut-\u00eatre mieux encore&nbsp;\u00e0 \u00e9liminer du moi l&rsquo;id\u00e9e p\u00e9nible. Pensons, par exemple,&nbsp;\u00e0 cette cuisini\u00e8re dont l&rsquo;\u00e2ge&nbsp;a fl\u00e9tri les charmes et qui doit s&rsquo;habituer&nbsp;\u00e0 penser que le bonheur d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9e n&rsquo;est pas fait pour elle. Voil\u00e0 le moment venu de d\u00e9couvrir que le patron montre clairement son d\u00e9sir de l&rsquo;\u00e9pouser et le lui fait entendre, avec une remarquable timidit\u00e9, mais n\u00e9anmoins de fa\u00e7on indiscutable.&nbsp;\u00bb (ibid., p. 101.)<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\u00c0 ce stade donc de sa recherche, Freud dispose de trois mod\u00e8les psychopathologiques pour penser le probl\u00e8me des psychoses (5) :<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; la psychose de&nbsp;<em>subjugation du moi<\/em>, qui correspond&nbsp;\u00e0 un \u00e9chec de la d\u00e9fense et&nbsp;\u00e0 une invasion de la conscience par le refoul\u00e9 victorieux. C&rsquo;est le type du cauchemar et des psychoses hyst\u00e9riques.&nbsp;A leur sujet, il remarque, dans le \u00ab&nbsp;Manuscrit H&nbsp;\u00bb, que \u00ab&nbsp;les hallucinations&nbsp;y sont d\u00e9sagr\u00e9ables au moi&nbsp;\u00bb (p. 102) puisqu&rsquo;elles manifestent la mainmise du refoul\u00e9&nbsp;;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; les deux formes de&nbsp;<em>psychoses de d\u00e9fense&nbsp;<\/em>: le d\u00e9lire projectif parano\u00efaque et la r\u00e9alisation hallucinatoire de d\u00e9sir, qui oppose&nbsp;\u00e0 la repr\u00e9sentation p\u00e9nible son contraire (amentia, m\u00e9galomanie). C&rsquo;est le caract\u00e8re commun de la d\u00e9fense r\u00e9ussie qui permet&nbsp;\u00e0 Freud de les rapprocher, car, en fin de compte, \u00ab&nbsp;l&rsquo;id\u00e9e d\u00e9lirante est soit la copie de l&rsquo;id\u00e9e rejet\u00e9e soit son contraire (m\u00e9galomanie). La parano\u00efa et la confusion hallucinatoire sont les deux psychoses de d\u00e9fense ou d&rsquo;inversion en contraire. Les id\u00e9es de r\u00e9f\u00e9rence de la parano\u00efa sont analogues aux hallucinations des \u00e9tats confusionnels, puisqu&rsquo;elles cherchent&nbsp;\u00e0 affirmer le contraire du fait qui&nbsp;a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9. Ainsi, les id\u00e9es de r\u00e9f\u00e9rence cherchent toujours&nbsp;\u00e0 prouver l&rsquo;exactitude de la projection&nbsp;\u00bb&nbsp;(&nbsp;<em>St.Ed.,<\/em>1, 212&nbsp;; traduction fran\u00e7aise, p. 102, incompr\u00e9hensible).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ce caract\u00e8re de d\u00e9n\u00e9gation d\u00e9lirante et de satisfaction \u00e9gotique du d\u00e9sir permet d&rsquo;ailleurs&nbsp;\u00e0 Freud une incontestable intuition de la structure narcissique des psychoses. Ainsi affirme-t-il&nbsp;: \u00ab&nbsp;dans tous ces cas, la t\u00e9nacit\u00e9 avec laquelle le sujet s&rsquo;accroche&nbsp;\u00e0 son id\u00e9e d\u00e9lirante est \u00e9gale&nbsp;\u00e0 celle qu&rsquo;il d\u00e9ploie pour chasser hors de son moi quelque autre id\u00e9e intol\u00e9rable. Ces malades aiment leur d\u00e9lire comme ils s&rsquo;aiment eux-m\u00eames. Voil\u00e0 tout le secret.&nbsp;\u00bb (<em>La Naissance,<\/em>&nbsp;p. 101.) L\u00e0 encore, le mod\u00e8le associationniste du psychisme, qui domine&nbsp;\u00e0 cette \u00e9poque la pens\u00e9e freudienne, interdira la claire saisie conceptuelle de cette premi\u00e8re intuition clinique.Il nous faut d&rsquo;abord remarquer que c&rsquo;est le concept assez souple de d\u00e9fense qui permet&nbsp;\u00e0 Freud de disposer ainsi d&rsquo;un spectre assez large de m\u00e9canismes psychopathologiques, et donc d&rsquo;une nosologie ouverte. Du reste, si sa p\u00e9n\u00e9tration d\u00e9j\u00e0 remarquable de la psychologie des psychon\u00e9vroses le d\u00e9tache incontestablement, d\u00e8s cette \u00e9poque, de son contexte historique, entamant la structuration de la psychanalyse comme champ autonome du savoir, l&rsquo;ensemble de ses acquis cliniques s&rsquo;inscrit dans le registre&nbsp;: cause, origine, signification et m\u00e9canisme du&nbsp;<em>sympt\u00f4me<\/em>. Il fait partie des conditions \u00e9pist\u00e9mologiques m\u00eames de la perc\u00e9e freudienne que sa d\u00e9marche l&rsquo;oriente d&rsquo;abord plus vers l&rsquo;investigation des sympt\u00f4mes que de la maladie, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la structure, j&rsquo;ai tent\u00e9 de le d\u00e9montrer ailleurs. Pour ce qui est de la d\u00e9termination en dernier ressort, de ce qu&rsquo;il appellera bient\u00f4t le \u00ab&nbsp;choix de la n\u00e9vrose&nbsp;\u00bb&nbsp;&#8211; ici, en l&rsquo;occurrence, celui de la d\u00e9fense&nbsp;&#8211; Freud reconna\u00eet qu&rsquo;il s&rsquo;agit encore d&rsquo;un&nbsp;\u00ab processus [qui] \u00e9chappe [&#8230;]&nbsp;\u00e0 l&rsquo;analyse psychologico-clinique. Il faut le consid\u00e9rer comme l&rsquo;expression d&rsquo;une disposition pathologique accentu\u00e9e&nbsp;\u00bb (\u00e0 propos du cas d&rsquo;amentia&nbsp;&#8211; \u00ab&nbsp;Les neuropsychoses de d\u00e9fense&nbsp;\u00bb, op. cit., p. 13). C&rsquo;est en effet&nbsp;\u00e0 la constitution particuli\u00e8re du malade qu&rsquo;on est ici renvoy\u00e9, et donc&nbsp;\u00e0 une th\u00e9orie \u00e9tiopathog\u00e9nique qui s&rsquo;inscrit dans la tradition de Morel, alors pr\u00e9gnante sur toutes les \u00e9coles cliniques europ\u00e9ennes.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;3\u00b0) Quelques mois&nbsp;\u00e0 peine apr\u00e8s ces premiers travaux, Freud se met&nbsp;\u00e0 r\u00e9diger l&rsquo;Esquisse d&rsquo;une psychologie scientifique (automne 1895). Elle repose sur un nouveau pas dans l&rsquo;investigation clinique de l&rsquo;hyst\u00e9rie, dont la th\u00e9orie de la s\u00e9duction repr\u00e9sente le constat doctrinal, et qui n&rsquo;est rien moins que la premi\u00e8re rencontre de Freud avec la sexualit\u00e9 infantile. C&rsquo;est sur cette base que Freud envoie&nbsp;\u00e0 Fliess, le 1er janvier 1896, le \u00ab&nbsp;Manuscrit K&nbsp;\u00bb, qu&rsquo;il intitule \u00ab&nbsp;Conte de No\u00ebl&nbsp;\u00bb, et dont les mat\u00e9riaux sont repris dans les \u00ab&nbsp;Nouvelles remarques sur les psychon\u00e9vroses de d\u00e9fense&nbsp;\u00bb (1896 \u00e9galement). La nouvelle optique repr\u00e9sente d&rsquo;une certaine mani\u00e8re l&rsquo;acceptation de l&rsquo;argument de Breuer, qui ne pouvait imaginer qu&rsquo;un effort actuel de d\u00e9fense puisse cr\u00e9er le clivage hyst\u00e9rique&nbsp;; Freud trouve donc dans l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;effet apr\u00e8s-coup d&rsquo;un traumatisme sexuel pr\u00e9coce la cl\u00e9 du refoulement originaire, condition pr\u00e9alable&nbsp;\u00e0 toute d\u00e9fense pathologique ult\u00e9rieure.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Corr\u00e9lativement, le concept de d\u00e9fense va progressivement dispara\u00eetre pour trente ans de la pens\u00e9e freudienne, puisque le refoulement est d\u00e9sormais le primum movens, le tronc commun oblig\u00e9 du processus n\u00e9vrotique, quelle qu&rsquo;en soit l&rsquo;issue finale.&nbsp;\u00c0 la place de la conception primitive, o\u00f9 d\u00e9fense et formation de sympt\u00f4me formaient un seul et m\u00eame mouvement, Freud va d\u00e9gager de la n\u00e9vrose obsessionnelle un nouveau mod\u00e8le beaucoup plus complexe. Il&nbsp;y distingue quatre p\u00e9riodes&nbsp;:&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; la premi\u00e8re est celle de l&rsquo;\u00ab&nbsp;immoralit\u00e9 infantile&nbsp;\u00bb, o\u00f9 se produisent les \u00e9v\u00e9nements qui deviendront apr\u00e8s coup traumatiques et qui constituent le noyau du refoul\u00e9 originaire&nbsp;;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; la seconde se distingue par l&rsquo;apparition de la maturit\u00e9 sexuelle, l&rsquo;investissement sexuel des sc\u00e8nes infantiles et le refoulement&nbsp;;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; dans la troisi\u00e8me p\u00e9riode, appara\u00eet&nbsp;\u00e0 la place un&nbsp;<em>sympt\u00f4me primaire de d\u00e9fense<\/em>, que Freud appellera plus tard formation r\u00e9actionnelle, et qui est la n\u00e9gation exacte du refoul\u00e9. Dans la n\u00e9vrose obsessionnelle o\u00f9 il s&rsquo;agit d&rsquo;une sc\u00e8ne (secondaire) de s\u00e9duction active et du reproche int\u00e9rieur qui&nbsp;y est li\u00e9, c&rsquo;est une nuance de scrupulosit\u00e9, de honte, de m\u00e9fiance de soi qui marque cette troisi\u00e8me p\u00e9riode de \u00ab&nbsp;sant\u00e9 apparente&nbsp;\u00bb&nbsp;;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; la quatri\u00e8me est celle o\u00f9 \u00e9clate la maladie proprement dite, par l&rsquo;\u00e9chec de la d\u00e9fense et le retour du refoul\u00e9 (en particulier sous l&rsquo;action de perturbations sexuelles&nbsp;<em>actuelles<\/em>). Le reproche r\u00e9appara\u00eet alors d\u00e9form\u00e9, soit d\u00e9plac\u00e9 sur des repr\u00e9sentations neutres obs\u00e9dantes, soit sous la forme d&rsquo;un affect p\u00e9nible obs\u00e9dant.&nbsp;A ce stade, une lutte s&rsquo;engage entre ces formations de compromis et la&nbsp;<em>d\u00e9fense secondaire&nbsp;<\/em>(ruminations, folie du doute, c\u00e9r\u00e9moniaux, phobies diverses, compulsions) que le moi leur oppose, et qui sera rapidement infiltr\u00e9e elle-m\u00eame par le refoul\u00e9&nbsp;&#8211; d&rsquo;o\u00f9 son caract\u00e8re compulsif. Parfois, le moi \u00e9puis\u00e9 est vaincu par les sympt\u00f4mes, qui emportent ainsi la croyance, ce qui donne lieu&nbsp;\u00e0 des \u00e9pisodes de d\u00e9lire m\u00e9lancolique (sympt\u00f4mes de&nbsp;<em>domination du moi<\/em>).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cette tr\u00e8s remarquable analyse va demeurer le mod\u00e8le de la description d&rsquo;un processus n\u00e9vrotique pour l&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u0153uvre de Freud. On remarquera qu&rsquo;elle comporte une diff\u00e9renciation hi\u00e9rarchique de quatre groupes de sympt\u00f4mes et permet d&rsquo;ailleurs la distinction de plusieurs formes cliniques de n\u00e9vrose obsessionnelle suivant la pr\u00e9dominance de l&rsquo;un ou l&rsquo;autre type symptomatique. Mais ce mod\u00e8le, que Freud tente aussit\u00f4t d&rsquo;appliquer&nbsp;\u00e0 la parano\u00efa, va avoir un effet tr\u00e8s particulier sur sa th\u00e9orie des psychoses, li\u00e9 l\u00e0 encore&nbsp;\u00e0 la conception d&rsquo;une phase primaire commune de refoulement.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En effet, Freud peut d\u00e9gager une stratification symptomatique homologue des manifestations cliniques parano\u00efaques&nbsp;:<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; apr\u00e8s la premi\u00e8re phase, o\u00f9 ont lieu les sc\u00e8nes traumatiques, le refoulement se fait par la voie de la projection, \u00ab&nbsp;et le sympt\u00f4me (primaire) de d\u00e9fense qui est \u00e9rig\u00e9 est celui de la m\u00e9fiance&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des autres&nbsp;\u00bb (\u00ab Nouvelles remarques \u00bb,&nbsp;<em>N\u00e9vrose, Psychose et Perversion<\/em>, p. 80).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; les formations de compromis du retour du refoul\u00e9 consistent en impressions d\u00e9lirantes d&rsquo;observation, en voix et en hallucinations visuelles et sensitives. Il faut souligner que si les troisi\u00e8mes paraissent&nbsp;\u00e0 Freud \u00ab&nbsp;plus proche du caract\u00e8re de l&rsquo;hyst\u00e9rie&nbsp;\u00bb (ibid., p. 81), les secondes, o\u00f9 \u00ab&nbsp;les reproches refoul\u00e9s font retour sous forme de pens\u00e9es mises&nbsp;\u00e0 voix haute&nbsp;\u00bb, (ibid.) lui paraissent fonctionner \u00ab&nbsp;tout&nbsp;\u00e0 fait comme dans les obsessions&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;Manuscrit K&nbsp;\u00bb, L<em>a Naissance,&nbsp;<\/em>p. 135).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211;&nbsp;\u00e0 la place de la d\u00e9fense secondaire de la n\u00e9vrose obsessionnelle, on va ici assister&nbsp;\u00e0 \u00ab&nbsp;la formation d\u00e9lirante combinatoire, le d\u00e9lire d&rsquo;interpr\u00e9tation, qui aboutit&nbsp;\u00e0 l&rsquo;<em>alt\u00e9ration du moi&nbsp;<\/em>\u00bb (\u00ab&nbsp;Nouvelles remarques&nbsp;\u00bb, p. 91). C&rsquo;est un travail d&rsquo;assimilation des sympt\u00f4mes, puisque le mode particulier de la d\u00e9fense primaire (projection) fait qu&rsquo;ils trouvent cr\u00e9ance aupr\u00e8s du moi, ce que Freud consid\u00e8re \u00ab&nbsp;comme la preuve que celui-ci&nbsp;a \u00e9t\u00e9 vaincu. Le processus s&rsquo;ach\u00e8ve soit par une m\u00e9lancolie (impression de petitesse du moi), o\u00f9 la cr\u00e9ance, refus\u00e9e au processus primaire, est secondairement accord\u00e9e aux d\u00e9formations, soit&nbsp;&#8211; et c&rsquo;est l\u00e0 une forme plus grave et plus fr\u00e9quente&nbsp;&#8211; par un d\u00e9lire de protection (m\u00e9galomanie), jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 le moi se trouve compl\u00e8tement d\u00e9form\u00e9&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;Manuscrit K&nbsp;\u00bb, op. cit., p.&nbsp;136).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;On le voit, la souplesse et la complexit\u00e9 du nouveau mod\u00e8le du d\u00e9roulement d&rsquo;un processus n\u00e9vrotique permettent&nbsp;\u00e0 Freud une d\u00e9marche tr\u00e8s originale par rapport m\u00eame&nbsp;\u00e0 sa propre m\u00e9thodologie dans le champ des n\u00e9vroses proprement dites. On peut constater en effet que les divers m\u00e9canismes psychotiques qu&rsquo;il avait pu isoler se trouvent maintenant int\u00e9gr\u00e9s aux \u00e9tapes d&rsquo;un proc\u00e8s unique, aux c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;autres de description in\u00e9dite.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ainsi le sympt\u00f4me primaire de d\u00e9fense et le premier groupe de formations de compromis (impressions d&rsquo;observation et de surveillance) correspondent au m\u00e9canisme proprement parano\u00efaque d\u00e9crit en 1895. Les deux autres groupes de sympt\u00f4mes du retour du refoul\u00e9 recouvrent l&rsquo;une des formations hallucinatoires de type \u00ab&nbsp;psychoses hyst\u00e9riques&nbsp;\u00bb, l&rsquo;autre les voix que Freud, nous l&rsquo;avons vu, rapproche des obsessions. La d\u00e9fense secondaire, elle, int\u00e8gre parmi ses diverses formes la m\u00e9galomanie, c&rsquo;est-\u00e0-dire le d\u00e9lire de r\u00e9alisation de d\u00e9sir. Encore le mat\u00e9riel restreint dont dispose alors Freud ne lui permet-il pas d&rsquo;aller bien loin dans cette voie, qui va rester le mod\u00e8le d\u00e9finitif de l&rsquo;appr\u00e9hension freudienne des psychoses, comme on pourra le v\u00e9rifier par l&rsquo;examen des travaux de la deuxi\u00e8me grande p\u00e9riode de leur \u00e9tude clinique, celle des ann\u00e9es 1910-1915. Ainsi la \u00ab&nbsp;d\u00e9mence&nbsp;\u00bb autistique schizophr\u00e9nique, dont Freud emprunte&nbsp;\u00e0 Jung et Bleuler le concept, se verra-t-elle int\u00e9gr\u00e9e au grand cycle psychotique.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;On peut d&rsquo;autre part remarquer que l&rsquo;analyse \u00ab&nbsp;psychologico-clinique\u00bb&nbsp;\u00e0 laquelle Freud se livre ici lui permet de diff\u00e9rencier structuralement des m\u00e9canismes psychopathologiques que la clinique psychiatrique (donc descriptive) de son temps ne distingue pas encore&nbsp;: ainsi de la sp\u00e9cificit\u00e9 du statut des voix, des hallucinations sensorielles et sensitives, des \u00ab&nbsp;impressions d\u00e9lirantes&nbsp;\u00bb (d&rsquo;observation, de surveillance, de commentaire), des fantaisies d&rsquo;auto-satisfaction (amentia, m\u00e9galomanie) et bient\u00f4t de la d\u00e9sagr\u00e9gation autistique schizophr\u00e9nique, etc.&nbsp;A ce titre, on peut penser que la clinique fran\u00e7aise, beaucoup plus pointilliste et diff\u00e9renciatrice que la clinique allemande, aurait pu lui fournir un support mieux adapt\u00e9&nbsp;\u00e0 sa recherche m\u00e9tapsychologique&nbsp;: ainsi aboutira-t-elle dans l&rsquo;entre-deux-guerres&nbsp;\u00e0 la description d&rsquo;entit\u00e9s nosologiques autonomes, correspondant entre autres&nbsp;\u00e0 chacun des cinq m\u00e9canismes freudiens que je viens d&rsquo;\u00e9num\u00e9rer, et qui peuvent structurer de mani\u00e8re isol\u00e9e une forme clinique (respectivement la psychose hallucinatoire chronique, les \u00e9tats oniro\u00efdes, le d\u00e9lire interpr\u00e9tatif, les paraphr\u00e9nies imaginatives, le syndrome h\u00e9b\u00e9phr\u00e9nique).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>*<br><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Au total, l&rsquo;examen des premiers textes freudiens sur les psychoses nous aura permis d&rsquo;\u00e9clairer les conditions de constitution des principaux axes conceptuels qui vont permettre&nbsp;\u00e0 Freud de baliser ce champ. On peut ainsi opposer tout d&rsquo;abord sa conception des n\u00e9vroses, o\u00f9 le tronc commun du m\u00e9canisme initial d\u00e9bouche sur une pluralit\u00e9 de devenirs ult\u00e9rieurs (6) et sa th\u00e9orie des psychoses, qui forment toutes l&rsquo;une ou l&rsquo;autre \u00e9tape d&rsquo;un grand cycle unique&nbsp;&#8211; qui \u00e9voque imm\u00e9diatement, jusque dans la litt\u00e9ralit\u00e9 du concept de d\u00e9formation finale du moi, les id\u00e9es de Griesinger. Si l&rsquo;on veut donc d\u00e9gager une nosologie freudienne des psychoses, ce sera dans les \u00e9l\u00e9ments articul\u00e9s du cycle de la psychose qu&rsquo;il faudra la chercher.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;C&rsquo;est ensuite l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une subjugation, d&rsquo;une domination du moi comme essence du processus psychotique (7). Si Freud cesse pour dix ans, avec l&rsquo;abandon de la th\u00e9orie de la s\u00e9duction, son investigation des psychoses, on trouve trace du fait qu&rsquo;une telle orientation continue&nbsp;\u00e0 dominer sa pens\u00e9e dans divers passages de la correspondance avec Fliess&nbsp;&#8211; cf. par exemple le d\u00e9but de la lettre du 11 janvier 1897, p. 163 de<em>&nbsp;La Naissance<\/em>, ainsi que dans le chapitre m\u00e9tapsychologique (ch. VII) de&nbsp;<em>L&rsquo;Interpr\u00e9tation des r\u00eaves&nbsp;<\/em>: \u00ab&nbsp;iI n&rsquo;y&nbsp;a danger que lorsque le d\u00e9placement des forces est r\u00e9alis\u00e9, non par le rel\u00e2chement nocturne de la censure critique mais par un affaiblissement pathologique de celle-ci, ou par le renforcement pathologique des excitations inconscientes, alors que le pr\u00e9conscient est investi et que les portes de la motilit\u00e9 sont ouvertes. Alors le veilleur est terrass\u00e9, les excitations inconscientes soumettent&nbsp;\u00e0 leur pouvoir le pr\u00e9conscient, dominent par lui nos paroles et nos actes ou s&#8217;emparent de la r\u00e9gression hallucinatoire [&#8230;] C&rsquo;est cet \u00e9tat que nous appelons psychose&nbsp;\u00bb (p. 483).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Enfin, d\u00e8s 1899, Freud \u00e9crit&nbsp;\u00e0 Fliess qu&rsquo;il&nbsp;a \u00ab&nbsp;\u00e9t\u00e9 amen\u00e9&nbsp;\u00e0 consid\u00e9rer la parano\u00efa comme la pouss\u00e9e d&rsquo;un courant auto-\u00e9rotique&nbsp;\u00bb (lettre du&nbsp;9 d\u00e9cembre,&nbsp;<em>La Naissance,<\/em>&nbsp;p.&nbsp;270), retrouvant ainsi l&rsquo;intuition de 1894 (cf. le cas d&rsquo;amentia), ce qui l&rsquo;am\u00e8nera dix ans plus tard&nbsp;\u00e0 la th\u00e9orie du narcissisme. C&rsquo;est sur ces trois id\u00e9es fondamentales, pr\u00e9sentes ainsi d\u00e8s les premiers pas des investigations freudiennes, que se constituera d\u00e9sormais la th\u00e9orie des psychoses&nbsp;: unit\u00e9 fondamentale du cycle psychotique, dominance du m\u00e9canisme d&rsquo;\u00e9chec de la d\u00e9fense et de subjugation du moi, aspect narcissique-auto\u00e9rotique de la r\u00e9gression psychotique. On peut souligner la profonde coh\u00e9rence interne de cette conception&nbsp;: psychose&nbsp;y repr\u00e9sente l&rsquo;envers du fonctionnement mental \u00ab&nbsp;normal&nbsp;\u00bb, d&rsquo;o\u00f9 les mod\u00e8les pr\u00e9dominants du r\u00eave et de la \u00ab&nbsp;psychose unique&nbsp;\u00bb de Griesinger (8) C\u2019est qu&rsquo;en effet l&rsquo;exp\u00e9rience initiale o\u00f9 s&rsquo;est origin\u00e9 le concept freudien de psychose, celle de l&rsquo;hyst\u00e9rie et de sa bipolarit\u00e9 symptomatique, continue&nbsp;\u00e0 structurer en profondeur l&rsquo;appr\u00e9hension th\u00e9orique du champ psychotique tout entier. C&rsquo;est sans doute&nbsp;\u00e0 ce niveau qu&rsquo;il faut situer les difficult\u00e9s et les achoppements du fonctionnement ult\u00e9rieur du mod\u00e8le freudien ainsi d\u00e9gag\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>NOTES<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>(1)&nbsp;&#8211; Expos\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 le 13 d\u00e9cembre 1981 dans le cadre de la section belge de l\u2019Ecole de la Cause freudienne. Paru dans Quarto, n\u00b04, 1982, pp.25-34.<br>(2)&nbsp;&#8211; E. Harms nous apprend que son exemplaire du Trait\u00e9 de Griesinger \u00e9tait \u00ab&nbsp;soigneusement soulign\u00e9 au crayon [\u2026] Du plus haut int\u00e9r\u00eat, est l\u2019accumulation du crayonnage sur les pages o\u00f9 Griesinger pr\u00e9sente sa th\u00e9orie de l\u2019ego et sa conception de la m\u00e9tamorphose (d\u00e9lirante) de l\u2019ego&nbsp;\u00bb. Cf. E. Harms&nbsp;: \u00ab&nbsp;A Fragment of Freud&rsquo;s Library&nbsp;\u00bb, PsychoanalyticQuaterly 1971, p.491.&nbsp;<br>(3)&nbsp;&#8211; Cf. la reprise du m\u00eame cas dans \u00ab&nbsp;N\u00e9vrose et psychose&nbsp;\u00bb (1924), sans qu&rsquo;aucun fait clinique nouveau n&rsquo;y soit ajout\u00e9.&nbsp;<br>(4)&nbsp;&#8211; Au sens de Krafft-Ebing&nbsp;: il s&rsquo;agit d&rsquo;une forme de d\u00e9lire de relation des sensitifs&nbsp;\u00e0 \u00e9volution intermittente par bouff\u00e9es aigu\u00ebs.&nbsp;<br>(5)&nbsp;&#8211; Il s\u2019agit des psychoses d\u00e9lirantes&nbsp;: Freud ne s\u2019int\u00e9resse encore gu\u00e8re aux \u00e9tats maniaco-d\u00e9pressifs, qu\u2019il consid\u00e8re d&rsquo;ailleurs comme des n\u00e9vroses actuelles (cf. \u00ab&nbsp;Manuscrit G&nbsp;\u00bb du&nbsp;7 janvier 1895).&nbsp;<br>(6)&nbsp;&#8211; Ainsi l\u2019existence d\u2019un \u00ab&nbsp;noyau hyst\u00e9rique&nbsp;\u00bb dans la n\u00e9vrose obsessionnelle ne lui a-t-elle jamais sugg\u00e9r\u00e9 l\u2019id\u00e9e de r\u00e9unir les deux n\u00e9vroses en une entit\u00e9 unique&nbsp;\u00e0 plusieurs strates.<br>(7)&nbsp;&#8211; La plupart des modalit\u00e9s symptomatiques d\u00e9crites dans les textes de 1896 correspondent d&rsquo;ailleurs&nbsp;\u00e0 cette conception.<br>(8)&nbsp;&#8211; C&rsquo;est-\u00e0-dire en fait de la th\u00e9orie de l&rsquo;automatisme qui structure une conception bipolaire du fonctionnement mental (r\u00eave\/veille ou processus primaire\/processus secondaire).<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><br><strong>2 &#8211; La construction de la M\u00e9tapsychologie freudienne<\/strong><\/h4>\n\n\n\n<p><strong>Prologue&nbsp;\u2013 Le contexte d\u2019ensemble de la d\u00e9couverte freudienne.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A&nbsp;\u2013 Le contexte imm\u00e9diat&nbsp;: l\u2019hypnose et le champ clinique de l\u2019hyst\u00e9rie.<\/strong><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En cette fin du 18e si\u00e8cle o\u00f9 Mesmer va fonder le \u00ab&nbsp;magn\u00e9tisme animal&nbsp;\u00bb, il semble que l\u2019action du rationalisme classique et des Lumi\u00e8res ait rendu n\u00e9cessaire, pour toute une partie de la soci\u00e9t\u00e9, un habillage d\u2019allure scientifique pour rendre leur efficace aux pratiques imm\u00e9moriales de la gu\u00e9rison c\u00e9r\u00e9monielle magico-religieuse. Tout en calquant assez fid\u00e8lement&nbsp;&#8211; il avait observ\u00e9 de pr\u00e8s l\u2019exorciste le plus c\u00e9l\u00e8bre de l\u2019\u00e9poque, le p\u00e8re Gassner (cf. Ellenberger, 1970, ch. II), avant de contribuer&nbsp;\u00e0 le discr\u00e9diter au nom de la science, et&nbsp;\u00e0 son profit personnel&nbsp;&#8211; les proc\u00e9d\u00e9s des thaumaturges traditionnels (d\u00e9cor \u00e9tudi\u00e9, longue attente, apparition calcul\u00e9e et spectaculaire du mage, r\u00f4le d\u2019objets au pouvoir myst\u00e9rieux et formidable&nbsp;\u2013 en particulier son fameux baquet -, paroles et gestes cabalistiques, assistance nombreuse et convaincue, honoraires tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s, doctrine secr\u00e8te et toute puissante), et en utilisant largement l\u2019influence de la pr\u00e9paration psychologique et de la renomm\u00e9e sociale, Mesmer se targuait d\u2019une th\u00e9orie empruntant aux connaissances physiques sur le magn\u00e9tisme l\u2019apparence lointaine d\u2019une justification rationnelle. Il sollicitait d\u2019ailleurs bruyamment un contr\u00f4le et une reconnaissance par les soci\u00e9t\u00e9s scientifiques et m\u00e9dicales de l\u2019\u00e9poque, d\u00e9marche tout&nbsp;\u00e0 fait significative d\u2019un notable changement des mentalit\u00e9s, et qui lui fut en d\u00e9finitive fatale.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L\u2019aventure mesm\u00e9rienne va laisser (cf. Barrucand, 1967&nbsp;; Janet, 1919, 1re partie&nbsp;; Ellenberger, 1970) une post\u00e9rit\u00e9 de grande importance&nbsp;: la d\u00e9couverte, par son disciple Puysegur, d\u2019une forme particuli\u00e8re de la \u00ab&nbsp;crise&nbsp;\u00bb classiquement r\u00e9solutive du trouble ayant motiv\u00e9 la cure magn\u00e9tique&nbsp;\u2013 un \u00e9tat de sommeil particulier, qu\u2019il appelle somnambulisme, et qui deviendra l\u2019hypnose. Tout au long du 19e si\u00e8cle, les pratiques magn\u00e9tiques se d\u00e9veloppent en marge de la m\u00e9decine scientifique; s\u2019adressant tout particuli\u00e8rement&nbsp;\u00e0 ces affections qu\u2019on appelle&nbsp;<em>n\u00e9vroses<\/em>&nbsp;depuis Cullen et Pinel&nbsp;&#8211; les maladies mentales en font initialement partie, mais constituent une classe&nbsp;\u00e0 part, d\u2019ailleurs progressivement r\u00e9duite par l\u2019isolement successif des psychoses et d\u00e9mences organiques, de m\u00eame que l\u2019exclusion ult\u00e8rieure de diverses maladies (t\u00e9tanos, parkinson, basedow, et bient\u00f4t \u00e9pilepsie) et le regroupement d\u2019ensembles symptomatiques et de syndromes \u00e9pars ne laisseront plus dans la classe des n\u00e9vroses,&nbsp;\u00e0 la fin du si\u00e8cle, qu\u2019hyst\u00e9rie et neurasth\u00e9nie&nbsp;&#8211; qui continuent&nbsp;\u00e0 \u00eatre pens\u00e9es comme des perturbations fonctionnelles du syst\u00e8me nerveux. Mais si le magn\u00e9tisme animal est avant tout une th\u00e9rapeutique, c\u2019est autre chose qui passionne ses adeptes, et qui motivera officielles&nbsp;: le sujet en somnambulisme semble pr\u00e9senter une extra-<em>lucidit\u00e9<\/em>, qui lui permet des indications th\u00e9rapeutiques pr\u00e9cises sur son mal ou celui d\u2019autres patients, mais aussi des d\u2019ailleurs les rejets et condamnations r\u00e9it\u00e9r\u00e9s des instances scientifiques et m\u00e9dicales capacit\u00e9s perceptives extraordinaires&nbsp;\u00e0 travers l\u2019espace et le temps, ou l\u2019acquisition de dons miraculeux (t\u00e9l\u00e9pathie, langues \u00e9trang\u00e8res et inconnues, etc.).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir du milieu du 19e si\u00e8cle (Braid) que l\u2019\u00e9tude de l\u2019hypnose (terme d\u00e9sormais retenu) entre dans une phase rationnelle&nbsp;\u2013 la cr\u00e9dulit\u00e9 des auteurs s\u2019exprimera d\u00e9sormais dans le registre de l\u2019erreur m\u00e9thodologique et non plus du surnaturel. Mais c\u2019est Charcot qui l\u2019imposera finalement au monde scientifique (1882). Cela fait alors une dizaine d\u2019ann\u00e9es qu\u2019il se consacre&nbsp;\u00e0 l\u2019\u00e9tude clinique de l\u2019hyst\u00e9rie. C\u2019est des le\u00e7ons cliniques que d\u00e9livre Charcot, l\u2019ann\u00e9e 1885, que prenne leur source l\u2019ensemble des courants qui vont renouveler au 20e si\u00e8cle la psychopathologie et exercer sur l\u2019ensemble de la psychologie une influence d\u00e9cisive.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L\u2019importance des recherches de Charcot sur l\u2019hyst\u00e9rie me semble devoir \u00eatre envisag\u00e9e sur un plan moins clinique que conceptuel. L\u2019apport clinique de la Salp\u00eatri\u00e8re, tel que Gilles de la Tourette en r\u00e9capitulera les r\u00e9sultats dans son monumental&nbsp;<em>Trait\u00e9 de l\u2019hyst\u00e9rie<\/em>&nbsp;en trois tomes (1891-1895), n\u2019est certes pas&nbsp;\u00e0 n\u00e9gliger. Cependant un coup d\u2019\u0153il&nbsp;\u00e0 l\u2019excellent ouvrage de Briquet, qui date de 1859 et faisait autorit\u00e9 sur la question avant Charcot, d\u00e9montre&nbsp;\u00e0 l\u2019\u00e9vidence qu\u2019il s\u2019agit plus d\u2019un enrichissement de d\u00e9tail que d\u2019un vrai renouvellement&nbsp;\u2013 except\u00e9 justement sur le plan doctrinal. Charcot en effet prend au s\u00e9rieux la m\u00e9taphore nerveuse qui structurait le d\u00e9veloppement de la clinique de l\u2019hyst\u00e9rie depuis la fin du 17e si\u00e8cle et l\u2019\u0153uvre de Sydenham. Il tente l\u2019investigation de la grande n\u00e9vrose en la consid\u00e9rant comme une maladie&nbsp;<em>neurologique<\/em>, et en lui appliquant la tr\u00e8s rigoureuse m\u00e9thodologie qu\u2019il&nbsp;a mise au point dans ses \u00e9tudes des grands syndromes de la pathologie du syst\u00e8me nerveux. C\u2019est aussi ce qui va l\u2019amener&nbsp;\u00e0 en syst\u00e9matiser d\u2019une mani\u00e8re tr\u00e8s exag\u00e9r\u00e9e la symptomatologie.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ceci correspond&nbsp;\u00e0 la premi\u00e8re partie des recherches de Charcot, soit&nbsp;\u00e0 la p\u00e9riode 1870-1878. Mais&nbsp;\u00e0 partir de 1878, dans le prolongement des id\u00e9es de Las\u00e8gue et des recherches de Richet qui est alors son interne, Charcot est amen\u00e9&nbsp;\u00e0 inclure l\u2019hypnose dans ses investigations, sur la base de l\u2019\u00e9vidente ressemblance des \u00e9tats artificiellement produits qu\u2019on&nbsp;y regroupe avec la symptomatologie spontan\u00e9e de l\u2019hyst\u00e9rie, tout particuli\u00e8rement des crises. Il applique alors&nbsp;\u00e0 la \u00ab&nbsp;n\u00e9vrose hypnotique&nbsp;\u00bb la m\u00eame m\u00e9thode de recherche, et est conduit&nbsp;\u00e0 la rapprocher toujours plus de l\u2019hyst\u00e9rie. On conna\u00eet la controverse que cette opinion d\u00e9clenchera entre la Salp\u00eatri\u00e8re et l\u2019\u00e9cole de Nancy autour de Bernheim.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mais l\u2019\u00e9tude de l\u2019hypnose l\u2019am\u00e8ne aussi et surtout&nbsp;\u00e0 reprendre les travaux des anciens magn\u00e9tiseurs autour des suggestions hypnotiques. C\u2019est ainsi qu\u2019appara\u00eet progressivement l\u2019identit\u00e9 absolue des grands sympt\u00f4mes \u00ab&nbsp;neurologiques&nbsp;\u00bb de l\u2019hyst\u00e9rie (paralysies, contractures, troubles sensitifs et sensoriels, inhibitions fonctionnelles, etc.), et des ph\u00e9nom\u00e8nes produits sous hypnose par simple suggestion mentale. C\u2019est sur ce constat que repose la deuxi\u00e8me p\u00e9riode des recherches de Charcot sur l\u2019hyst\u00e9rie, celle des ann\u00e9es 1885-1890, qui d\u00e9bouchera sur l\u2019effondrement de sa conception premi\u00e8re et la naissance des grands courants psychodynamiques du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. L\u2019id\u00e9e fondamentale est donc la d\u00e9couverte que la plupart des sympt\u00f4mes attribu\u00e9s&nbsp;\u00e0 l\u2019hyst\u00e9rie peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme de nature&nbsp;<em>psychique<\/em>, en tant qu\u2019ils ne reposent que sur une id\u00e9e (l\u2019id\u00e9e de paralysie ou l\u2019id\u00e9e d\u2019insensibilit\u00e9 par exemple) et qu\u2019ils peuvent en \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme la r\u00e9alisation fonctionnelle. L\u2019origine de l\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;id\u00e9e fixe&nbsp;\u00bb sous-jacente au sympt\u00f4me peut \u00eatre exog\u00e8ne, comme dans la suggestion hypnotique, ou endog\u00e8ne, ainsi que les le\u00e7ons de 1885 de Charcot sur les paralysies hyst\u00e9ro-traumatiques vont s\u2019attacher&nbsp;\u00e0 le d\u00e9montrer.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il faut souligner deux points particuliers qui font toute la richesse de ce moment historique capital en psychopathologie. D\u2019une part, le fait que la nature psychique des sympt\u00f4mes ne leur retire rien de l\u2019objectivit\u00e9 qu\u2019avait d\u00e9montr\u00e9e leur investigation sur le mod\u00e8le neurologique. Charcot s\u2019exprime l\u00e0-dessus tr\u00e8s clairement&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ces paralysies singuli\u00e8res qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9es sous le nom de paralysie psychique, paralysie d\u00e9pendant d\u2019une id\u00e9e, paralysie par imagination, je ne dis pas remarquez-le bien paralysies imaginaires&nbsp;; car, en somme, ces impuissances motrices d\u00e9velopp\u00e9es par le fait d\u2019un trouble psychique sont, objectivement, tout aussi r\u00e9elles que celles qui d\u00e9pendent d\u2019une l\u00e9sion organique&nbsp;\u00bb. C\u2019est, bien s\u00fbr,&nbsp;\u00e0 cette &nbsp;<em>objectivit\u00e9&nbsp;<\/em>qu\u2019est li\u00e9 le caract\u00e8re inconscient de la psychogen\u00e8se du sympt\u00f4me. Tr\u00e8s rapidement&nbsp;\u00e0 travers un courant qui, par Babinski, aboutit aux exceptions de Dupr\u00e9 dans les ann\u00e9es 1900, ce caract\u00e8re qui pose justement le probl\u00e8me th\u00e9orique essentiel va tendre&nbsp;\u00e0 se perdre chez des cliniciens&nbsp;\u00e0 l\u2019esprit un peu \u00e9troit qui vont renouer avec une conception plus ancienne de l\u2019hyst\u00e9rie, celle qui l\u2019assimile plus ou moins&nbsp;\u00e0 la simulation et qu\u2019avaient d\u00e9fendu Charcot avant des ali\u00e9nistes comme Griesinger, Morel et Falret. L\u2019hyst\u00e9rique redevient ainsi la \u00ab&nbsp;malade ha\u00efssable&nbsp;\u00bb d\u00e9laiss\u00e9e, ou plut\u00f4t fuie des cliniciens&nbsp;\u2013 en dehors de Janet et Freud.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il faut d\u2019autre part remarquer que le mod\u00e8le psychologique extr\u00eamement plat qu\u2019utilise Charcot, celui de l\u2019associationnisme et des localisations c\u00e9r\u00e9brales, lui permet n\u00e9anmoins de maintenir intact son \u00e9difice th\u00e9orique, soit la th\u00e9orie neurologique de l\u2019hyst\u00e9rie,&nbsp;\u00e0 travers la notion d\u2019une l\u00e9sion \u00ab&nbsp;dynamique&nbsp;\u00bb corticale qui rend possible de penser le paradoxe d\u2019un trouble&nbsp;\u00e0 la fois psychique et objectif. D\u00e9j\u00e0 cependant, l\u2019affinement de l\u2019analyse clinique commence&nbsp;\u00e0 permettre une diff\u00e9renciation s\u00e9miologique des s\u00e9ries symptomatiques hyst\u00e9riques et organiques&nbsp;; Babinski s\u2019attachera &nbsp;\u00e0 en fournir les crit\u00e8res, mais c\u2019est justement&nbsp;\u00e0 ce point que commence la recherche freudienne. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>B&nbsp;\u2013 Le contexte th\u00e9orique&nbsp;: constitution de la psychologie positive au 19e si\u00e8cle. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong>Parall\u00e8lement&nbsp;\u00e0 la structuration de la psychopathologie clinique et d&rsquo;ailleurs en interaction constante avec elle, le 19\u00e8me si\u00e8cle voit la construction d&rsquo;une psychologie \u00ab&nbsp;scientifique\u00bb qui atteint vers la fin du si\u00e8cle une situation d&rsquo;\u00e9quilibre emportant un tr\u00e8s large consensus international. Le noyau de ces conceptions est directement h\u00e9rit\u00e9 de la philosophie sensualiste anglaise, les th\u00e8ses principales des doctrines de Locke et de Hume passant ainsi de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie&nbsp;\u00e0 la constitution de la psychologie associationniste&nbsp;\u00e0 travers les \u00e9crits de James Mill et de son fils John Stuart Mill. L&rsquo;associationnisme h\u00e9rite de la critique nominaliste et empiriste de la connaissance l&rsquo;axiome de l&rsquo;origine perceptive (sensualisme) de l&rsquo;ensemble des contenus de l&rsquo;esprit&nbsp;&#8211;&nbsp;<em>nihil est in intellectu quod non prior fuerit in sensu<\/em>&nbsp;: la formule aristot\u00e9licienne se trouve ici reprise&nbsp;<em>sans<\/em>&nbsp;la th\u00e8se d&rsquo;une capacit\u00e9 de l&rsquo;esprit&nbsp;\u00e0 remonter de l&rsquo;exp\u00e9rience singuli\u00e8re&nbsp;\u00e0 la&nbsp;<em>forme<\/em>&nbsp;universelle qui s&rsquo;y trouve actualis\u00e9e (r\u00e9alisme). Instruit des renversements spectaculaires de la connaissance physique (passage de l&rsquo;h\u00e9liocentrisme au g\u00e9ocentrisme) comme de la nouvelle conception de l&rsquo;univers qui d\u00e9suppose aux objets du monde physique toute autre propri\u00e9t\u00e9 que les attributs m\u00e9caniques (dimension, duret\u00e9, masse, vitesse)&nbsp;&#8211; ce qui d\u00e9nie toute r\u00e9alit\u00e9 au registre qualitatif de la perception&nbsp;&#8211; le sensualisme consid\u00e8re en effet l&rsquo;exp\u00e9rience perceptive imm\u00e9diate comme une image m\u00e9diate et extr\u00eamement d\u00e9form\u00e9e du r\u00e9el.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les perceptions constituent donc, par leur inscription mn\u00e9sique, le mat\u00e9riel \u00e9l\u00e9mentaire de la pens\u00e9e (id\u00e9es simples), source unique des formations psychiques plus complexes (id\u00e9es complexes, termes g\u00e9n\u00e9raux, concepts abstraits) par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;une loi fondamentale de composition, la&nbsp;<em>loi d&rsquo;association<\/em>&nbsp;des id\u00e9es, que Hume consid\u00e9rait comme l&rsquo;homologue psychologique de l&rsquo;attraction gravitationnelle newtonienne. Les id\u00e9es s&rsquo;associent ainsi irr\u00e9sistiblement par ressemblance, contigu\u00eft\u00e9, contraste, et surtout habitude&nbsp; pour Hume, l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment essentiel de la causalit\u00e9 (inscription psychique d&rsquo;une succession temporelle r\u00e9guli\u00e8re d&rsquo;un fait par un autre). Ainsi, par synth\u00e8se ou soustraction successives, passe-t-on du substrat perceptif de la pens\u00e9e&nbsp;\u00e0 des formations de plus en plus symboliques, puis aux abstraits.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La r\u00e9duction analytique du complexe en \u00e9l\u00e9ments simples r\u00e9alise ainsi l&rsquo;application aux contenus de l&rsquo;esprit de la m\u00e9thodologie cart\u00e9sienne caract\u00e9ristique du rationalisme de la science classique. Cette approche est par ailleurs&nbsp;<em>individualiste<\/em>&nbsp;par essence&nbsp;; l&rsquo;esprit est fondamentalement con\u00e7u comme une monade, d&rsquo;abord&nbsp;\u00ab table rase \u00bb, dont l&rsquo;ouverture au monde est avant tout perceptive, cognitive&nbsp;: on retrouve ici le&nbsp;\u00ab sujet de la science&nbsp;\u00bb, prototype de l&rsquo;<em>homo psychologicus<\/em>&nbsp;moderne. Ainsi l&rsquo;associationnisme, transposition d&rsquo;une th\u00e9orie de la connaissance en psychologie, con\u00e7oit-il finalement toute activit\u00e9 mentale comme une forme plus ou moins \u00e9labor\u00e9e (de la simple inf\u00e9rence au raisonnement le plus abstrait) du<em>&nbsp;jugement&nbsp;<\/em>(cognitivisme), ce dont rend aussi compte de sa tendance&nbsp;\u00e0&nbsp;\u00ab atomiser&nbsp;\u00bb le fonctionnement psychique,&nbsp;\u00e0 le r\u00e9duire, sur le mod\u00e8le m\u00eame du mat\u00e9rialisme de la physique classique,&nbsp;\u00e0 l&rsquo;interaction m\u00e9canique d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments simples. Si le langage se voit alors reconna\u00eetre une place essentielle dans le fonctionnement mental&nbsp;&#8211; puisque toute cat\u00e9gorie g\u00e9n\u00e9rale se r\u00e9duit finalement&nbsp;\u00e0 un mot (nominalisme) et que le raisonnement rationnel ne peut ainsi op\u00e9rer que par l&rsquo;interm\u00e9diaire du langage (\u00ab la science est une langue bien faite \u00bb, dira Condillac)&nbsp;&#8211; il est con\u00e7u sur un mode purement taxinomique sans aucune appr\u00e9hension des complexit\u00e9s de sa structure propre. C&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00e0 une forme \u00e9l\u00e9mentaire de raisonnement que la psychologie associationnisme r\u00e9duira aussi le registre des motivations, avec le&nbsp;<em>principe d&rsquo;utilit\u00e9<\/em>, inspir\u00e9 de Hume encore et dont Jeremy Bentham, le ma\u00eetre de Mill, fera le principe fondamental d&rsquo;une anthropologie (l&rsquo;<em>Utilitarisme<\/em>)&nbsp;: c&rsquo;est l&rsquo;axe du plaisir et de la douleur qui ordonne fondamentalement les aspirations et les conduites animales et humaines&nbsp;&#8211; Freud en tirera&nbsp;\u00ab son principe de plaisir&nbsp;\u00bb&nbsp;&#8211;&nbsp;\u00e0 travers l&rsquo;association entre la tonalit\u00e9 affective du souvenir des exp\u00e9riences v\u00e9cues et les images et id\u00e9es connexes.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Au-del\u00e0 de ce que les \u00e9volutions ult\u00e9rieures vont lui apporter de nuances et de complexification, la th\u00e9orie associationniste demeure la base et le socle de la psychologie rationaliste parce qu\u2019elle en pr\u00e9sentifie sous une forme minimale les postulats fondamentaux&nbsp;: conception monadologique de l\u2019esprit, th\u00e9orie cognitiviste de la pens\u00e9e, centrage sur la conscience de l\u2019appr\u00e9hension du fonctionnement psychique, rationalisme utilitariste dans l\u2019ordre des motivations. Ainsi appareill\u00e9e, la psychologie con\u00e7oit fondamentalement l\u2019esprit comme une machine, qui traite l\u2019information sur un mode computatif et se trouve asservie au rationalisme de l\u2019utile&nbsp;\u2013 utilitarisme individuel, et bient\u00f4t organique, puis aussi g\u00e9n\u00e9rique.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Au fur et&nbsp;\u00e0 mesure de l&rsquo;avanc\u00e9e h\u00e9g\u00e9monique de la conception scientifique du monde, un puissant courant mat\u00e9rialiste se d\u00e9veloppe par ailleurs et, s&rsquo;\u00e9mancipant du demi-spiritualisme cart\u00e9sien, consid\u00e8re l&rsquo;esprit comme la manifestation du fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral (\u00ab le cerveau s\u00e9cr\u00e8te la pens\u00e9e comme l&rsquo;estomac dig\u00e8re les aliments \u00bb, dira Cabanis), c&rsquo;est-\u00e0-dire comme la manifestation sp\u00e9cifique de l&rsquo;organe pr\u00e9pos\u00e9&nbsp;\u00e0 la coordination et&nbsp;\u00e0 la r\u00e9gulation des relations de l&rsquo;organisme vivant&nbsp;\u00e0 l&rsquo;environnement ext\u00e9rieur. Le darwinisme viendra bient\u00f4t conforter ce r\u00e9ductionnisme en d\u00e9montrant l&rsquo;appartenance pleine et enti\u00e8re de l&rsquo;homme au r\u00e8gne animal. Mais le mat\u00e9rialisme biologique s&rsquo;int\u00e8gre surtout sans difficult\u00e9&nbsp;\u00e0 la psychologie associationniste&nbsp;\u00e0 travers le principe d&rsquo;utilit\u00e9, o\u00f9 il reconna\u00eet la traduction psychique des n\u00e9cessit\u00e9s vitales de l&rsquo;organisme&nbsp;: l&rsquo;agr\u00e9able est en g\u00e9n\u00e9ral utile et n\u00e9cessaire&nbsp;\u00e0 la vie, le douloureux nocif et dangereux&nbsp;&#8211; bien s\u00fbr l&rsquo;organisme n&rsquo;est pas infaillible et la sensation peut-\u00eatre tromp\u00e9e. L&rsquo;<em>instinct<\/em>&nbsp;appara\u00eet alors comme&nbsp;\u00ab une suite des lois de la formation et du d\u00e9veloppement des organes&nbsp;\u00bb (Cabanis) et le repr\u00e9sentant des int\u00e9r\u00eats du corps dans le registre propre au fonctionnement psychique. Bient\u00f4, la neuropsychologie c\u00e9r\u00e9brale viendra doubler les analyses associationnistes d&rsquo;un support objectif concret&nbsp;: centres corticaux d&rsquo;images, sensoriels, moteurs, du langage, centres sous-corticaux reli\u00e9s au fonctionnement visc\u00e9ral, fibres nerveuses de connexion paraissent ainsi mat\u00e9rialiser les th\u00e8ses principales de la psychologie scientifique.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mais le concept d&rsquo;instinct permet aussi un notable enrichissement des th\u00e9ories associationnistes&nbsp;: toute l&rsquo;\u00e9paisseur des d\u00e9terminations vitales de l&rsquo;organisme vivant, de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9, vient ainsi se surimposer&nbsp;\u00e0 la&nbsp;\u00ab table rase&nbsp;\u00bb imagin\u00e9e par le sensualisme, et informer le jeu des associations d&rsquo;id\u00e9es. Le registre des motivations relationnelles&nbsp;y gagne un statut plus consistant que les seules r\u00e9f\u00e9rences utilitaristes&nbsp;\u00e0 la notion de&nbsp;\u00ab sympathie \u00bb, par laquelle le sujet ressent directement l&rsquo;approbation ou la d\u00e9sapprobation de ses semblables et s&rsquo;identifie&nbsp;\u00e0 leurs joies ou&nbsp;\u00e0 leurs peines. Cabanis va \u00eatre&nbsp;\u00e0 la source d&rsquo;une th\u00e8se qui,&nbsp;\u00e0 travers Bichat et Schopenhauer, impr\u00e9gnera tout le si\u00e8cle&nbsp;: il consid\u00e8re toute la sph\u00e8re des relations interpersonnelles (amoureuses, familiales et sociales) comme d\u00e9termin\u00e9e par l&rsquo;instinct sexuel qui, comme vecteur de la reproduction de l&rsquo;esp\u00e8ce, implique intrins\u00e8quement l&rsquo;autre. Comme le formulera le grand psychiatre et psychologue anglais Maudsley, l&rsquo;instinct sexuel pousse le sujet&nbsp;\u00ab&nbsp;\u00e0 sacrifier une partie de lui-m\u00eame&nbsp;\u00e0 la propagation de son esp\u00e8ce [&#8230;], entra\u00eene l&rsquo;association au moins temporaire de deux individus et plante ainsi le premier jalon de la vie sociale. Il est facile en outre de voir que l&rsquo;affection pour l&rsquo;\u00eatre engendr\u00e9 par l&rsquo;exercice de cet instinct, et les soins constants n\u00e9cessaires&nbsp;\u00e0 la prog\u00e9niture \u00e9veillent l&rsquo;instinct de maternit\u00e9 et de paternit\u00e9[&#8230;] Par ce proc\u00e9d\u00e9, l&rsquo;individu franchit les limites de l&rsquo;\u00e9go\u00efsme familial. Or le sentiment de la famille[&#8230;]est la base du sentiment social [\u2026] Si nous suivions le d\u00e9veloppement de l&rsquo;instinct sexuel jusqu&rsquo;\u00e0 son point culminant, nous constaterions sa lointaine influence jusque dans les sentiments les plus \u00e9lev\u00e9s, sociaux, moraux et religieux de l&rsquo;humanit\u00e9 \u00bb.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La jonction entre associationnisme et mat\u00e9rialisme ne permet pas seulement au raisonnement analytique initialement purement causaliste de s&rsquo;enrichir de toute une palette de motivations finalis\u00e9es v\u00e9hicul\u00e9es par la causalit\u00e9 biologique, sans pour autant transgresser le cadre d&rsquo;ensemble du rationalisme&nbsp; puisque les grands instincts sont fonci\u00e8rement&nbsp;<em>conservateurs<\/em>&nbsp;(conservation de l&rsquo;individu, perp\u00e9tuation de l&rsquo;esp\u00e8ce) et apparaissent ainsi comme une modalit\u00e9 sp\u00e9cifique des principes fondamentaux du d\u00e9terminisme physique (inertie, conservation de la masse et de l&rsquo;\u00e9nergie)&nbsp;; dans la biologie scientifique en effet, l&rsquo;\u00e9volution du vivant est fonci\u00e8rement attribu\u00e9e au&nbsp;\u00ab hasard et&nbsp;\u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;&#8211; comme le dira Freud,&nbsp;\u00ab il nous faut mettre les r\u00e9sultats effectifs du d\u00e9veloppement organique au compte d&rsquo;influences ext\u00e9rieures qui le perturbent et le d\u00e9tournent de son but&nbsp;\u00bb (<em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir,&nbsp;<\/em>p. 82)&nbsp;&#8211; aucune prise en compte de l&rsquo;\u00e9vidente&nbsp;\u00ab pouss\u00e9e&nbsp;\u00bb endog\u00e8ne qui soutient l&rsquo;\u00e9volution des esp\u00e8ces n&rsquo;\u00e9tant de fait possible dans un tel contexte doctrinal. Machine sophistiqu\u00e9e, autog\u00e9r\u00e9e, l\u2019organisme se trouve asservi dans son fonctionnement au rationalisme utilitariste de la science biologique&nbsp;\u2013 essayez donc d\u2019y soumettre le cycle \u00ab&nbsp;vital&nbsp;\u00bb d\u2019un virus, parcelle d\u2019information g\u00e9n\u00e9tique purement destructrice, sans aucune existence propre, qui n\u2019attendait que la naissance de l\u2019informatique pour trouver son v\u00e9ritable analogon&nbsp;! La biologisation de la psychologie vient aussi conforter les postulats initiaux fondamentaux des th\u00e9ories associationnistes, en particulier l&rsquo;individualisme&nbsp;: superstructure la plus diff\u00e9renci\u00e9e de la monade-organisme, le psychisme est toujours plus con\u00e7u comme enferm\u00e9 dans les fronti\u00e8res de la bo\u00eete cr\u00e2nienne&nbsp;&#8211; Gall pensait m\u00eame en palper directement les contours avec sa \u00ab&nbsp;phr\u00e9nologie&nbsp;\u00bb &nbsp;&#8211; toute une gymnastique th\u00e9orique devenant n\u00e9cessaire pour en appr\u00e9hender tr\u00e8s sommairement la dimension supra-individuelle.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La progression du consensus n&#8217;emp\u00eache pas la perp\u00e9tuation d&rsquo;une profonde opposition entre les conceptions issues du courant cart\u00e9sien, largement dominant en psychopathologie, et celles h\u00e9ritant du sensualisme, bient\u00f4t investies dans toute une pratique de l&rsquo;exp\u00e9rimentation psychologique. La branche allemande de la psychologie associationniste tient en effet d&rsquo;Herbart, son fondateur, des exigences physicalistes rigoureuses, manifest\u00e9es en particulier dans un souci de&nbsp;<em>math\u00e9matisation<\/em>&nbsp;qui d\u00e9bouche en 1860 sur une premi\u00e8re r\u00e9alisation concr\u00e8te avec la&nbsp;<em>loi psychophysique<\/em>&nbsp;de Fechner (\u00ab la sensation croit comme le logarithme de l&rsquo;excitation&nbsp;\u00bb&nbsp;&#8211; l&rsquo;intensit\u00e9 du stimulus ext\u00e9rieur), suscitant l&rsquo;espoir intense d&rsquo;une int\u00e9gration imminente de la psychologie dans le giron des sciences exp\u00e9rimentales. D\u00e9crivant le&nbsp;\u00ab champ de conscience \u00bb, Herbart s&rsquo;effor\u00e7ait par ailleurs d&rsquo;en mesurer la contenance (six repr\u00e9sentations au maximum) et de d\u00e9crire l&rsquo;antagonisme dynamique (id\u00e9alement mesurable) des repr\u00e9sentations pour l&rsquo;occuper&nbsp;; la \u00ab&nbsp;masse aperceptive&nbsp;\u00bb des repr\u00e9sentations qui occupent le champ de conscience (le moi) refoule ainsi les repr\u00e9sentations antagonistes qui passent en dessous du&nbsp;\u00ab seuil de conscience&nbsp;\u00bb&nbsp;&#8211; concepts qui, bien s\u00fbr, inspireront Freud.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Critiquant les conceptions m\u00e9canistes et atomistiques de l&rsquo;associationnisme et le caract\u00e8re de&nbsp;<em>passivit\u00e9<\/em>&nbsp;qu&rsquo;elles attribuent au fonctionnement psychique, les cart\u00e9siens s&rsquo;efforcent eux de mettre en \u00e9vidence l&rsquo;<em>activit\u00e9<\/em>&nbsp;constituante de l&rsquo;esprit dans l&rsquo;ensemble de ses manifestations, m\u00eame les plus \u00e9l\u00e9mentaires&nbsp;&#8211;&nbsp;\u00e0 l&rsquo;adage classique du sensualisme (\u00ab nihil est,etc. \u00bb), Leibniz ajoutait&nbsp;:&nbsp;\u00ab nisi intellectu ipse&nbsp;\u00bb (si ce n&rsquo;est l&rsquo;intellect luim\u00eame). Les h\u00e9ritiers de Descartes, de Leibniz et de Kant, spiritualistes, nativistes, aprioristes, globalistes, soulignent ainsi le caract\u00e8re constituant et ind\u00e9composable des cat\u00e9gories fondamentales de l&rsquo;exp\u00e9rience psychique (espace, temps, individualit\u00e9 de l&rsquo;objet) et l\u2019<em>activit\u00e9&nbsp;<\/em>synth\u00e9tique de l\u2019intelligence dans toutes ses manifestations. En m\u00eame temps, leurs positions doctrinales deviennent de plus en plus intenables au fur et&nbsp;\u00e0 mesure de la progression h\u00e9g\u00e9monique de l&rsquo;agnosticisme mat\u00e9rialiste&nbsp;: la r\u00e9f\u00e9rence plus ou moins explicite&nbsp;\u00e0 la transcendance du registre spirituel appara\u00eet sans cesse plus comme un archa\u00efsme m\u00e9taphysique irrationnel.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du 19\u00e8me si\u00e8cle va permettre la r\u00e9solution du conflit et apporter, avec les th\u00e9ories \u00e9volutionnistes, une synth\u00e8se qui suscitera un tr\u00e8s large consensus -temporaire bien s\u00fbr&nbsp;: le d\u00e9bat rebondira au tournant du si\u00e8cle avec une puissante r\u00e9action&nbsp;<em>globaliste<\/em>&nbsp;qui s&rsquo;insurge contre l\u2019inspiration fonci\u00e8rement analytique et causaliste de la psychologie \u00e9volutionniste et sa tendance r\u00e9ductrice&nbsp;\u00e0 dissoudre le sens des activit\u00e9s psychiques en les d\u00e9composant en \u00e9l\u00e9ments simples&nbsp;; elle d\u00e9montrera, exp\u00e9rimentalement cette fois (cf. les recherches de Binet, de Watt, Messer et Buhler, puis des gestaltistes), le r\u00f4le constituant,&nbsp;<em>cr\u00e9ateur<\/em>, de l\u2019esprit dans toutes ses manifestations, de la perception&nbsp;\u00e0 la pens\u00e9e et au discours, qui ne se laissent pas r\u00e9duire&nbsp;\u00e0 une computation m\u00e9canique d\u2019images ou de symboles. N\u00e9 au milieu du si\u00e8cle de la confluence des th\u00e9ories transformistes, des r\u00e9flexions issues du changement social et politique engendr\u00e9 par le rationalisme des Lumi\u00e8res (notion d&rsquo;une \u00e9volution culturelle de l&rsquo;humanit\u00e9&nbsp;: Condorcet, Comte, Hegel), des r\u00e9centes d\u00e9couvertes concernant l&rsquo;\u00e2ge r\u00e9el de la plan\u00e8te et son histoire g\u00e9ologique, et des premiers pas de l&rsquo;investigation pal\u00e9ontologique, l&rsquo;\u00e9volutionnisme constitue une vaste synth\u00e8se qui supplantera vite l&rsquo;autorit\u00e9 du r\u00e9cit biblique et dont l&rsquo;\u0153uvre de Darwin va bient\u00f4t constituer le couronnement. Il structurera les grandes id\u00e9ologies de la modernit\u00e9, de la foi lib\u00e9rale dans le progr\u00e8s aux redoutables mythes mobilisateurs du 20\u00e8me si\u00e8cle&nbsp;: marxisme, racisme darwinien inspir\u00e9 de la notion de survie du plus apte.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La psychologie \u00e9volutionniste s&rsquo;appuie sur la notion de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 des acquis de la race et sur ce que Haeckel, le grand disciple allemand de Darwin, baptisera \u00ab&nbsp;loi biog\u00e9n\u00e9tique fondamentale&nbsp;\u00bb (la r\u00e9capitulation de la phylog\u00e9n\u00e8se par l&rsquo;ontog\u00e9n\u00e8se, que les d\u00e9couvertes de l&#8217;embryologie comparative venaient illustrer) pour proposer la conception d&rsquo;une hi\u00e9rarchie superpos\u00e9e des niveaux successifs de fonctionnement de l&rsquo;organisme vivant et du syst\u00e8me nerveux central. La complexification croissante des structures biologiques (accroissement progressif des diff\u00e9renciations et des connexions fonctionnelles) rend compte de ces paliers superpos\u00e9s,&nbsp;\u00e0 travers un passage du quantitatif au qualitatif dont Marx fera la grande loi dialectique de l&rsquo;\u00e9volution universelle et qui rend par exemple compte sans grande difficult\u00e9 th\u00e9orique du saut qualitatif de l&rsquo;animal&nbsp;\u00e0 l&rsquo;homme dans les capacit\u00e9s psychiques. L\u2019\u00e9volutionnisme va fournir les mod\u00e8les explicatifs privil\u00e9gi\u00e9s du r\u00e9ductionnisme rationaliste en biologie et en psychologie&nbsp;: il autorise une expansion g\u00e9n\u00e9alogique du raisonnement utilitariste, projection fondamentale du mod\u00e8le causaliste (de l\u2019abrasion du sens) dans le champ du vivant. La r\u00e8gle cart\u00e9sienne fondamentale de la d\u00e9composition analytique du complexe en \u00e9l\u00e9ments simples est ainsi sauve&nbsp;&#8211; non bien s\u00fbr sans paralogismes&nbsp;: lorsque l\u2019apparition de caract\u00e8res esth\u00e9tiques sur le corps animal se voit rapporter&nbsp;\u00e0 la s\u00e9lection sexuelle (plumes et troph\u00e9es de t\u00eate favorisent le mieux dot\u00e9 et sa descendance, qui raflent les partenaires disponibles), le myst\u00e8re du sentiment de la beaut\u00e9 se trouve simplement vir\u00e9 au compte du cong\u00e9n\u00e8re spectateur de l\u2019autre sexe, et non expliqu\u00e9.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pour ce qui est du fonctionnement neuropsychologique, la psychologie \u00e9volutionniste peut alors reprendre les diff\u00e9rentes pi\u00e8ces de l&rsquo;analyse associationniste (composition des traces perceptives en images, g\u00e9n\u00e9ralisations conceptuelles, r\u00f4le du langage dans la constitution des abstraits) dans une r\u00e9interpr\u00e9tation diachronique et hi\u00e9rarchique qui remplace une perspective solipsiste et m\u00e9canique par une conception de l&rsquo;\u00e9volution progressive des capacit\u00e9s d&rsquo;inscription, de r\u00e9tention et d&rsquo;association des structures, lentement diff\u00e9renci\u00e9es au cours de l&rsquo;\u00e9volution, du syst\u00e8me nerveux central. Ainsi les objections des nativistes et aprioristes se trouvent-elles int\u00e9gr\u00e9es&nbsp;\u00e0 une conception qui ne consid\u00e8re plus que l&rsquo;esprit soit d&rsquo;abord&nbsp;\u00ab table rase \u00bb, puisque chaque individu porte avec lui d\u00e8s avant sa naissance tous les acquis de l&rsquo;esp\u00e8ce et n&rsquo;a pas&nbsp;\u00e0 refaire pour son propre compte le chemin d\u00e9j\u00e0 parcouru. De m\u00eame la th\u00e9orie de l&rsquo;automatisme peut-elle s&rsquo;int\u00e9grer&nbsp;\u00e0 une doctrine dont toute r\u00e9f\u00e9rence directement spiritualiste est d\u00e9sormais expurg\u00e9e&nbsp;: les deux niveaux de fonctionnement psychique qu&rsquo;elle distingue apparaissent alors comme le reflet de la syst\u00e9matisation hi\u00e9rarchique du syst\u00e8me nerveux central, r\u00e9capitulation de son histoire phylog\u00e9n\u00e9tique (aires corticales d&rsquo;association, localisations fonctionnelles instrumentales, centres sous-corticaux m\u00e9dians). La<em>&nbsp;loi de r\u00e9gression&nbsp;<\/em>de Jackson-Ribot vient alors doubler la grande loi d&rsquo;\u00e9volution et rendre compte en particulier de la psychopathologie, d\u00e9sormais appr\u00e9hend\u00e9e comme l&rsquo;effet de l&rsquo;atteinte des centres neuropsychiques les plus \u00e9lev\u00e9s, les plus r\u00e9cemment acquis dans l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;esp\u00e8ce, et de l&rsquo;\u00e9mancipation subs\u00e9quente des centres inf\u00e9rieurs&nbsp;\u00ab automatiques \u00bb. Un champ \u00e9pist\u00e9mologique in\u00e9dit se constitue ainsi, avec la c\u00e9l\u00e8bre trilogie \u00e9volutionniste du primitif, de l&rsquo;enfant et du fou, au voisinage imm\u00e9diat de la psychologie animale.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Avec l\u2019\u00e9volutionnisme, la psychologie rationnelle dispose d\u00e9sormais d\u2019une assise scientifique difficilement contestable, m\u00eame si son r\u00e9ductionnisme ne s\u2019en trouve en rien att\u00e9nu\u00e9, bien au contraire. Il faut aussi remarquer que l&rsquo;\u00e9volutionnisme m\u00e9nage une place bien plus large pour la notion d&rsquo;un psychisme inconscient que les th\u00e9ories mat\u00e9rialistes ant\u00e9c\u00e9dentes qui,&nbsp;\u00e0 la jonction des motions corporelles et de la conscience, situait une frange obscure mais d\u00e9terminante sur le plan motivationnel et dans le sentiment de l&rsquo;identit\u00e9 individuelle. Lorsque Darwin s&rsquo;\u00e9crie dans un de ses manuscrits&nbsp;:&nbsp;\u00ab notre ascendance, donc, est l&rsquo;origine de nos passions mauvaises&nbsp;: le diable, sous la forme du babouin, est notre grandp\u00e8re&nbsp;\u00bb, il initie un mode de raisonnement appel\u00e9&nbsp;\u00e0 une tr\u00e8s large diffusion dans la psychologie et la psychopathologie ult\u00e9rieures. Sous la forme plus classiquement fonctionnelle de l&rsquo;\u00e9volutionnisme, transcription directe de la th\u00e9orie de l&rsquo;automatisme, ou sous la forme plus sp\u00e9cifiquement darwinienne du registre de l&rsquo;<em>archa\u00efque<\/em>, la psychologie rationaliste dispose donc des instruments th\u00e9oriques n\u00e9cessaires&nbsp;\u00e0 l&rsquo;appr\u00e9hension d&rsquo;un psychisme inconscient&nbsp;; mais il faut souligner que, utilitarisme biologique oblige, elle ne peut pour autant le concevoir autrement que comme une strate fonctionnelle de l\u2019organe psychique int\u00e9gr\u00e9e&nbsp;\u00e0 la synth\u00e8se globale que couronne la conscience (th\u00e9orie de l\u2019automatisme).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Sur ces bases en tout cas, l&rsquo;h\u00e9ritage paradoxal de Charcot&nbsp;&#8211; la d\u00e9couverte de la consistance psychologique inconsciente des sympt\u00f4mes pseudo-neurologiques de l&rsquo;hyst\u00e9rie et de leur \u00e9quivalence aux suggestions hypnotiques&nbsp;\u2013 trouvera en Pierre Janet un investigateur et un th\u00e9oricien qui en assume l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 et entame du m\u00eame pas la construction d&rsquo;une \u0153uvre psychopathologique imposante. Sur le plan doctrinal, Janet, \u00e9l\u00e8ve de Ribot, s&rsquo;appuie essentiellement sur la r\u00e9interpr\u00e9tation \u00e9volutionniste de la th\u00e9orie de l&rsquo;automatisme (la loi de r\u00e9gression) et sur la conception psychiatrique des&nbsp;<em>constitutions&nbsp;<\/em>morbides, h\u00e9riti\u00e8re du concept morellien de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence. Ainsi con\u00e7oit-il la constitution des&nbsp;\u00ab id\u00e9es fixes&nbsp;\u00bb inconscientes (les complexes freudiens) sous-jacentes aux grands sympt\u00f4mes hyst\u00e9riques comme l&rsquo;effet d&rsquo;une dissociation de la conscience ent\u00e9e sur un&nbsp;<em>r\u00e9tr\u00e9cissement du champ de conscience<\/em>, ph\u00e9nom\u00e8ne constitutionnel sp\u00e9cifique&nbsp;\u00e0 la personnalit\u00e9 hyst\u00e9rique, source d&rsquo;une tendance&nbsp;\u00e0 l&rsquo;<em>\u00e9mancipation<\/em>&nbsp;de&nbsp;\u00ab sous-personnalit\u00e9s&nbsp;\u00bb autonomes dont l&rsquo;id\u00e9e fixe repr\u00e9sente le ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9l\u00e9mentaire et les cas de d\u00e9doublement de personnalit\u00e9 et de personnalit\u00e9s multiples, la forme d\u00e9velopp\u00e9e.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En se concentrant sur les&nbsp;\u00ab insuffisances psychologiques \u00bb, la&nbsp;\u00ab mis\u00e8re psychologique&nbsp;\u00bb des n\u00e9vropathes, en traquant donc tous les signes&nbsp;\u00ab objectifs \u00bb, psychologiques et somatiques, de ce qu&rsquo;il consid\u00e8re comme une&nbsp;<em>maladie c\u00e9r\u00e9brale<\/em>&nbsp;au plein sens du mot, Janet passe bien s\u00fbr souvent&nbsp;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la signification psychologique inconsciente de bien des sympt\u00f4mes. Mais cette position qui se situe, on le verra, aux antipodes des bases m\u00eame du trajet freudien, lui procure de fait sectoriellement une tr\u00e8s nette avance clinique sur son grand rival. Ainsi souligne-t-il d&#8217;embl\u00e9e chez les hyst\u00e9riques ce qu&rsquo;il appelle leur besoin de direction&nbsp;:&nbsp;\u00ab les malades font sans cesse appel&nbsp;\u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;autrui&nbsp;[&#8230;]Tous ceux qui se sont occup\u00e9s d&rsquo;elles ont bien vite remarqu\u00e9[&#8230;]l&rsquo;attachement extraordinaire de ces malades pour leur m\u00e9decin. Celui qui s&rsquo;occupe d&rsquo;elles n&rsquo;est pas un homme ordinaire&nbsp;; il prend une situation pr\u00e9pond\u00e9rante aupr\u00e8s de laquelle rien ne peut entrer en balance \u00bb.&nbsp;A un moment (1894) o\u00f9 Freud ne con\u00e7oit le transfert que comme un artefact de la cure, une&nbsp;\u00ab fausse connexion&nbsp;\u00bb associative et alors qu&rsquo;il maintiendra jusqu&rsquo;au bout une conception purement libidinale de l&rsquo;investissement transf\u00e9rentiel, Janet en d\u00e9gage avec une nettet\u00e9 indiscutable la consistance de&nbsp;<em>suppl\u00e9ance<\/em>&nbsp;aux carences psychologiques propres du n\u00e9vros\u00e9.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;De m\u00eame Janet reprendra-t-il de la tradition psychiatrique la description des troubles du caract\u00e8re hyst\u00e9rique&nbsp;&#8211;&nbsp;\u00ab leurs enthousiasmes passagers, leurs d\u00e9sespoirs exag\u00e9r\u00e9s et si vite consol\u00e9s, leurs convictions irraisonn\u00e9es, leurs impulsions, leurs caprices, en un mot ce caract\u00e8re excessif et instable&nbsp;\u00bb&nbsp;&#8211; en&nbsp;y ajoutant une fine description du fond de vide \u00e9motionnel, d&rsquo;apathie, d&rsquo;\u00e9gocentrisme et de d\u00e9pression s\u00e9v\u00e8re qui les sous-tend&nbsp;&#8211; \u00ab&nbsp;toutes les malades dont j&rsquo;ai parl\u00e9 sont tristes et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es&nbsp;; l&rsquo;<em>ennui<\/em>&nbsp;continuel, le d\u00e9go\u00fbt de la vie, la peur, les terreurs, l&rsquo;extr\u00eame d\u00e9sespoir, voil\u00e0 ce qu&rsquo;elles expriment continuellement&nbsp;\u00bb&nbsp;&#8211; avec le&nbsp;<em>besoin d&rsquo;excitation&nbsp;<\/em>connexe, qui structure bien des comportements irrationnels ou pu\u00e9rils. Lorsqu&rsquo;il se tournera un peu plus tard vers la n\u00e9vrose obsessionnelle qu&rsquo;il baptise, lui, bien significativement&nbsp;<em>psychasth\u00e9nie<\/em>, Janet objectivera de m\u00eame un fond de&nbsp;\u00ab stigmates psychasth\u00e9niques&nbsp;\u00bb&nbsp;:&nbsp;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;&nbsp;\u00ab insuffisances&nbsp;\u00bb communes avec les hyst\u00e9riques (aboulie, d\u00e9pressivit\u00e9, nervosisme, besoin de direction, besoin d&rsquo;excitation), il d\u00e9crit les&nbsp;<em>sentiments d&rsquo;incompl\u00e9tude&nbsp;<\/em>(impressions g\u00e9n\u00e9rales d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9, d&rsquo;impuissance, d&rsquo;inutilit\u00e9, sentiments d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9, de d\u00e9r\u00e9alisation, de d\u00e9personnalisation, d&rsquo;automatisme) que les psychanalystes ne cerneront qu&rsquo;avec un demi-si\u00e8cle de retard (cf. les analyses de Winnicott sur le&nbsp;\u00ab faux&nbsp;<em>self&nbsp;<\/em>\u00bb et la personnalit\u00e9 schizo\u00efde)&nbsp;. Aussi Janet situe-t-il d\u2019embl\u00e9e l&rsquo;essence m\u00eame de la n\u00e9vrose (et bient\u00f4t des grandes psychoses dont il entame l&rsquo;investigation dans les ann\u00e9es 1920) dans l&rsquo;amoindrissement de la&nbsp;\u00ab fonction du r\u00e9el \u00bb&nbsp;; soit une conception dynamique et \u00e9nerg\u00e9tique de l&rsquo;adaptation&nbsp;\u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 comme l&rsquo;<em>activit\u00e9&nbsp;<\/em>synth\u00e9tique hi\u00e9rarchiquement la plus \u00e9lev\u00e9e et \u00e9nerg\u00e9tiquement la plus co\u00fbteuse du fonctionnement psychique&nbsp;\u2013 ce dont Freud s\u2019inspirera en 1911.&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;D\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, la symptomatologie n\u00e9vrotique s\u2019analyse chez Janet comme \u00e9mancipation d\u2019activit\u00e9s parcellaires et inint\u00e9gration centrale de la personnalit\u00e9&nbsp;\u2013 ce que Jung va bient\u00f4t reprendre dans sa th\u00e9orie des complexes&nbsp;. Cette doctrine vient alors soutenir une pratique psychoth\u00e9rapique qui&nbsp;a int\u00e9gr\u00e9 l&rsquo;importance et la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une relation stable et patiente, mais qui la con\u00e7oit comme une direction morale au long cours, orthop\u00e9dique et p\u00e9dagogique, prescrivant en particulier toutes sortes de restrictions d&rsquo;activit\u00e9&nbsp;&#8211; les \u00ab&nbsp;\u00e9conomies psychologiques\u00bb qui permettront au n\u00e9vropathe, \u00eatre constitutionnellement affaibli, de mieux g\u00e9rer son maigre budget \u00e9nerg\u00e9tique. Ainsi le remarquable flair clinique de Janet lui permet-il de d\u00e9gager plus clairement que Freud les n\u0153uds principiels de l\u2019\u00e9nigme de la n\u00e9vrose&nbsp;\u2013 les d\u00e9ficiences subjectives, existentielles et \u00e9thiques, qui la conditionnent, comme l\u2019app\u00e9tence transf\u00e9rentielle qu\u2019elles commandent&nbsp;\u2013 mais sa perspective doctrinale l\u2019am\u00e8ne&nbsp;\u00e0 c\u00e9der au sympt\u00f4me, aux antipodes du programme freudien et de l\u2019\u00e9thique qui le sous-tend, comme elle l\u2019emp\u00eache de reconna\u00eetre l\u2019insigne exemplarit\u00e9 de la n\u00e9vrose dans la condition humaine .&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><br>Pr\u00e9sentation synth\u00e9tique des quatre mod\u00e8les m\u00e9tapsychologiques freudiens<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Je rappellerai pour commencer que ce qui fait l&rsquo;originalit\u00e9 de Freud d\u00e8s sa prise de contact avec l&rsquo;enseignement de Charcot, ce qui le diff\u00e9rencie d&#8217;embl\u00e9e de Janet, son grand rival dans l&rsquo;appr\u00e9hension des ph\u00e9nom\u00e8nes inconscients de l&rsquo;hyst\u00e9ro-hypnotisme, c&rsquo;est l&rsquo;orientation particuli\u00e8re que conf\u00e8re&nbsp;\u00e0 sa d\u00e9marche son adh\u00e9sion aux principes de l&rsquo;Ecole scientiste allemande en psychologie. Ces principes s&rsquo;\u00e9noncent&nbsp;: psychophysiologisme, th\u00e9orie du champ et du seuil de la conscience, id\u00e9al physicaliste de quantification et de mesure, neuropsychologie c\u00e9r\u00e9brales.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;C&rsquo;est sur la base de ces principes que Freud entame sa recherche, en conceptualise les r\u00e9sultats et commence la construction d&rsquo;un mod\u00e8le du fonctionnement mental-c\u00e9r\u00e9bral dont le manuscrit adress\u00e9&nbsp;\u00e0 Fliess l&rsquo;automne 1895,&nbsp;<em>L\u2019Esquisse d&rsquo;unepsychologie scientifique,&nbsp;<\/em>constitue la premi\u00e8re mouture. Freud va bient\u00f4t assez fortement l\u2019amender sur divers points, et tout particuli\u00e8rement sur son aspect \u00ab\u00a0neuronique\u00a0\u00bb, renon\u00e7ant&nbsp;\u00e0 reconstituer dans l\u2019imm\u00e9diat une correspondance directe entre le fonctionnement mental et 1\u2019anatomo-physiologie c\u00e9r\u00e9brale. Les r\u00e9sultats et hypoth\u00e8ses de l\u2019Esquisse perdurent ainsi dans son premier mod\u00e8le proprement m\u00e9tapsychologique (le terme n&rsquo;appara\u00eet sous sa plume que le 13 f\u00e9vrier 1896), mais en quelque sorte la\u00efcis\u00e9es \u00ab\u00a0d\u00e9neuronis\u00e9es\u00a0\u00bb- ce qui ouvre d&rsquo;ailleurs justement la carri\u00e8re du terme de M\u00e9tapsychologie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>A -Le premier mod\u00e8le m\u00e9tapsychologique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il se constitue donc entre 1895 et 1900 et se trouve d\u00e9crit en d\u00e9tail dans le chapitre&nbsp;7 de l\u2019&nbsp;<em>Interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em>. Il repose fondamentalement sur des conceptions :<br>1&nbsp;&#8211; associationniste&nbsp;: le contenu de l&rsquo;appareil psychique et des divers syst\u00e8mes qui le constituent est enti\u00e8rement compos\u00e9 d&rsquo;images mentales discr\u00e8tes, de&nbsp;<em>repr\u00e9sentations<\/em>&nbsp;et seules les liaisons associatives qui les relient et le r\u00e9gime de ces liaisons peuvent diff\u00e9rencier le statut de ces repr\u00e9sentations. Les hypoth\u00e8ses fondamentales, tant \u00e9pist\u00e9mologiques (connaissance empirique du r\u00e9el) que linguistiques (th\u00e9orie des \u00ab\u00a0images verbales\u00a0\u00bb) ou cognitives (th\u00e9orie de la pens\u00e9e et de la logique) de l\u2019associationnisme, sont l\u00e0 reprises assez litt\u00e9ralement par Freud&nbsp;;&nbsp;<br>2&nbsp;\u2013 psychophysiologique&nbsp;: le psychisme est conceptualis\u00e9 comme un organe corporel, les mobiles, les \u00ab\u00a0\u00e9nergies\u00a0\u00bb qui le traversent sont issues du fonctionnement des organes et viennent charger les repr\u00e9sentations, devenues ainsi&nbsp;<em>repr\u00e9sentantes<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire mandataires des besoins du corps (pulsions). L&rsquo;affectivit\u00e9 est la manifestation direct de ces processus&nbsp;; elle est donc pens\u00e9e sur le mod\u00e8le des processus visc\u00e9raux de tension et de d\u00e9charge&nbsp;;&nbsp;<br>3&nbsp;&#8211; spiritualiste;&nbsp;: le fonctionnement mental ob\u00e9it&nbsp;\u00e0 deux r\u00e9gimes fondamentaux. Le premier, le&nbsp;<em>processus primaire<\/em>, correspond&nbsp;\u00e0 une circulation libre de l&rsquo;\u00e9nergie,&nbsp;\u00e0 des&nbsp;\u00e0 processus automatiques de d\u00e9charge,&nbsp;\u00e0 une pens\u00e9e associative non r\u00e9gul\u00e9e&nbsp;; il repr\u00e9sente en fait une version&nbsp;\u00e0 peine complexifi\u00e9 des automatismes r\u00e9flexes qui structurent la physiologie des centres nerveux inf\u00e9rieurs. Le second, le&nbsp;<em>processus secondaire<\/em>, est la source et manifeste en m\u00eame temps l&#8217;emprise d\u2019une instance d\u2019adaptation au r\u00e9el, le&nbsp;<em>moi<\/em>, qui vient entraver les processus primaires, leur substituant une r\u00e9tention, un retard de la d\u00e9charge, une \u00e9laboration consciente et verbale de la pens\u00e9e, une prise en compte des exigences de la r\u00e9alit\u00e9 dans la satisfaction des besoins pulsionnels&nbsp;;&nbsp;<br>4&nbsp;&#8211; \u00e9volutionniste type Spencer\/Jackson&nbsp;: qui impr\u00e8gne l&rsquo;ensemble de la conceptualisation de l&rsquo;appareil mental (cf. l&rsquo;identification primaire-archa\u00efque\/secondaire-\u00e9volu\u00e9) et surtout fournit la cl\u00e9 du probl\u00e8me de la n\u00e9vrose&nbsp;\u00e0 travers la th\u00e9orie de la libido que Freud ach\u00e8ve de construire dans la premi\u00e8re \u00e9dition (1905) des&nbsp;<em>Trois essais sur la th\u00e9orie de la sexualit\u00e9<\/em>). La pulsion sexuelle conna\u00eet en effet deux grandes \u00e9tapes de d\u00e9veloppement&nbsp;: la premi\u00e8re correspond&nbsp;\u00e0 la sexualit\u00e9 infantile et manifeste un fonctionnement morcel\u00e9 en activit\u00e9s pulsionnelles ind\u00e9pendantes (perverses), fondamentalement anarchiques et auto-\u00e9rotiques (niveau primaire automatique); la seconde voit l&rsquo;int\u00e9gration de ces composantes initialement ind\u00e9pendantes en un tout hi\u00e9rarchique et int\u00e9gr\u00e9, orient\u00e9 vers un objet ext\u00e9rieur et un but pulsionnel unique (g\u00e9nital). Entre ces deux \u00e9tapes prend place la&nbsp;<em>p\u00e9riode de latence<\/em>&nbsp;o\u00f9 se constituent les digues psychiques qui limitent, resserrent, canalisent les pulsions libidinales, les int\u00e9grant en une organisation hi\u00e9rarchis\u00e9e. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tape du&nbsp;<em>refoulement originaire<\/em>, h\u00e9ritage phylog\u00e9n\u00e9tique \u00ab\u00a0organiquement pr\u00e9form\u00e9\u00a0\u00bb, o\u00f9 d&rsquo;anciennes activit\u00e9s pulsionnelles deviennent source de d\u00e9plaisir en place de jouissance, se voyant ainsi d\u00e9tach\u00e9es de l&rsquo;ensemble (c&rsquo;est-\u00e0-dire de l&rsquo;organisation d\u00e9finitive du moi), constituant ainsi la \u00ab\u00a0r\u00e9serve inconsciente\u00a0\u00bb (r\u00e9gie donc par le processus primaire), point d&rsquo;appel des refoulements ult\u00e9rieurs (<em>apr\u00e8s coup<\/em>), source des manifestations psychopathologiques quand le cours principal de la pulsion sexuelle est barr\u00e9 ou que des fixations infantiles en ob\u00e8rent apr\u00e8s-coup le fonctionnement. Ces manifestations se constituent suivant les lois du processus primaire, et les sympt\u00f4mes n\u00e9vrotiques ont donc la structure des formations de l&rsquo;inconscient dont le r\u00eave est le paradigme.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les concepts cl\u00e9s du premier mod\u00e8le sont donc l&rsquo;inconscient, le refoulement, le processus primaire et la th\u00e9orie sexuelle. Ses r\u00e9f\u00e9rents cliniques essentiels r\u00e9sident incontestablement dans le r\u00eave et l&rsquo;hyst\u00e9rie, dont la clinique&nbsp;a guid\u00e9 pas&nbsp;\u00e0 pas sa constitution et qui appara\u00eet alors comme la \u00ab\u00a0langue fondamentale\u00a0\u00bb de la n\u00e9vrose. En t\u00e9moignent la r\u00e9duction de tous les d\u00e9veloppements psychopathologiques au temps premier du refoulement et la disparition corr\u00e9lative du concept de d\u00e9fense des ann\u00e9es 1892-1895, l&rsquo;essentiel des analyses cliniques produites&nbsp;\u00e0 cette p\u00e9riode \u00e9tant vers\u00e9 apr\u00e8s 1895 au registre des modalit\u00e9s du&nbsp;<em>retour du refoul\u00e9<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>B -Le second mod\u00e8le m\u00e9tapsychologique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;J&rsquo;ai soulign\u00e9 ailleurs la lacune conceptuelle qui&nbsp;a autoris\u00e9 la constitution du premier mod\u00e8le et en constitue, en m\u00eame temps la limite,&nbsp;\u00e0 savoir l&rsquo;absence de prise en compte de l&rsquo;aspect global, personnel, t\u00e9l\u00e9ologique de la subjectivit\u00e9, qui s&rsquo;y manifeste d&rsquo;ailleurs dans la carence d&rsquo;une th\u00e9orie de la personnalit\u00e9 (ne pas confondre avec l&rsquo;appareil psychique) et de ses troubles (couverts par la th\u00e9orie et le terme m\u00eame de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence dans les textes freudiens d&rsquo;alors). Les postulats m\u00e9canico-physicalistes initiaux de la recherche freudienne ont ainsi&nbsp;\u00e0 la fois permis une extraordinaire perc\u00e9e dans le champ du sympt\u00f4me (et des formations de l&rsquo;inconscient en g\u00e9n\u00e9ral) et interdit l&rsquo;appr\u00e9hension de la structure subjective dans sa globalit\u00e9.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;A partir de 1909 et surtout de 1911, Freud va modifier son oculaire, faire le point sur un autre registre du fonctionnement subjectif, d\u00e9couvrir brusquement le champ clinique laiss\u00e9 l\u00e0 en friche et passer le reste de sa vie&nbsp;\u00e0 tenter d&rsquo;en construire la th\u00e9orie&nbsp;&#8211; cette<em>&nbsp;psychologie du moi<\/em>&nbsp;qui va venir doubler la \u00ab\u00a0psychologie des profondeurs\u00a0\u00bb et qui deviendra la&nbsp;<em>deuxi\u00e8me topique<\/em>. J&rsquo;ai tent\u00e9 de d\u00e9montrer que cette mutation du regard freudien prenait sa source dans la correspondance avec Jung des ann\u00e9es 1907-10 et dans la rencontre,&nbsp;\u00e0 travers Jung, des th\u00e9ories de Pierre Janet.&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;C&rsquo;est en effet la r\u00e9f\u00e9rence \u00e9volutionniste qui prend la rel\u00e8ve de la th\u00e9orie de la s\u00e9duction, substituant la r\u00e9capitulation ontog\u00e9nique des \u00e9tapes du d\u00e9veloppement phylog\u00e9n\u00e9tique aux deux temps (avant et apr\u00e8s la pubert\u00e9) du traumatisme sexuel de la th\u00e9orie initiale. Apr\u00e8s quelques timides r\u00e9f\u00e9rences, deux textes fondamentaux entament la structuration du deuxi\u00e8me mod\u00e8le m\u00e9tapsychologique: les \u00ab\u00a0Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique\u00a0\u00bb et les&nbsp;<em>Remarques sur le cas du Pr\u00e9sident Schreber<\/em>tous les deux parus en 1911. Mais le fil de pens\u00e9e qui&nbsp;y prend sa source continuera&nbsp;\u00e0 d\u00e9rouler&nbsp;\u00e0 travers le reste de l\u2019oeuvre freudienne, inspirant en ppa rt iculier dans la derni\u00e8re p\u00e9riode les textes sur la psychose (1924) et le f\u00e9tichisme (1927-1938) o\u00f9 il se trouve transcrit dans le vocabulaire de la seconde topique et le jeu de ses instances. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ce qui structure pr\u00e9cis\u00e9ment ce nouveau mod\u00e8le, c&rsquo;est l&rsquo;opposition de deux registres du fonctionnement mental (d\u00e9sormais il vaudrait mieux dire&nbsp;<em>subjectif<\/em>) que Freud commence d&rsquo;ailleurs par identifier aux deux processus du premier mod\u00e8le, bien que des diff\u00e9rences consid\u00e9rables rendent impraticable une telle superposition. Il&nbsp;s agit de la polarit\u00e9 entre,&nbsp;d une part, une adaptation au r\u00e9el con\u00e7ue comme une tension dans l\u2019action, une activit\u00e9 toujours inventive (produisant sans cesse de nouvelles synth\u00e8ses, dirait Janet) que Freud nommera bient\u00f4t&nbsp;<em>alloplastie<\/em>&nbsp;et, d\u2019autre part, un refuge pathog\u00e8ne dans un monde int\u00e9rieur de r\u00eaveries fantasmatiques, de r\u00e9alisation omnipotente et irr\u00e9elle du d\u00e9sir (<em>introversion<\/em>&nbsp;de Jung,&nbsp;<em>autoplastie<\/em>&nbsp;de Freud). Je rappellerai que le th\u00e8me du fantasme \u00e9tait loin de repr\u00e9senter alors une nouveaut\u00e9 dans la th\u00e9orie freudienne, mais il \u00e9tait jusque-l\u00e0 toujours con\u00e7u comme un maillon dans le cycle de la d\u00e9charge pulsionnelle, une anticipation mentale (une \u00ab\u00a0pr\u00e9conception\u00a0\u00bb) de l\u2019action&nbsp;&#8211; certainement pas comme un des versants de l\u2019activjt\u00e9 subjective dans sa m\u00e9diation entre la pulsion et le r\u00e9el&nbsp;; corr\u00e9lativement, l&rsquo;acte qui am\u00e8ne la d\u00e9charge pulsionnelle n&rsquo;a plus l&rsquo;allure d&rsquo;un circuit r\u00e9flexe (\u00ab\u00a0action sp\u00e9cifique\u00a0\u00bb du premier mod\u00e8le) dont le moi ne contr\u00f4le en quelque sorte que la g\u00e2chette&nbsp;; il devient&nbsp;<em>action<\/em>, soit effort intelligent (et inform\u00e9 du r\u00e9el) pour inventer une solution pratique qui satisfasse le d\u00e9sir. Quant&nbsp;\u00e0 la d\u00e9charge primaire, elle ne consiste plus dans le d\u00e9clenchement intempestif du r\u00e9flexe instinctif, mais se consume en d\u00e9charges \u00e9nerg\u00e9tiques internes (manifestations mimiques et visc\u00e9rales de l&rsquo;affect&nbsp;&#8211; dans le premier mod\u00e8le, le fonctionnement psychique primaire d\u00e9clenchait&nbsp;\u00e0 la fois l\u2019acte sp\u00e9cifique et l\u2019hallucination de son objet (cf&nbsp;. les deux versants de la symptomatologie hyst\u00e9rique&nbsp;: les sympt\u00f4mes de conversion et les \u00ab\u00a0d\u00e9lires\u00a0\u00bb). D\u00e9sormais, l&rsquo;activit\u00e9 mentale autistique primitive ne produit que l&rsquo;hallucination de la satisfaction et cette autarcie illusoire n\u2019est un temps possible au sujet que gr\u00e2ce au soutien de son environnement (cf. les soins maternels ou l&rsquo;oeuf des oiseaux). Le sujet devra ensuite faire l&rsquo;apprentissage douloureux du r\u00e9el.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La construction du deuxi\u00e8me mod\u00e8le se fait autour du concept-cl\u00e9 du&nbsp;<em>narcissisme primaire<\/em>&nbsp;et du champ clinique de la psychose (autisme du d\u00e9lire). Il s&rsquo;accompagne d&rsquo;une mutation de la th\u00e9orie de la technique o\u00f9 le concept du&nbsp;<em>transfert<\/em>&nbsp;s&rsquo;arroge une position centrale, rel\u00e9guant au deuxi\u00e8me plan la vieille th\u00e9orie de la catharsis (l\u2019\u00e9quation fondamentale souvenir&nbsp;&#8211; sympt\u00f4me) qui structurait encore les textes techniques de 1904. Les emprunts conceptuels qui servent&nbsp;\u00e0 la construction du second mod\u00e8le concernent essentiellement le premier syst\u00e8me th\u00e9orique de Pierre Janet, dont les sources sont spiritualistes et \u00e9volutionnistes (du type Spencer-Jackson), mais qui constitue en r\u00e9alit\u00e9 une transition cr\u00e9atrice&nbsp;\u00e0 un mod\u00e8le&nbsp;<em>globaliste<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire&nbsp;\u00e0 un mod\u00e8le dans lequel la sp\u00e9cificit\u00e9 et la transcendance du registre subjectif par rapport au registre mat\u00e9riel constitue l&rsquo;intuition fondamentale dont vise&nbsp;\u00e0 rendre compte la th\u00e9orisation en psychologie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>C&nbsp;&#8211; Le quatri\u00e8me mod\u00e8le m\u00e9tapsychologique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les deux derniers mod\u00e8les de la conceptualisation m\u00e9tapsychologique freudienne \u00e9mergent lentement au fil des ann\u00e9es 1912-1926&nbsp;\u00e0 partir d&rsquo;une matrice indiff\u00e9renci\u00e9e dont&nbsp;<em>Totem et Tabou&nbsp;<\/em>fournit la premi\u00e8re mouture. La substance du quatri\u00e8me mod\u00e8le est inscrite dans l&rsquo;ultime conclusion du livre&nbsp;: \u00ab\u00a0Au commencement \u00e9tait l&rsquo;action.\u00a0\u00bb Je renverrai imm\u00e9diatement le lecteur au pr\u00e9c\u00e9dent paragraphe sur le second mod\u00e8le pour faire ressortir l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 absolue des pr\u00e9misses principielles de ces deux mod\u00e8les si proches pourtant dans le temps de leur naissance. Comme si Freud, dans son double effort,&nbsp;\u00e0 la fois pour penser la mutation que vient de subir son regard et pour conserver la filiation&nbsp;\u00e0 son premier mod\u00e8le, suivait l&rsquo;\u00e9clatement des deux aspects initiaux du processus primaire (r\u00e9flexe impulsif et hallucination) dans les deux versions oppos\u00e9es ainsi promues du fonctionnement mental originaire (action impulsive ou autisme).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les r\u00e9f\u00e9rences th\u00e9oriques de&nbsp;<em>Totem et Tabou<\/em>&nbsp;ne sont pas difficiles&nbsp;\u00e0 d\u00e9gager&nbsp;: il s&rsquo;agit de l&rsquo;anthropologie \u00e9volutionniste, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;un courant tr\u00e8s marqu\u00e9 par l\u2019\u00e9volutionnisme deuxi\u00e8me mani\u00e8re, darwinien&nbsp;. Je rappellerai que le darwinisme se distingue de l&rsquo;\u00e9volutionnisme basal, spencerien, par la dimension historique (au sens d&rsquo;une gen\u00e8se mythique) qui am\u00e8ne la substitution&nbsp;\u00e0 l&rsquo;opposition \u00e9l\u00e9mentaire\/organis\u00e9 (Spencer-Jackson) du conflit archa\u00efque (originaire)&nbsp;\/ \u00e9volu\u00e9. Par ailleurs, la composition th\u00e9orique de&nbsp;<em>Totem et Tabou&nbsp;<\/em>s&rsquo;av\u00e8re h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne puisque deux lignes de pens\u00e9e le structurent&nbsp;: la premi\u00e8re s&rsquo;inscrit dans le fil du d\u00e9veloppement du deuxi\u00e8me mod\u00e8le (cf. la troisi\u00e8me partie sur l&rsquo;Animisme et la toute-puissance des pens\u00e9es), tandis que la deuxi\u00e8me propose le concept d&rsquo;une impulsivit\u00e9 fondamentale du psychisme archa\u00efque,&nbsp;\u00e0 travers un examen du probl\u00e8me de l&rsquo;ambivalence et de la gen\u00e8se de la conscience morale dont la clinique de la n\u00e9vrose obsessionnelle avait fourni le mat\u00e9riau (cf&nbsp;. le cas de l&rsquo;<em>Homme aux rats<\/em>, 1909).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ainsi se constitue un mod\u00e8le fort proche de celui qui inspire&nbsp;\u00e0 la m\u00eame \u00e9poque le fonctionnalisme am\u00e9ricain, lui aussi de descendance darwinienne et centr\u00e9 sur le concept d\u2019adaptation. Freud n\u2019en l&rsquo;\u00e9laboration qu&rsquo;en 1925 avec<em>Inhibition, Symptome et Angoisse,&nbsp;<\/em>alors qu&rsquo;il&nbsp;a d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9 l&rsquo;essentiel de la seconde topique sur la base du troisi\u00e8me mod\u00e8le (cf. infra).&nbsp;A l&rsquo;oppos\u00e9 de la vision pessimiste que v\u00e9hicule ce dernier, le quatri\u00e8me mod\u00e8le va donc proposer un large tableau de l&rsquo;activit\u00e9 synth\u00e9tique et adaptative du moi, de sa politique et de ses strat\u00e9gies. Cela sous le double aspect, d&rsquo;une part de son d\u00e9veloppement g\u00e9n\u00e9tique, d&rsquo;autre part, de son constant effort de m\u00e9diation entre la r\u00e9alit\u00e9 objectale externe (puis int\u00e9rioris\u00e9e) et les pulsions aveugles du \u00c7a qu\u2019il s\u2019efforce d\u2019int\u00e9grer&nbsp;\u00e0 son organisation (c\u2019est 1\u2019 \u00ab\u00a0ass\u00e8chement du Zuydersee\u00a0\u00bb que Freud propose alors comme objectif essentiel de la cure analytique). Rappelons rapidement les caract\u00e9ristiques principales du quatri\u00e8me mod\u00e8le&nbsp;:&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211;&nbsp;\u00e0 travers une refonte compl\u00e8te de la th\u00e9orie de l&rsquo;angoisse, il tend&nbsp;\u00e0 virer au compte de l&rsquo;activit\u00e9 d\u00e9fensive du moi l&rsquo;ensemble du processus n\u00e9vrotique dont les diff\u00e9rents moments (probl\u00e8me du d\u00e9veloppement d\u2019angoisse, du refoulement originaire, de la r\u00e9gression, de la formation de sympt\u00f4me, etc.) apparaissent ainsi comme l&rsquo;effet de sa strat\u00e9gie synth\u00e9tique et adaptative (<em>fonctionnalisme<\/em>). Le corollaire en est la reprise du vieux concept de d\u00e9fense dont le refoulement (et m\u00eame le refoulement originaire) ne constitue plus qu\u2019une esp\u00e8ce&nbsp;;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; la psychopathologie est alors essentiellement pens\u00e9e en terme d&rsquo;<em>anachronisme<\/em>&nbsp;: l&rsquo;activit\u00e9 adaptative du moi ob\u00e9it&nbsp;\u00e0 une v\u00e9ritable rationalit\u00e9&nbsp;; elle se modifie en effet en fonction du d\u00e9veloppement de sa propre structure (maturation) qui modifie les situations de danger (et de satisfaction) auxquelles il&nbsp;a affaire comme les possibilit\u00e9s d\u00e9fensives dont il dispose. Ainsi se d\u00e9roule une s\u00e9quence g\u00e9n\u00e9tique de situations&nbsp;: d\u00e9tresse et immaturit\u00e9 initiale (naissance), d\u00e9pendance totale aux objets (complexe d\u2019Oedipe et angoisse de castration), latence et constitution du surmoi, \u00e2ge adulte et adaptation sociale. C\u2019est la permutation de modes de r\u00e9action&nbsp;(<em>patterns<\/em>, diront plus tard les analystes am\u00e9ricains) ne correspondant plus objectivement&nbsp;\u00e0 la situation tant interne qu\u2019externe qui rend compte de la propension aux n\u00e9vroses, cons\u00e9quence en dernier ressort de la pr\u00e9maturation de l&rsquo;enfant humain, de sa situation initiale de d\u00e9tresse et de d\u00e9pendance, et de la tendance aux fixations \u00e9volutives ;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; un corollaire int\u00e9ressant de ce passage au premier plan d&rsquo;une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9tique du d\u00e9veloppement est la r\u00e9vision du postulat de l&rsquo;indestructibilit\u00e9 des d\u00e9sirs infantiles attach\u00e9 au premier mod\u00e8le (c&rsquo;est-\u00e0-dire&nbsp;\u00e0 une vision m\u00e9caniste du psychisme)&nbsp;: la conception d&rsquo;une v\u00e9ritable disparition possible du complexe d&rsquo;OEdipe dans le d\u00e9veloppement normal se situe bien s\u00fbr aux antipodes des conceptions initiales.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les concepts cl\u00e9s attach\u00e9s au deuxi\u00e8me mod\u00e8le (narcissisme) et au troisi\u00e8me (pulsion de mort) se trouvent bien entendu \u00e9galement gomm\u00e9s dans le quatri\u00e8me&nbsp;; si l&rsquo;adaptation et l&rsquo;activit\u00e9 du moi sont les concepts cl\u00e9s de ce mod\u00e8le d&rsquo;inspiration fonctionnalisme, son champ clinique de r\u00e9f\u00e9rence est la n\u00e9vrose obsessionnelle, \u00ab\u00a0\u00e0 n&rsquo;en pas douter l&rsquo;objet le plus int\u00e9ressant et le plus f\u00e9cond de la recherche analytique\u00a0\u00bb, comme dira Freud au m\u00e9me moment.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>D&nbsp;&#8211; Le troisi\u00e8me mod\u00e8le m\u00e9tapsychologique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;I1 \u00e9merge progressivement au carrefour du deuxi\u00e8me et du quatri\u00e8me mod\u00e8les dont, par certains c\u00f4t\u00e9s, il peut appara\u00eetre comme une tentative de synth\u00e8se. Ainsi peut-on le voir prendre corps, me semble-t-il,&nbsp;\u00e0 partir de trois germes&nbsp;:&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; sur le terrain du quatri\u00e8me mod\u00e8le, c&rsquo;est le probl\u00e8me particulier de l&rsquo;int\u00e9gration de l&rsquo;ambivalence au cours du deuil,&nbsp;\u00e0 travers l&rsquo;int\u00e9riorisation des d\u00e9sirs de l&rsquo;objet perdu, qui en constitue&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence la source. Le probl\u00e8me du complexe paternel et de la constitution de l&rsquo;instance morale, que Freud&nbsp;a surtout envisag\u00e9 dans&nbsp;<em>Totem et Tabou&nbsp;<\/em>sous l&rsquo;angle de la r\u00e9pression de la haine et de l&rsquo;envie (impulsivit\u00e9 primaire) et de la clinique de la n\u00e9vrose obsessionnelle, vont ainsi le conduire&nbsp;\u00e0 l&rsquo;investigation du deuil et de la m\u00e9lancolie ;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; sur le terrain du deuxi\u00e8me mod\u00e8le, la clinique du narcissisme&nbsp;a amen\u00e9 Freud, d\u00e8s 1914 (<em>Pour introduire le narcissisme<\/em>),&nbsp;\u00e0 entamer la th\u00e9orie des id\u00e9alisations et de la structuration des id\u00e9aux du moi. L&rsquo;objet externe (parental) appara\u00eet l\u00e0 comme l&rsquo;h\u00e9ritier de l&rsquo;omnipotence narcissique originaire et la source introjective de l&rsquo;id\u00e9al du moi ;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; d&rsquo;autre part, la reconnaissance, dans le concept de narcissisme, de l&rsquo;existence pr\u00e9cocissime d&rsquo;un choix d&rsquo;objet infantile ouvre la voie&nbsp;\u00e0 un profond remaniement de la th\u00e9orie libidinale.&nbsp;A l&rsquo;anarchie perverse polymorphe de la sexualit\u00e9 de l&rsquo;enfant (1905) se substitue le d\u00e9gagement d&rsquo;une s\u00e9quence d&rsquo; \u00ab\u00a0organisations sexuelles infantilises\u00a0\u00bb&nbsp;: si Freud en int\u00e8gre le concept&nbsp;\u00e0 la th\u00e9orie sexuelle, il n&rsquo;en demeure pas moins qu&rsquo;il recouvre en r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans sa clinique, quelque chose de beaucoup plus global, en fait l&rsquo;ensemble de la vie psychique de l&rsquo;enfant&nbsp;\u00e0 un moment donn\u00e9, activit\u00e9 sexuelle et choix d&rsquo;objet certes, mais aussi modalit\u00e9s d&rsquo;ensemble de l&rsquo;organisation du moi, de la relation objectale et de la totalit\u00e9 du v\u00e9cu.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;C&rsquo;est dans la<em>&nbsp;M\u00e9tapsychologie<\/em>&nbsp;de 1915, cette premi\u00e8re tentative avort\u00e9e de synth\u00e8se, que le troisi\u00e8me mod\u00e8le va commencer&nbsp;\u00e0 se constituer, dans la deuxi\u00e8me .partie de l&rsquo;essai sur les Pulsions et leurs destins. Freud&nbsp;y envisage le probl\u00e8me de l&rsquo;ambivalence en l&rsquo;int\u00e9grant&nbsp;\u00e0 une description du d\u00e9veloppement g\u00e9n\u00e9tique du moi, o\u00f9 ce dernier terme ne d\u00e9signe plus une instance fonctionnelle diff\u00e9renci\u00e9e dans un&nbsp;, appareil m\u00e9canico-biologique, mais l&rsquo;\u00eatre subjectif (le&nbsp;<em>self,<\/em>&nbsp;diraient les auteurs anglosaxons modernes) dans la globalit\u00e9 de son rapport au monde ext\u00e9rieur objectal. Les termes d&rsquo;amour et de haine lui apparaissent en effet ne pouvoir&nbsp;\u00a0\u00bb \u00eatre utilis\u00e9s pour les relations des pulsions&nbsp;\u00e0 leurs objets mais r\u00e9serv\u00e9s pour les relations du moi total aux objets \u00ab\u00a0(<em>M\u00e9tapsychologie<\/em>, p. 40&nbsp;; c&rsquo;est moi qui souligne).&nbsp;A ce point, la description des \u00e9tapes du d\u00e9veloppement libidinal d\u00e9bouche sur l&rsquo;histoire de la structuration la subjectivit\u00e9. L\u2019amour et la haine, confondues dans la premi\u00e8re \u00e9tape orale-narcissique (moi-plaisir purifi\u00e9), se d\u00e9sintriquent au fil de l&rsquo;organisation anale- sadique (pouss\u00e9e&nbsp;\u00e0 l&#8217;emprise sur l&rsquo;objet), puis s&rsquo;opposent dans l&rsquo;organisation g\u00e9nitale (post-ambivalente, dira Abraham) tandis que s&rsquo;ach\u00e8ve la constitution de la relation d&rsquo;objet. Au passage les m\u00e9canismes d&rsquo;incorporation-r\u00e9jection de l&rsquo;\u00e9tape primaire orale-narcissique ont fourni la clef de l&rsquo;interpr\u00e9tation du cycle maniaco-d\u00e9pressif et \u00e9clair\u00e9 la gen\u00e8se des id\u00e9alisations.&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mais l\u2019ensemble de ce d\u00e9veloppement repose sur une telle mutation de la conceptualit\u00e9 freudienne que son int\u00e9gration th\u00e9orique ne pourra se faire qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;outils conceptuels neufs et profond\u00e9ment h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes&nbsp;\u00e0 ceux de la premi\u00e8re topique, toujours en usage en 1915. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;entre 1919 (<em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em>) et 1923 (<em>Le Moi et le \u00c7a<\/em>), Freud fournit le deuxi\u00e8me grand effort cr\u00e9atif de son oeuvre de th\u00e9oricien en dotant le troisi\u00e8me mod\u00e8le de sa charpente conceptuelle&nbsp;: &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; la polarit\u00e9 amour\/haine ne peut plus \u00eatre r\u00e9duite&nbsp;\u00e0 une conception m\u00e9canico-\u00e9nerg\u00e9tique de la pulsion (premier mod\u00e8le)&nbsp;: elle inclut en effet&nbsp;d embl\u00e9e t\u00e9l\u00e9ologie et signification, c\u2019est-\u00e0-dire les \u00e9l\u00e9ments caract\u00e9ristiques du registre subjectif&nbsp;. Pour en rendre compte, Freud va choisir de s&rsquo;inspirer de son pass\u00e9 pr\u00e9-scientifique,&nbsp;, retrouvant&nbsp;\u00e0 travers ce tournant n\u00e9o-lamarckiste sa fascination premi\u00e8re pour Goethe et la philosophie de la Naturel. Ainsi con\u00e7oit-il la nouvelle dualit\u00e9 pulsionnelle (pulsion de vie\/pulsion de mort) int\u00e9grant du m\u00eame coup le registre subjectif&nbsp;\u00e0 la racine m\u00eame de l&rsquo;existence, r\u00e9glant aussi ses comptes avec les deux grandes dissidences (Adler et Jung) en leur \u00f4tant le terrain m\u00eame de leur pol\u00e9mique&nbsp;;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; il faut fournir au \u00ab\u00a0moi total\u00a0\u00bbet&nbsp;\u00e0 l\u2019histoire de sa structuration un mod\u00e8le qui en int\u00e8gre la globalit\u00e9 et qui ne peut plus avoir grand chose&nbsp;\u00e0 voir avec les circuits \u00e9lectro-neuronique de l&rsquo;<em>Esquisse<\/em>. La \u00ab\u00a0v\u00e9sicule indiff\u00e9renci\u00e9e de substance excitable\u00a0\u00bb dont Freud propose l&rsquo;image fortement vitaliste en 1919 va demeurer le socle de la seconde topique. L&rsquo; \u00ab\u00a0\u0153uf\u00a0\u00bb syncitial des origines se diff\u00e9rencie certes ensuite en instances, mais d&rsquo;une part chacune d&rsquo;entre elles conserve l&rsquo;aspect global, subjectif et personnel qu&rsquo;il m\u00e9taphorisait, d&rsquo;autre part l&rsquo;ensemble de l&rsquo;organisme psychique en reconduit la Gestalt (cf. les fameux sch\u00e9mas de 1923 et 1932)&nbsp;;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; sur cette double base, la dialectique de la structuration interne de la subjectivit\u00e9 et du jeu de ses instances va pouvoir prendre sens. Le concept d&rsquo;introjection -identification est la pi\u00e8ce essentielle de ce proc\u00e8s et \u00e9claire tant le d\u00e9veloppement du moi que la constitution du surmoi-id\u00e9al du moi. L&rsquo;aboutissement en est le tableau des relations de d\u00e9pendance du moi et la description de la lutte que se livrent les deux grandes pulsions (alias l&rsquo;amour et la haine)&nbsp;\u00e0 travers la politique, les conflits et les alliances qui mettent aux prises les instances subjectives.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le r\u00e9f\u00e9rent clinique du troisi\u00e8me mod\u00e8le se d\u00e9gage sans difficult\u00e9 des bases m\u00eame de la th\u00e9orisation freudienne, de l&rsquo;accent dramatique et pessimiste qui marque les deux textes de 1919 et 1923 (et qui am\u00e8nera en 1925, le \u00ab\u00a0coup de barre\u00a0\u00bb en sens oppos\u00e9 de&nbsp;<em>Inhibition, Sympt\u00f4me et Angoisse)<\/em>&nbsp;et de la consid\u00e9ration que le surmoi du&nbsp;: m\u00e9lancolique manifeste \u00ab\u00a0pour ainsi dire une pure culture de la pulsion de mort\u00a0\u00bb (<em>Le Moi et le \u00c7a<\/em>, in&nbsp;<em>Essais de psychanalyse<\/em>, p. 268). La m\u00e9lancolie est donc l&rsquo;unique occurence clinique o\u00f9 se manifeste ouvertement cette pulsion toujours cach\u00e9e et silencieuse, comme le champ privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 se conjoignent les deux innovations conceptuelles essentielles qui structurent le troisi\u00e8me mod\u00e8le. C&rsquo;est dans cette perspective qu&rsquo;il faut comprendre le fait que, dans le cadre du troisi\u00e8me mod\u00e8le, le concept de narcissisme vient recouvrir une modalit\u00e9 d&rsquo;organisation du moi et de la relation objectale (moi-plaisir purifi\u00e9) et non plus un \u00e9tat de reploiement autistique des investissements (deuxi\u00e8me mod\u00e8le)&nbsp;; corr\u00e9lativement, sa signification conceptuelle d\u00e9vie de l&rsquo;autisme hallucinatoire&nbsp;\u00e0 l\u2019<em>omnipotence<\/em>&nbsp;&#8211; c&rsquo;est-\u00e0-dire cliniquement du r\u00e9f\u00e9rent psychotique (shizophr\u00e9nie-parano\u00efa) au r\u00e9f\u00e9rent maniaque. C&rsquo;est la m\u00eame dynamique qui fait qu&rsquo;\u00e0 partir du&nbsp;<em>Moi et le \u00c7a<\/em>, Freud con\u00e7oit le narcissisme du moi comme toujours secondaire (\u00ab\u00a0d\u00e9rob\u00e9 aux objets\u00a0\u00bb). Le narcissisme primaire tend en effet, dans le cadre du troisi\u00e8me mod\u00e8le,&nbsp;\u00e0 prendre la signification d&rsquo;un pur \u00e9tat anobjectal (narcissisme du \u00e7a).<br><br><strong>Nota bene :<\/strong>&nbsp;Bien entendu, si la deuxi\u00e8me topique se structure&nbsp;\u00e0&nbsp;l int\u00e9rieur du troisi\u00e8me mod\u00e8le, elle devient aussit\u00f4t la \u00ab\u00a0langue fondamentale\u00a0\u00bbcommune&nbsp;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de laquelle se trouve retranscrits les trois autres. Ainsi le \u00c7a peut-il prendre les traits de l\u2019inconscient du premier mod\u00e8le, de la propension autistique et d\u00e9r\u00e9elle du deuxi\u00e8me, de l&rsquo;impulsion aveugle du quatri\u00e8me, tout en conservant l&rsquo;aspect de &lsquo;l&rsquo;ar\u00e8ne o\u00f9 se livre l&rsquo;\u00e9ternel combat d&rsquo;Eros et Thanatos (troisi\u00e8me). Il est cependant essentiel de distinguer derri\u00e8re cette terminologie identique le contexte th\u00e9orique qui donne&nbsp;\u00e0 chaque terme son extension et sa signification v\u00e9ritables&nbsp;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de chacun des quatre mod\u00e8les.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"> <br><strong>1- Les grandes \u00e9tapes de la Psychiatrie clinique<\/strong> <\/h4>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La constitution de la psychiatrie comme discipline de savoir, corps de pratique et branche de la m\u00e9decine scientifique,&nbsp;\u00e0 l\u2019or\u00e9e du 19\u00e8me si\u00e8cle, va repr\u00e9senter&nbsp;\u00e0 la fois une tr\u00e8s profonde rupture culturelle et l\u2019avanc\u00e9e ultime et d\u00e9cisive du mat\u00e9rialisme scientifique dans le champ social. Un lien imm\u00e9morial se rompt l\u00e0, dans la foul\u00e9e du \u00ab&nbsp;d\u00e9senchantement du monde&nbsp;\u00bb, celui qui reliait la Folie (au sens le plus large) au Sacr\u00e9 et, lui supposant par l\u00e0 une transcendance imp\u00e9n\u00e9trable pour le commun des mortels, assignait sa prise en charge&nbsp;\u00e0 des proc\u00e9dures magiques et rituelles que nous \u00e9voquerons plus loin. La Folie, qui \u00e9tait possession, damnation, inspiration sacr\u00e9e, renvoyait directement au surnaturel&nbsp;; la voil\u00e0 r\u00e9duite&nbsp;\u00e0 un pur d\u00e9ficit&nbsp;: le fou devient&nbsp;\u00e0 l\u2019inverse l\u2019i<em>nsens\u00e9.<\/em>&nbsp;D\u00e9pouill\u00e9e de toute transcendance, de tout myst\u00e8re propre, r\u00e9duite donc&nbsp;\u00e0 une appr\u00e9hension purement&nbsp;<em>d\u00e9ficitaire<\/em>, elle d\u00e9choit au statut de maladie mentale&nbsp;\u2013 c\u2019est-\u00e0-dire, dans l\u2019\u00e9pist\u00e9m\u00e9 mat\u00e9rialiste de la m\u00e9decine anatomo-clinique, d\u2019affection&nbsp;<em>c\u00e9r\u00e9brale<\/em>. C\u2019est donc&nbsp;\u00e0 la perturbation d\u2019un organe, au privil\u00e8ge certes exceptionnel puisqu\u2019il est le si\u00e8ge suppos\u00e9 de la conscience, mais organe tout de m\u00eame, de la machine corporelle, qu\u2019est d\u2019embl\u00e9e assign\u00e9e la causalit\u00e9 de l\u2019ali\u00e9nation mentale. La filiation doctrinale cart\u00e9sienne de la psychopathologie s\u2019indique ici directement,&nbsp;\u00e0 travers le statut du corps dans la doctrine de Descartes.&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le point le plus d\u00e9licat et en m\u00eame temps le plus riche d\u2019implications du dualisme cart\u00e9sien concerne en effet le statut du corps et l\u2019articulation dans l\u2019\u00eatre humain des deux substances&nbsp;\u2013 la mati\u00e8re-\u00e9tendue et l\u2019esprit. Comme le formule Descartes, \u00ab&nbsp;je suppose que le corps de l\u2019homme n\u2019est autre chose qu\u2019une statue ou machine de terre&nbsp;\u00bb&nbsp;; au-del\u00e0 de l\u2019empreinte, \u00e9vidente ici, du r\u00e9cit biblique (<em>Gen\u00e8se<\/em>, II, 7&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u2019Eternel forma l\u2019homme de la poussi\u00e8re de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie, et l\u2019homme devint un \u00eatre vivant&nbsp;\u00bb), il faut reconna\u00eetre dans cette conception l\u2019arch\u00e9type organisateur du savoir scientifique m\u00e9dical anatomo-physiologique. Leibniz la prolonge&nbsp;: \u00ab&nbsp;tout ce qui se fait dans le corps de l\u2019homme et de tout animal est aussi m\u00e9canique que ce qui se fait dans une montre&nbsp;\u00bb, avant Claude Bernard, le fondateur de la m\u00e9decine exp\u00e9rimentale&nbsp;\u2013 \u00ab&nbsp;il ne saurait&nbsp;y avoir de barri\u00e8re entre la science des corps vivants et celle des corps bruts&nbsp;\u00bb &nbsp;&#8211; et le grand physiologiste allemand Helmholtz, auquel Freud se rattache directement&nbsp;\u00e0 travers son ma\u00eetre Br\u00fccke, cojureur du fameux serment de 1845 qui ne dit pas autre chose&nbsp;: \u00ab&nbsp;nulles autres forces que les forces physico-chimiques communes ne sont actives dans l\u2019organisme&nbsp;\u00bb. L\u2019appr\u00e9hension par la science, tout au moins classique, de tout objet de recherche, passe obligatoirement par sa r\u00e9duction au statut de machine, d\u2019automate&nbsp;\u2013 comme par exemple le dit encore Descartes, l\u2019animal est \u00ab&nbsp;une machine qui, ayant \u00e9t\u00e9 faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonn\u00e9e que celles qui peuvent \u00eatre invent\u00e9es par l\u2019homme&nbsp;\u00bb. Ainsi la c\u00e9sure dedans-dehors caract\u00e9ristique de l\u2019univers scientifique se double-t-elle automatiquement d\u2019une c\u00e9sure psychosomatique corps-esprit responsable de l\u2019obtusion de la m\u00e9decine scientifique vis-\u00e0-vis de la causalit\u00e9 psychique (&nbsp;du sens ). Une exp\u00e9rience existentielle d\u00e9cisive s\u2019investit en m\u00eame temps ici&nbsp;: la d\u00e9couverte par le sujet moderne de la libert\u00e9 potentielle de la conscience face aux \u00ab&nbsp;automatismes&nbsp;\u00bb (cf. infra) qui l\u2019asservissent&nbsp;\u2013 d\u00e9terminismes pulsionnel ou surmo\u00efque, puissances des inerties acquises de la probl\u00e9matique personnelle, que la c\u00e9sure cart\u00e9sienne tend&nbsp;\u00e0 r\u00e9duire&nbsp;\u00e0 l\u2019opposition esprit\/mati\u00e8re (cf. les th\u00e9ories g\u00e9n\u00e9tiques en psychopathologie).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L\u2019originalit\u00e9 du cart\u00e9sianisme, par rapport aux doctrines mat\u00e9rialistes pures qui commencent&nbsp;\u00e0 fleurir&nbsp;\u00e0 la fin du 18\u00e8me si\u00e8cle, est plut\u00f4t de reconna\u00eetre au sujet humain,&nbsp;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la machine corporelle-animale, une subjectivit\u00e9 transcendante centr\u00e9e sur la conscience rationnelle et r\u00e9flexive, et d\u00e8s lors, d\u2019introduire&nbsp;\u00e0 la d\u00e9licate question de la dialectique conflictuelle interne&nbsp;\u00e0 l\u2019\u00eatre humain entre corps et esprit. Une ligne de partage se dessine alors dans la subjectivit\u00e9 entre ce qui rel\u00e8ve du corps, donc de la mati\u00e8re (les fonctions&nbsp;<em>automatiques,<\/em>&nbsp;comme on les appellera bient\u00f4t) et la pure transcendance de la conscience rationnelle. Descartes ne fait l\u00e0 que s\u2019inspirer de la tradition aristot\u00e9licienne qui superpose chez l\u2019\u00eatre humain, \u00ab&nbsp;animal raisonnable&nbsp;\u00bb, aux \u00e2mes v\u00e9g\u00e9tatives, sensitives, motrices, voire repr\u00e9sentatives (les \u00ab&nbsp;phantasmes&nbsp;\u00bb d\u2019Aristote&nbsp;\u2013 images int\u00e9rieures de la m\u00e9moire et de l\u2019imagination) de l\u2019animal, la raison, l\u2019intellect, dont la partie&nbsp;<em>active&nbsp;<\/em>(\u00ab&nbsp;l\u2019intellect agent&nbsp;\u00bb, cr\u00e9ateur des concepts) est universelle, s\u00e9parable du corps (donc immortelle) et identique&nbsp;\u00e0 la pens\u00e9e divine. Mais \u00e9videmment, le m\u00e9canisme cart\u00e9sien durcit sensiblement le dualisme d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent chez Aristote et dans la grande scolastique m\u00e9di\u00e9vale, puisque la r\u00e9f\u00e9rence au corps ne renvoie plus d\u00e9sormais&nbsp;\u00e0 la cr\u00e9ature vivante dot\u00e9e d\u2019une \u00e2me, f\u00fbt-elle inf\u00e9rieure, mais&nbsp;\u00e0 une machine.&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Descartes renvoie donc classiquement perception, m\u00e9moire, motricit\u00e9,&nbsp;<em>imagination<\/em>, du c\u00f4t\u00e9 du corps&nbsp;\u2013 l\u2019analyse des formations imaginaires comme un simple r\u00e9arrangement d\u2019images perceptives retenues par la m\u00e9moire, truisme depuis Aristote, r\u00e9alise en fait l\u2019op\u00e9ration r\u00e9ductrice principielle du rationalisme psychologique en d\u00e9supposant de fait toute puissance cr\u00e9atrice v\u00e9ritable&nbsp;\u00e0 la pens\u00e9e symbolique (par exemple au r\u00eave), nous&nbsp;y reviendrons. Surtout, il va d\u00e9signer dans les&nbsp;<em>passions<\/em>, l\u2019affectivit\u00e9, la voie royale par laquelle le corps affecte l\u2019esprit&nbsp;\u2013 les \u00ab&nbsp;repr\u00e9sentants&nbsp;\u00bb psychiques, comme le dira Freud, des app\u00e9tits corr\u00e9latifs des imp\u00e9ratifs de fonctionnement de la machine corporelle. Le cart\u00e9sianisme peut alors promouvoir l\u2019id\u00e9al rationaliste qui,&nbsp;\u00e0 travers la philosophie des Lumi\u00e8res, dominera le 18\u00e8me si\u00e8cle, la R\u00e9volution fran\u00e7aise et toute la modernit\u00e9&nbsp;: empire de la conscience, \u00e9mancip\u00e9e par la Raison, sur l\u2019ensemble de la subjectivit\u00e9, ma\u00eetrise des passions, r\u00e9duction des d\u00e9vergondages de l\u2019imagination et de la croyance individuelle ou collective (les \u00ab&nbsp;idoles&nbsp;\u00bb de Bacon).&nbsp;A travers la lutte contre l\u2019 \u00ab&nbsp;obscurantisme&nbsp;\u00bb&nbsp;&#8211; les t\u00e9n\u00e8bres de la mati\u00e8re (des passions) s\u2019opposent ici&nbsp;\u00e0 la lumi\u00e8re de la conscience&nbsp;\u2013 politique ou religieux (\u00ab&nbsp;\u00e9craser&nbsp;<em>l\u2019Inf\u00e2me&nbsp;<\/em>\u00bb, dit Voltaire), le rationalisme semble ainsi prolonger le combat s\u00e9culaire de l\u2019\u00e9thique monoth\u00e9iste contre l\u2019idol\u00e2trie et les \u00ab&nbsp;faux dieux&nbsp;\u00bb.&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mais identifier ainsi directement l\u2019esprit, dans son essence m\u00eame,&nbsp;\u00e0 l\u2019intellect&nbsp;\u2013 le sujet cart\u00e9sien, sujet de la science, est un sujet \u00ab&nbsp;scientifique&nbsp;\u00bb, en tout cas cognitif, comme l\u2019homo psychologicus qui va lui succ\u00e9der&nbsp;\u2013 ne boucle pas seulement la forclusion de l\u2019inconscient dans l\u2019univers rationaliste&nbsp;; l\u2019op\u00e9ration engage en m\u00eame temps une double id\u00e9alisation, aux lourdes cons\u00e9quences&nbsp;:&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; l\u2019assimilation du rationnel et du raisonnable marie optimisme \u00e9pist\u00e9mologique et utopisme social. Comme le formule limpidement Kant, d\u00e9marquant directement Rousseau&nbsp;: \u00ab&nbsp;il n\u2019y&nbsp;a pas chez l\u2019homme de dispositions au mal. Le mal vient de ce que la nature n\u2019est pas r\u00e9gl\u00e9e. Il n\u2019y&nbsp;a dans l\u2019homme que les germes du bien&nbsp;\u00bb. La doctrine augustinienne de l\u2019inexistence ontologique du mal&nbsp;\u2013 le mal n\u2019est que l\u2019ignorance du bien&nbsp;: celui qui conna\u00eet le bien ne peut plus vouloir le mal&nbsp;\u2013 qui \u00e9vite d\u2019en attribuer la responsabilit\u00e9&nbsp;\u00e0 Dieu, informe ici secr\u00e8tement l\u2019id\u00e9ologie des Lumi\u00e8res, pr\u00e9parant la confusion du registre de la connaissance rationnelle avec celui de l\u2019<em>\u00e9thique<\/em>.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8211; l\u2019architecture hi\u00e9rarchique du dualisme cart\u00e9sien, calquant le pouvoir attendu de la conscience sur les passions sur le mod\u00e8le monarchiste du gouvernement du Cr\u00e9ateur sur la cr\u00e9ation (toujours la sup\u00e9riorit\u00e9 ontologique de l\u2019esprit sur la mati\u00e8re), tend&nbsp;\u00e0&nbsp;<em>naturaliser&nbsp;<\/em>le fonctionnement id\u00e9alis\u00e9 du sujet de la science,&nbsp;\u00e0 l\u2019\u00e9riger en aboutissement naturel, en \u00e9tape terminale du d\u00e9veloppement du sujet. Ainsi un accomplissement historique, aussi remarquable qu\u2019exceptionnel dans le devenir humain, prend-il rang d\u2019issue in\u00e9vitable, soutenant l\u2019extraordinaire ethnocentrisme de la modernit\u00e9 occidentale, pr\u00e9parant sa domination \u00ab&nbsp;naturelle&nbsp;\u00bb sur les \u00ab&nbsp;civilisations inf\u00e9rieures&nbsp;\u00bb et les peuples non-europ\u00e9ens.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Au moment m\u00eame o\u00f9 la d\u00e9mocratie constitue la citoyennet\u00e9 politique sur ces m\u00eames bases id\u00e9ologiques, l\u2019institution par l\u2019ali\u00e9nisme de la folie comme \u00ab&nbsp;maladie mentale&nbsp;\u00bb,&nbsp;<em>perte de la Raison<\/em>, la situe d\u2019embl\u00e9e comme l\u2019envers de l\u2019id\u00e9al rationaliste des Lumi\u00e8res&nbsp;\u2013 ce qui, en \u00e9rigeant d\u00e9sormais ce dernier en&nbsp;<em>norme,<\/em>&nbsp;en ach\u00e8ve d\u2019ailleurs la&nbsp;<em>naturalisation&nbsp;<\/em>et en occulte la teneur id\u00e9alisante. La d\u00e9volution&nbsp;\u00e0 la m\u00e9decine de la juridiction sociale sur la folie ne constitue donc pas seulement un progr\u00e8s culturel consid\u00e9rable et un notable adoucissement des m\u0153urs, r\u00e9alisation en acte du programme philanthropique du groupe des Id\u00e9ologues, les h\u00e9ritiers fran\u00e7ais directs des philosophes des Lumi\u00e8res. En fondant la clinique psychiatrique sur le mod\u00e8le id\u00e9al de l\u2019<em>Histoire naturelle<\/em>&nbsp;de Buffon, discipline d\u2019observation essentiellement empirique et classificatoire, Philippe Pinel, membre d\u2019ailleurs comme Buffon du groupe des Id\u00e9ologues, importe dans l\u2019approche de la folie la structure constituante du rationalisme scientifique, en particulier l\u2019\u00e9cart ontologique extr\u00eame qui le structure entre le sujet de la science et le ph\u00e9nom\u00e8ne-objet d\u2019investigation. C\u2019est ce qui rend compte de la posture d\u2019<em>objectivation&nbsp;<\/em>qui structure le dispositif psychiatrique et organise les proc\u00e9dures majeures (interrogatoire, pr\u00e9sentation de malades, expertise, certificats) o\u00f9 se constitue et se pr\u00e9sentifie la connaissance clinique et dont on sait par ailleurs le r\u00f4le central dans la formation du psychiatre. Au-del\u00e0 des ind\u00e9niables efforts personnels d\u2019humanit\u00e9 de bien des praticiens, le d\u00e9marquage d\u2019un mod\u00e8le, m\u00e9dical ou scientifique, d\u2019investigation d\u2019un objet physique dans la relation au semblable, m\u00eame et surtout fou,&nbsp;a des cons\u00e9quences forc\u00e9ment d\u00e9vastatrices en tendant&nbsp;\u00e0 chosifier et&nbsp;\u00e0 ali\u00e9ner un sujet d\u00e9j\u00e0 immerg\u00e9 dans une terrible exp\u00e9rience.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La classification clinique que propose Pinel, source du premier paradigme de la science psychiatrique&nbsp;, est enti\u00e8rement vectoris\u00e9e par la conception de la perte de la Raison dont elle situe en fait les divers paliers&nbsp;:&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;1.&nbsp;<em>m\u00e9lancolie&nbsp;<\/em>ou d\u00e9lire&nbsp;<em>partiel<\/em>, o\u00f9 le d\u00e9lire, gai ou triste, se limite&nbsp;\u00e0 un objet ou&nbsp;\u00e0 une s\u00e9rie particuli\u00e8re d\u2019objets, le jeu des facult\u00e9s mentales \u00e9tant par ailleurs intact.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;2.&nbsp;<em>manie&nbsp;<\/em>ou d\u00e9lire&nbsp;<em>g\u00e9n\u00e9ral<\/em>, concernant tous les objets et plusieurs des \u00ab&nbsp;fonctions de l\u2019entendement&nbsp;\u00bb.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;3.&nbsp;<em>d\u00e9mence<\/em>&nbsp;ou abolition de la pens\u00e9e&nbsp;\u2013 par o\u00f9 Pinel, bien s\u00fbr, entend le&nbsp;<em>jugement<\/em>&nbsp;: incoh\u00e9rence dans les manifestations anarchiques des facult\u00e9s mentales.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;4.&nbsp;<em>idiotisme&nbsp;<\/em>ou oblit\u00e9ration des facult\u00e9s intellectuelles et affectives, le malade \u00e9tant r\u00e9duit&nbsp;\u00e0 une existence v\u00e9g\u00e9tative, avec des restes sporadiques d\u2019activit\u00e9 mentale.&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cette classification purement syndromique, qui s\u2019affinera et s\u2019\u00e9toffera progressivement au fil de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du 19\u00e8me si\u00e8cle, situe&nbsp;\u00e0 l\u2019\u00e9vidence les degr\u00e9s successifs, dans une \u00e9chelle descendante, de la destruction de la conscience jusqu\u2019\u00e0 l\u2019existence purement v\u00e9g\u00e9tative, c\u2019est-\u00e0-dire corporelle.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La conception doctrinale de la folie qui la double est, comme de juste, calqu\u00e9e sur le mod\u00e8le cart\u00e9sien de la&nbsp;<em>passion<\/em>&nbsp;\u2013 conception psychophysiologique bien entendu, et non psychog\u00e9n\u00e9tique comme on l\u2019a parfois anachroniquement soutenu, puisque c\u2019est par l\u2019interm\u00e9diaire du retentissement visc\u00e9ral de l\u2019\u00e9r\u00e9thisme passionnel que s\u2019op\u00e8re le d\u00e9rangement mental-c\u00e9r\u00e9bral. Comme le formule Pinel, la perturbation \u00ab&nbsp;part de la r\u00e9gion de l\u2019estomac et des intestins d\u2019o\u00f9 se propage comme par une esp\u00e8ce d\u2019irradiation le trouble de l\u2019entendement&nbsp;\u00bb. Pinel s\u2019appuie d\u2019ailleurs ici sur une tr\u00e8s pr\u00e9cieuse intuition clinique&nbsp;: celle du retentissement corporel, biologique, de toute pathologie mentale s\u00e9rieuse&nbsp;; cet appoint neuropsychique, \u00ab&nbsp;processuel&nbsp;\u00bb (Jaspers&nbsp;: cf. infra), constitue de fait l\u2019assise \u00e9pist\u00e9mologique de la construction ult\u00e9rieure de la grande clinique psychiatrique. En privil\u00e9giant les \u00ab&nbsp;causes morales&nbsp;\u00bb (exc\u00e8s passionnel, d\u00e9sordre des m\u0153urs), la doctrine pinellienne va privil\u00e9gier le&nbsp;<em>traitement moral<\/em>&nbsp;&#8211; une th\u00e9rapie essentiellement institutionnelle dont l\u2019isolement, la coercition efficace et la discipline d\u2019un \u00ab&nbsp;travail m\u00e9canique&nbsp;\u00bb sont les trois piliers. Il s\u2019agit en d\u00e9finitive de \u00ab&nbsp;subjuguer et dompter l\u2019ali\u00e9n\u00e9 en le mettant dans l\u2019\u00e9troite d\u00e9pendance d\u2019un homme qui, par ses qualit\u00e9s physiques et morales, soit propre&nbsp;\u00e0 exercer sur lui un empire irr\u00e9sistible et&nbsp;\u00e0 changer la cha\u00eene vicieuse de ses id\u00e9es&nbsp;\u00bb. Comme on le voit,&nbsp;\u00e0 la d\u00e9faillance de la conscience rationnelle doit suppl\u00e9er l\u2019autorit\u00e9 paternelle et tut\u00e9laire du m\u00e9decin, seule capable de r\u00e9tablir la hi\u00e9rarchie psychophysique naturelle que la passion&nbsp;a d\u00e9truite et dont la maladie repr\u00e9sente l\u2019inversion.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;A la charni\u00e8re du milieu du si\u00e8cle, Baillarger fournira la formulation canonique de la doctrine qui structure l\u2019appr\u00e9hension psychiatrique de la folie avec sa&nbsp;<em>th\u00e9orie de l\u2019automatisme,<\/em>&nbsp;d\u2019inspiration cart\u00e9sienne patente (via la philosophie spiritualiste de Maine de Biran et de Jouffroy)&nbsp;:&nbsp;&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\u00ab&nbsp;Il existe en nous, quant&nbsp;\u00e0 l\u2019exercice intellectuel, deux \u00e9tats tr\u00e8s diff\u00e9rents. Dans l\u2019un, nous dirigeons nos facult\u00e9s, et nous les employons&nbsp;\u00e0 nos desseins, nous sollicitons des id\u00e9es et apr\u00e8s les avoir fait na\u00eetre, nous les conservons plus ou moins longtemps pour les examiner sous tous leurs aspects&nbsp;; il&nbsp;y&nbsp;a alors intervention active de la personnalit\u00e9&nbsp;: c\u2019est l\u2019exercice intellectuel volontaire. L\u2019autre \u00e9tat est tout&nbsp;\u00e0 fait oppos\u00e9&nbsp;: c\u2019est l\u2019\u00e9tat d\u2019ind\u00e9pendance pour les facult\u00e9s et d\u2019inertie pour le pouvoir personnel. \u00ab&nbsp;Nous sentons alors, dit Jouffroy, notre m\u00e9moire, notre imagination, notre entendement se mettre en campagne sans notre cong\u00e9, courir&nbsp;\u00e0 droite et&nbsp;\u00e0 gauche comme des \u00e9coliers en r\u00e9cr\u00e9ation, et nous rapporter des id\u00e9es, des images, des souvenirs trouv\u00e9s sans notre secours, et que nous n\u2019avions pas demand\u00e9s&nbsp;\u00bb. Pour peu qu\u2019on s\u2019observe, on reconna\u00eet que ces deux \u00e9tats se succ\u00e8dent alternativement&nbsp;:&nbsp;\u00e0 chaque instant, nous reprenons la direction de nos id\u00e9es et&nbsp;\u00e0 chaque instant elle nous \u00e9chappe. Mais il arrive aussi que l\u2019\u00e9tat d\u2019ind\u00e9pendance des facult\u00e9s se prolonge&nbsp;: alors \u00ab&nbsp;la d\u00e9faillance est g\u00e9n\u00e9rale, c\u2019est-\u00e0-dire que le pouvoir personnel abdique enti\u00e8rement, et l\u00e2che en m\u00eame temps les r\u00eanes&nbsp;\u00e0 toutes nos facult\u00e9s. C\u2019est ce qu\u2019on peut observer dans ces moments o\u00f9 le corps \u00e9tant dans un repos parfait, la sensibilit\u00e9&nbsp;\u00e0 peine effleur\u00e9e par quelques sensations l\u00e9g\u00e8res, nous laissons aussi aller notre m\u00e9moire, notre imagination et notre pens\u00e9e comme elles le veulent, et tombons dans ce qu\u2019on appelle l\u2019\u00e9tat de r\u00eaverie. Notre personnalit\u00e9 n\u2019est pas \u00e9teinte, elle surveille encore le jeu naturel des capacit\u00e9s qui l\u2019entourent&nbsp;: elle&nbsp;a la conscience qu\u2019elle peut, quand elle le voudra, s\u2019en ressaisir&nbsp;; mais pour le moment elle ne gouverne pas, elle laisse tout aller, elle se repose. Dans cet \u00e9tat, toutes nos facult\u00e9s se meuvent de leur mouvement propre et selon leur loi, non selon les n\u00f4tres, et par notre impulsion. L\u2019homme s\u2019est retir\u00e9, et&nbsp;<em>notre nature vit comme une chose&nbsp;<\/em>; tout ce qui passe en nous est fatal&nbsp;: nous sommes retomb\u00e9s sous la loi de la<em>&nbsp;n\u00e9cessit\u00e9, qui se joue de nous comme elle se joue de l\u2019arbre et des nuages<\/em>&nbsp;\u00bb.&nbsp;A ces passages emprunt\u00e9s&nbsp;\u00e0 Jouffroy, je n\u2019ajouterai plus que le suivant&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019homme se rapproche des choses quand il d\u00e9laisse cet empire qu\u2019il d\u00e9pend de lui de prendre&nbsp;; quand, au lieu de s\u2019approprier ses facult\u00e9s, il les abandonne&nbsp;\u00e0 leur propre mouvement, et reste paresseusement endormi au milieu d\u2019un&nbsp;<em>m\u00e9canisme<\/em>&nbsp;dont il lui&nbsp;a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de gouverner tous les ressorts&nbsp;\u00bb. Qu\u2019est-ce que cet \u00e9tat de r\u00eaverie pendant lequel notre nature vit comme une chose, o\u00f9 tout ce qui se passe en nous est fatal, o\u00f9 nous sommes retomb\u00e9s sous la loi de la n\u00e9cessit\u00e9, qui se joue de nous comme elle se joue de l\u2019arbre et des nuages&nbsp;? Qu\u2019est-ce que cet \u00e9tat que Jouffroy compare&nbsp;\u00e0 un&nbsp;<em>m\u00e9canisme<\/em>&nbsp;m\u00fb par des&nbsp;<em>ressorts<\/em>&nbsp;? Cet \u00e9tat, c\u2019est l\u2019<em>automatisme de l\u2019intelligence<\/em>&nbsp;caract\u00e9ris\u00e9 par l\u2019exercice involontaire de la m\u00e9moire et de l\u2019imagination&nbsp;\u00bb.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;C\u2019est donc cet \u00e9tat de subversion de la conscience par les automatismes psychologiques, o\u00f9 le sujet humain perd sa libert\u00e9 spirituelle pour tomber sous le r\u00e8gne de la n\u00e9cessit\u00e9 (corporelle, mat\u00e9rielle), qui va constituer le mod\u00e8le \u00e9pist\u00e9mologique dominant de l\u2019appr\u00e9hension rationaliste de la folie et \u00f4ter&nbsp;\u00e0 son exp\u00e9rience toute port\u00e9e symbolique&nbsp;\u2013 de m\u00eame qu\u2019au r\u00eave, qui lui est toujours comme de juste associ\u00e9 et qui va prendre rang lui aussi parmi les d\u00e9vergondages insens\u00e9s de l\u2019automatisme psychologique.&nbsp;A la m\u00eame \u00e9poque, Moreau de Tours, autre grand ali\u00e9niste fran\u00e7ais, dote la th\u00e9orie d\u2019une assise exp\u00e9rimentale par son (auto-) observation de l\u2019intoxication par le haschich, prototype de nombre de recherches ult\u00e9rieures&nbsp;: l\u2019atteinte toxique des fonctions psychiques sup\u00e9rieures (la conscience) lib\u00e8re les automatismes \u00e9motionnels et imaginatifs jusqu\u2019\u00e0 l\u2019hallucination et le d\u00e9lire&nbsp;\u2013 une stimulation \u00ab&nbsp;p\u00e9riph\u00e9rique&nbsp;\u00bb peut s\u2019y joindre, jouant sur les appareils perceptifs, mais elle est insuffisante&nbsp;\u00e0 elle seule&nbsp;\u00e0 subvertir la conscience (cf. la s\u00e9miologie de l\u2019hallucinose).&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La th\u00e9orie de l\u2019automatisme est d\u2019abord la transcription d\u2019une exp\u00e9rience existentielle&nbsp;: celle de la conscience moderne, du sujet du monde profane \u00ab&nbsp;d\u00e9senchant\u00e9&nbsp;\u00bb de la science, de l\u2019<em>homo psychologicus<\/em>, totalement identifi\u00e9&nbsp;\u00e0 son moi conscient, n\u2019ayant plus acc\u00e8s aux forces psychiques profondes que sous une forme n\u00e9gative, privative (in-conscient), comme perte du pouvoir de ma\u00eetrise de la conscience dans le gouvernement de la subjectivit\u00e9&nbsp;; l\u2019attribution&nbsp;\u00e0 l\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;automate&nbsp;\u00bb corporel des occurrences subjectives qui \u00e9chappent au r\u00e8gne du moi conscient repr\u00e9sente la transcription directe de l\u2019op\u00e9ration des c\u00e9sures cart\u00e9siennes, avec la forclusion de (ce qui du coup devient) l\u2019inconscient, qu\u2019elles impliquent. Comme conception d\u2019ensemble, cette th\u00e9orie de l\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;emprise&nbsp;organo-psychique&nbsp;\u00bb (Mignard) inspirera les recherches des plus grands cliniciens de la psychiatrie et les \u0153uvres les plus accomplies de l\u2019 \u00ab&nbsp;\u00e2ge d\u2019or&nbsp;\u00bb de la clinique&nbsp;\u2013 de Baillarger&nbsp;\u00e0 Bleuler en passant par Jackson et Pierre Janet&nbsp;\u2013 avant d\u2019organiser les grandes syst\u00e9matisations (cf. sa reprise par Henri Ey) de sa d\u00e9cadence contemporaine. Elle se \u00ab&nbsp;la\u00efcisera&nbsp;\u00bb (se neurologisera) sans difficult\u00e9, l\u2019opposition des zones associatives du cortex c\u00e9r\u00e9bral (en particulier le cortex frontal) et des formations du cerveau m\u00e9dian (noyaux gris centraux, syst\u00e8me limbique) lui fournissant un support d\u2019apparence moins m\u00e9taphysique. Elle pourra accueillir une fine dialectique ph\u00e9nom\u00e8nologisante, celle de la lutte initiale de la conscience et du moi contre l\u2019invasion des ph\u00e9nom\u00e8nes pathologiques, puis de leur subversion, de leur soumission au processus psychotique (phase de construction du d\u00e9lire), jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9ventuelle d\u00e9sagr\u00e9gation terminale. Ainsi de Griesinger, qui l\u2019initie,&nbsp;\u00e0 Jaspers, la grande clinique ph\u00e9nom\u00e9nologique allemande proc\u00e8de-t-elle elle aussi,&nbsp;\u00e0 sa mani\u00e8re, de ce mod\u00e8le d\u2019ensemble, qui influencera profond\u00e9ment Freud, de sa conception du processus psychotique&nbsp;\u00e0 la construction m\u00eame de la m\u00e9tapsychologie (opposition des processus primaire et secondaire de la premi\u00e8re topique, du moi organis\u00e9 et du \u00e7a anarchique dans la seconde).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mais la th\u00e9orie de l\u2019automatisme produit surtout la conception de la&nbsp;<em>normalit\u00e9&nbsp;<\/em>psychique indispensable au fonctionnement coh\u00e9rent du dispositif psychiatrique. Aussi traverse-t-elle sans difficult\u00e9 les \u00e9volutions et m\u00eame les retournements de paradigme que conna\u00eet la recherche clinique. Une deuxi\u00e8me approche double ainsi presque d\u00e8s le d\u00e9part la domination des \u00ab&nbsp;causes morales&nbsp;\u00bb et du mod\u00e8le passionnel dans la premi\u00e8re psychiatrie clinique, pinellienne. Elle rend compte en particulier de l\u2019idiotie cong\u00e9nitale ou pr\u00e9coce, comme de la pr\u00e9disposition h\u00e9r\u00e9ditaire en jeu m\u00eame lorsque les causes morales sont d\u00e9terminantes&nbsp;: elle va vite devenir dominante, au fur et&nbsp;\u00e0 mesure que les espoirs enthousiastes investis dans la construction des asiles (\u00ab&nbsp;une maison d\u2019ali\u00e9n\u00e9s est un instrument de gu\u00e9rison entre les mains d\u2019un m\u00e9decin habile&nbsp;; c\u2019est l\u2019agent th\u00e9rapeutique le plus puissant contre les maladies mentales&nbsp;\u00bb, proclamait Esquirol) se heurtent&nbsp;\u00e0 la d\u00e9cevante r\u00e9alit\u00e9. Griesinger va donner&nbsp;\u00e0 cette deuxi\u00e8me approche sa formule canonique&nbsp;: \u00ab&nbsp;les maladies mentales sont des maladies du cerveau&nbsp;\u00bb, conception que confortent toujours plus au fil du si\u00e8cle les progr\u00e8s de la connaissance psychiatrique dans le champ des troubles mentaux r\u00e9ellement organog\u00e8nes (isolement paradigmatique d\u00e8s 1822 de la paralysie g\u00e9n\u00e9rale, puis description des syndromes li\u00e9s aux l\u00e9sions du cerveau et aux intoxications) et le souci d\u2019un alignement \u00e9pist\u00e9mologique plus direct sur la m\u00e9decine scientifique anatomo-clinique.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le passage de l\u2019un&nbsp;\u00e0 l\u2019autre de ces deux modalit\u00e9s successives d\u2019appr\u00e9hension rationnelle de la folie en aggrave bien s\u00fbr notablement le statut social&nbsp;\u2013 dans la seconde, le fou appara\u00eet sans nuance comme un sous-homme au cerveau l\u00e9s\u00e9, ce que la th\u00e9orie de la&nbsp;<em>d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence<\/em>&nbsp;va bient\u00f4t consacrer. Cette doctrine que Morel syst\u00e9matise au milieu du 19\u00e8me si\u00e8cle va permettre&nbsp;\u00e0 la psychiatrie de rendre compte de la masse principale des ph\u00e9nom\u00e8nes de la folie&nbsp;: ceux pour lesquels on ne trouve aucune causalit\u00e9 organique manifeste&nbsp;; l\u2019id\u00e9e d\u2019une atteinte de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale plus fine qu\u2019une l\u00e9sion isolable, et d\u2019\u00e9tiologie h\u00e9r\u00e9ditaire, r\u00e9alise ainsi l\u2019unit\u00e9 de la th\u00e9orie en une pathog\u00e9n\u00e8se o\u00f9 les atteintes organiques patentes enclenchent par transmission h\u00e9r\u00e9ditaire la pr\u00e9disposition des g\u00e9n\u00e9rations suivantes. La th\u00e8se de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence capitalise en m\u00eame temps un incontestable progr\u00e8s dans l\u2019observation clinique, tant au niveau de la distribution familiale des troubles mentaux qu\u2019\u00e0 celui des perturbations psychologiques qui antidatent chez beaucoup d\u2019ali\u00e9n\u00e9s l\u2019\u00e9closion des manifestations psychotiques et leur survivent si celles-ci s\u2019amenuisent ou disparaissent&nbsp;; elle va stimuler un nouvel essor de l\u2019observation clinique et une clinique diff\u00e9rentielle pertinente.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mais elle jette en m\u00eame temps sur la folie une aura de suspicion qui assombrira tout le si\u00e8cle (cf. l\u2019\u0153uvre de Zola qui en transcrit la menace) et soutiendra les mises en garde et les man\u0153uvres eug\u00e9niques (gare&nbsp;\u00e0 la \u00ab&nbsp;tare&nbsp;\u00bb h\u00e9r\u00e9ditaire&nbsp;!)&nbsp;\u2013 avant que le r\u00e9gime nazi n\u2019en mette atrocement en acte les potentialit\u00e9s exterminatrices. Il faut l\u00e0 encore situer la charge destructrice de cette th\u00e9orie comme l\u2019envers du rationalisme utopique qui soutient toute l\u2019approche psychiatrique&nbsp;: Morel commence son grand T<em>rait\u00e9 des d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescences physiques, intellectuelles et morales de l\u2019esp\u00e8ce humaine<\/em>(1857) en stipulant que \u00ab&nbsp;l\u2019homme&nbsp;a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 suivant un&nbsp;<em>type primitif parfait&nbsp;<\/em>\u00bb et que \u00ab&nbsp;l\u2019id\u00e9e la plus claire que nous puissions nous former de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence de l\u2019esp\u00e8ce humaine est de nous la repr\u00e9senter comme une<em>d\u00e9viation<\/em>&nbsp;maladive d\u2019un&nbsp;<em>type parfait<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;&#8211; bref sur le mod\u00e8le de la Chute&nbsp;: un peu de l\u2019intuition originaire (la damnation) surnage l\u00e0&nbsp;! M\u00eame si les positions chr\u00e9tiennes progressistes militantes de Morel&nbsp;\u2013 ami de Buchez, il \u00ab&nbsp;place d\u2019embl\u00e9e sa conception sous l\u2019autorit\u00e9 de la Gen\u00e8se&nbsp;\u00bb&nbsp;&#8211; seront vite occult\u00e9es par une post\u00e9rit\u00e9 la\u00efque et scientiste dont les r\u00e9f\u00e9rences doctrinales renvoient plut\u00f4t&nbsp;\u00e0 l\u2019inspiration naturaliste n\u00e9ospinozienne des sciences biologiques&nbsp;, il faut souligner que le postulat implicite du \u00ab&nbsp;type parfait&nbsp;\u00bb est sous-jacent&nbsp;\u00e0 toute conception g\u00e9n\u00e9tique de la folie&nbsp;: en supposant une d\u00e9fectuosit\u00e9 du g\u00e9nome&nbsp;\u00e0 la base de toute perturbation psychologique, les th\u00e8ses modernes ne supposent-elles pas qu\u2019un patrimoine g\u00e9n\u00e9tique int\u00e8gre et sans d\u00e9faut donnerait un individu humain exempt de psychopathologie, bref&nbsp;\u2026 parfait&nbsp;!<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Plus profond\u00e9ment ce postulat, celui de la \u00ab&nbsp;normalit\u00e9&nbsp;\u00bb psychique, sous-tend toute conception psycho-<em>pathologique&nbsp;<\/em>de la folie et il est \u00e9videmment implicite dans le fait de la rebaptiser \u00ab&nbsp;<em>maladie<\/em>&nbsp;mentale&nbsp;\u00bb, ce qui forclot l\u2019inh\u00e9rence de la folie au statut m\u00eame de l\u2019\u00eatre humain et postule une nature raisonnable. On prendra ainsi vite l\u2019habitude de d\u00e9signer comme \u00ab&nbsp;psychoses collectives&nbsp;\u00bb toutes les manifestations sociales des d\u00e9bordements mystiques ou sanglants qui marquent l\u2019histoire humaine depuis toujours, avant d\u2019assimiler les religions&nbsp;\u00e0 des d\u00e9lires et les proph\u00e8tes&nbsp;\u00e0 des cerveaux d\u00e9rang\u00e9s. Une perception exacte&nbsp;\u2013 la parent\u00e9 de ces manifestations individuelles ou collectives avec la Folie&nbsp;\u2013 vient ainsi soutenir l\u2019aveuglement de l\u2019id\u00e9ologie rationaliste, qui faisait formuler&nbsp;\u00e0 Kant qu\u2019 \u00ab&nbsp;il n\u2019y&nbsp;a pas chez l\u2019homme de disposition au mal&nbsp;: le mal vient de ce que la nature n\u2019est pas r\u00e9gl\u00e9e&nbsp;\u00bb (cf. supra). D\u00e9sormais, le crime et la folie seront donc assign\u00e9s&nbsp;\u00e0 une nature d\u00e9r\u00e9gl\u00e9e&nbsp;\u2013&nbsp;<em>d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e<\/em>. Il faudra que le 20\u00e8me si\u00e8cle vienne d\u00e9montrer sur une effrayante \u00e9chelle que la raison la plus froide et la ma\u00eetrise la plus technique ne sont nullement incompatibles avec les crimes les plus fous, et m\u00eame en potentialisent fabuleusement les effets, pour semer quelque peu le doute, sans tout de m\u00eame disqualifier vraiment l\u2019utopisme lib\u00e9ral ni d\u00e9faire l\u2019identification p\u00e9rilleuse de la rationalit\u00e9 et de l\u2019\u00e9thique.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Avec la formulation de la th\u00e9orie de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, la psychiatrie dispose en tout cas du jeu complet des concepts fondamentaux organisateurs de son savoir clinique dont au d\u00e9but du si\u00e8cle suivant, Jaspers, son grand \u00e9pist\u00e9mologue, produira la th\u00e9orie achev\u00e9e. Les formes de l\u2019ali\u00e9nation mentale se r\u00e9partissent alors entre trois p\u00f4les majeurs&nbsp;:&nbsp;<br>&#8211; h\u00e9rit\u00e9e de la premi\u00e8re p\u00e9riode pinellienne, la notion de<em>&nbsp;R\u00e9action&nbsp;<\/em>couvre des \u00e9tats \u00ab&nbsp;dont le contenu est en rapport compr\u00e9hensible avec l\u2019\u00e9v\u00e9nement originel, qui ne seraient pas n\u00e9s sans cet \u00e9v\u00e9nement et dont l\u2019\u00e9volution d\u00e9pend de l\u2019\u00e9v\u00e9nement et de leur rapport avec lui. La psychose reste attach\u00e9e&nbsp;\u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement central&nbsp;\u00bb&nbsp;;<br>&#8211; ultime avatar des conceptions de Morel, le concept de&nbsp;<em>D\u00e9veloppement&nbsp;<\/em>d\u2019une personnalit\u00e9 pathologique subsume des \u00e9tats qui \u00ab&nbsp;ont seulement pour origine les dispositions individuelles qui \u00e9voluent&nbsp;\u00e0 travers les \u00e9poques de la vie [\u2026] sans discontinuit\u00e9 incompr\u00e9hensible venant ajouter quelque chose d\u2019enti\u00e8rement nouveau&nbsp;\u00bb;<br>&#8211; les deux premiers types ne sont en fait gu\u00e8re s\u00e9parables, \u00ab&nbsp;dans la plupart des cas (de r\u00e9action), la condition pr\u00e9liminaire de la constitution est visible m\u00eame en dehors de la r\u00e9action&nbsp;\u00bb. Comme le formule Kraepelin (\u00e0 propos de la distinction entre d\u00e9lire de qu\u00e9rulence et parano\u00efa interpr\u00e9tative)&nbsp;: \u00ab&nbsp;les diff\u00e9rences ne jouent que sur un certain d\u00e9placement des relations entre les influences, externes, psychog\u00e8nes et les causes morbides internes&nbsp;\u00bb&nbsp;;e<br>&#8211; enfin, les \u00e9tats qui introduisent dans la vie psychique \u00ab&nbsp;un changement tout&nbsp;\u00e0 fait nouveau&nbsp;\u00bb, une rupture qui alt\u00e8re de fa\u00e7on marqu\u00e9e la personnalit\u00e9 ant\u00e9rieure, sans continuit\u00e9 compr\u00e9hensible avec son pass\u00e9, voire m\u00eame la d\u00e9truise, et pour lesquels Jaspers introduit le concept de&nbsp;<em>Processus&nbsp;<\/em>psychique&nbsp;\u2013 le mod\u00e8le en est bien s\u00fbr constitu\u00e9 par les \u00ab&nbsp;processus organiques&nbsp;\u00bb (d\u00e9mences et confusions mentales, organog\u00e8nes). C\u2019est l\u00e0 que trouve particuli\u00e8rement sa place l\u2019intuition ph\u00e9nom\u00e8nologique initi\u00e9e par Griesinger (cf. supra).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les grands d\u00e9bats du tournant du si\u00e8cle tourneront autour de l\u2019appartenance des psychoses majeures (psychose maniaco-d\u00e9pressive, psychoses discordantes schizophr\u00e9niques, psychoses d\u00e9lirantes syst\u00e9matis\u00e9es)&nbsp;\u00e0 l\u2019un ou l\u2019autre des deux grands p\u00f4les issus des mod\u00e8les cliniques de la paralysie g\u00e9n\u00e9rale (processus) ou de l\u2019idiotie (constitutions d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives&nbsp;: d\u00e9veloppements). La derni\u00e8re phase cr\u00e9atrice de l\u2019\u00e9volution de la clinique psychiatrique (1910-1930) jouera du panachage de ces grands m\u00e9canismes&nbsp;\u2013 c\u2019est le \u00ab&nbsp;diagnostic stratifi\u00e9&nbsp;\u00bb de Kretschmer&nbsp;\u2013 dans une ultime efflorescence o\u00f9 l\u2019affinement exceptionnel de l\u2019analyse et l\u2019individualisation extr\u00eame du cas finissent par brouiller tous les rep\u00e8res&nbsp;\u2013 \u00ab&nbsp;il n\u2019y&nbsp;a pas de parano\u00efa, il n\u2019y&nbsp;a que des parano\u00efaques&nbsp;\u00bb, \u00e9nonce Bleuler&nbsp;\u2013 avant la d\u00e9cadence rapide, puis le d\u00e9clin vertigineux contemporain du savoir clinique.&nbsp;<br>N.B. J\u2019emprunte ici&nbsp;\u00e0 mon premier livre&nbsp;<em>Les Fondements de la Clinique. Histoire et Structure du savoir psychiatrique<\/em>&nbsp;(1980) la description des trois grandes \u00e9tapes de structuration de la clinique psychiatrique, qui en constituait le canevas g\u00e9n\u00e9ral. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 choqu\u00e9 plus que vraiment surpris de voir cette analyse reprise dans un ouvrage r\u00e9cent (1998) sans que j\u2019y sois m\u00eame cit\u00e9 par celui qui pr\u00e9fa\u00e7a jadis mon livre&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><br>Appendice&nbsp;:&nbsp;A propos du DSM III&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La parution de la troisi\u00e8me \u00e9dition du&nbsp;<em>Diagnostic and Statistical Manuel of Mental Disorders&nbsp;<\/em>de l&rsquo;American Psychiatric Association (<em>DSM III<\/em>) constitue&nbsp;\u00e0 n&rsquo;en pas douter un \u00e9v\u00e9nement important. D&rsquo;abord par son volume&nbsp;: la premi\u00e8re \u00e9dition (<em>DSM I)<\/em>, parue en 1952, \u00e9tait une petite brochure,&nbsp;\u00e0 peine plus grosse que la classification fran\u00e7aise de l&rsquo;INSERM&nbsp;; la deuxi\u00e8me (<em>DSM II<\/em>), qui vit le jour en 1968, se pr\u00e9sentait comme une jolie plaquette d&rsquo;une centaine de pages&nbsp;: les principaux termes \u00e9taient bri\u00e8vement d\u00e9finis, et plusieurs tableaux comparatifs en facilitaient l&rsquo;usage. Cette fois, nous voil\u00e0 en pr\u00e9sence d&rsquo;un v\u00e9ritable trait\u00e9 clinique, un gros volume reli\u00e9 de cinq cents pages, doubl\u00e9, pour les besoins pratiques, d&rsquo;un abr\u00e9g\u00e9 de format poche. La clinique conna\u00eetrait-elle outre-Atlantique un vif regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, voire un essor spectaculaire qui contredirait les constats pessimistes de ceux qui n&rsquo;y voient que d\u00e9clin&nbsp;?<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;D\u00e8s l&rsquo;introduction cependant, on est mis en pr\u00e9sence du projet fondamental qui structure le&nbsp;<em>DSM III<\/em>, comme son homologue et paradigme international (d&rsquo;ailleurs d&rsquo;origine en grande partie US), le chapitre \u00ab&nbsp;troubles mentaux&nbsp;\u00bb de la&nbsp;<em>Classification internationale des maladies<\/em>&nbsp;(<em>CIR<\/em>) de l&rsquo;OMS. Il s&rsquo;agit de mettre sur pied un langage commun qui permette aux psychiatres un minimum de communication, de consensus, et&nbsp;\u00e0 quel niveau plus essentiel que celui des faits (entendez la clinique) peut donc s&rsquo;\u00e9tablir ce d\u00e9but de r\u00e9paration des malheurs de Babel&nbsp;? Un esp\u00e9ranto, donc, de la psychiatrie, un pidgin comme disait Eric Laurent. D&rsquo;o\u00f9 la pr\u00e9caution de ses promoteurs, exprim\u00e9e on ne peut plus clairement dans l&rsquo;introduction&nbsp;: \u00ab&nbsp;pour la plupart des troubles du&nbsp;<em>DSM III,&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/em>l&rsquo;\u00e9tiologie est inconnue. Des th\u00e9ories vari\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 avanc\u00e9es, \u00e9videmment argument\u00e9es mais pas toujours convaincantes, pour expliquer comment ces troubles apparaissent. L&rsquo;approche choisie dans le&nbsp;<em>DSM III<\/em>&nbsp;est ath\u00e9orique du point de vue de l&rsquo;\u00e9tiologie et des processus physiopathologiques, except\u00e9 pour ces troubles pour lesquels cela est bien \u00e9tabli et donc inclus dans leur d\u00e9finition&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;6 -7).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Voil\u00e0 qui requiert un certain nombre de commentaires. Remarquons pour commencer que c&rsquo;est d&rsquo;entr\u00e9e que se pose le grand probl\u00e8me de la psychiatrie moderne,&nbsp;\u00e0 savoir la d\u00e9chirure qui la traverse sur la nature des troubles mentaux&nbsp;; en d&rsquo;autres termes, et pour simplifier l&rsquo;alternative&nbsp;: psychanalyse ou biologie&nbsp;? C&rsquo;est bien s\u00fbr pour suturer cette fracture que les \u0153cum\u00e9nistes de la psychopathologie ont recours&nbsp;\u00e0 une position \u00ab&nbsp;ath\u00e9orique&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;ouverte&nbsp;\u00bb, ravalant le d\u00e9bat au niveau de la discussion acad\u00e9mique de grandes th\u00e8ses dogmatiques. Derri\u00e8re l&rsquo;humilit\u00e9 de rigueur devant les faits, c&rsquo;est donc&nbsp;\u00e0 l&rsquo;\u00e9ternelle th\u00e8se empiriste que nous renvoient ces propositions apaisantes&nbsp;&#8211; que ses promoteurs soient cette fois US ne fait qu&rsquo;en sud\u00e9terminer l&#8217;emploi. Il&nbsp;y aurait des \u00ab&nbsp;faits concrets&nbsp;\u00bb, palpables par tout un chacun de bonne foi, et l&rsquo;on ne commencerait&nbsp;\u00e0 diverger que dans leur interpr\u00e9tation&nbsp;: voil\u00e0 bien le m\u00e9pris habituel de l&#8217;empirisme pour la th\u00e9orie, son aveuglement devant l&rsquo;importance de la structuration du regard dans la vision du r\u00e9el, bref sa na\u00efvet\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique. Nous verrons d&rsquo;ailleurs plus loin&nbsp;\u00e0 quelle triste m\u00e9thodologie aboutit une telle orientation.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;On ne s&rsquo;\u00e9tonnera pas de me voir d&rsquo;autre part relever l&rsquo;identit\u00e9 absolue des probl\u00e8mes cliniques et nosologiques auxquels se heurte la psychiatrie moderne avec ceux qu&rsquo;avait si d\u00e9cisivement soulev\u00e9s Jaspers il&nbsp;y&nbsp;a bient\u00f4t soixante-dix ans. L&rsquo;unique grand \u00e9pist\u00e9mologue de la psychiatrie clinique en&nbsp;a marqu\u00e9 une fois pour toutes les bornes, et elle n&rsquo;en finit plus, depuis, de reprendre et d&rsquo;annuler, tel l&rsquo;enfant&nbsp;\u00e0 la bobine, le trauma que repr\u00e9sentait cet arr\u00eat de mort. Non sans en r\u00e9articuler sans cesse les propositions&nbsp;: il&nbsp;y&nbsp;a aux deux bouts du champ de la psychopathologie deux groupes de troubles mentaux dont l&rsquo;\u00e9tiologie est connue et ind\u00e9niable, les troubles organiques d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 (maladies c\u00e9r\u00e9brales, intoxications et infections), les troubles constitutionnels et r\u00e9actionnels de l&rsquo;autre, dont l&rsquo;extension est au reste tr\u00e8s variable suivant les points de vue (et minima dans le&nbsp;<em>DSM III<\/em>). Au milieu s&rsquo;\u00e9tend le domaine aux fronti\u00e8res floues sur lequel portent non seulement les discordes doctrinales, mais surtout les difficult\u00e9s cliniques, car, d&rsquo;une part, d&rsquo;innombrables formes de passage en relient tous les \u00e9l\u00e9ments, d&rsquo;autre part, les formes majeures, c&rsquo;est-\u00e0-dire les grandes psychoses, doivent \u00eatre rattach\u00e9es aux troubles organiques sous peine de changer de syst\u00e8me et de clinique, bref de vendre son \u00e2me&nbsp;\u00e0 Freud. La clinique, qu&rsquo;elle le veuille ou non, est en effet consubstantielle&nbsp;\u00e0 un certain abord de la psychopathologie -abord \u00ab&nbsp;empirique&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire m\u00e9dical, objectivant, visant&nbsp;\u00e0 la description de types et d&rsquo;esp\u00e8ces sur le mod\u00e8le des maladies physiques, l&rsquo;observateur abordant dans une position d&rsquo;objectivit\u00e9 scientifique l\u2019objet, c&rsquo;est-\u00e0-dire la maladie,&nbsp;\u00e0 d\u00e9crire et&nbsp;\u00e0 classer. Nous examinerons comment le&nbsp;<em>DSM III<\/em>&nbsp;se tire des apories jaspersiennes.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pour celui qui&nbsp;a suivi l&rsquo;\u00e9volution des&nbsp;<em>DSM<\/em>, il faut enfin noter que ce n&rsquo;est pas sans une certaine surprise que l&rsquo;on enregistre l&rsquo;\u00e9volution qui en am\u00e8ne la troisi\u00e8me mouture&nbsp;\u00e0 de telles positions. C&rsquo;est que le&nbsp;<em>DSM I<\/em>&nbsp;\u00e9tait fort loin d&rsquo;\u00eatre \u00abath\u00e9orique\u00bb. Sa nosologie comme sa terminologie se r\u00e9f\u00e9raient aux conceptions du ma\u00eetre de la psychiatrie am\u00e9ricaine de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du si\u00e8cle, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;Adolf Meyer, dont le fonctionnalisme \u00e9tait encore dominant en 1952. L&#8217;emploi du terme de r\u00e9action (schizophr\u00e9nique, affective, n\u00e9vrotique, etc.) indiquait l&rsquo;id\u00e9e de grands types r\u00e9actionnels auxquels avait recours la personnalit\u00e9 sous l&rsquo;impact de facteurs multiples, psychologiques, sociaux, organiques, g\u00e9n\u00e9tiques, etc.&nbsp;&#8211; ce qui structurait une nosologie synth\u00e9tique, empruntant&nbsp;\u00e0 la tradition classique comme&nbsp;\u00e0 la psychanalyse. Le&nbsp;<em>DSM II<\/em>, lui, avait paru marquer une nette \u00e9volution dans la direction de cette derni\u00e8re et, mettant&nbsp;\u00e0 part les troubles organog\u00e8nes, opposait les psychoses, les n\u00e9vroses et les personnalit\u00e9s pathologiques, laissant une situation un peu marginale aux \u00ab&nbsp;perturbations situationnelles transitoires&nbsp;\u00bb.&nbsp;A ce titre, il paraissait nettement plus \u00ab&nbsp;avanc\u00e9&nbsp;\u00bb que le&nbsp;<em>CIR VIII,<\/em>&nbsp;qui lui servait de toile de fond. Il est donc temps maintenant d&rsquo;examiner le contenu du&nbsp;<em>DSM III<\/em>&nbsp;et son orientation v\u00e9ritable.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pour commencer, une innovation de taille&nbsp;: la plupart des rubriques \u00e9tiologiques des troubles mentaux organog\u00e8nes sont exclues de la liste nosologique, o\u00f9 ne figurent plus que les grands syndromes cliniques&nbsp;; pour \u00eatre cod\u00e9s, ils n\u00e9cessiteront d\u00e9sormais une double r\u00e9f\u00e9rence, le matricule du processus organique causal \u00e9tant&nbsp;\u00e0 rechercher dans la nosologie des maladies physiques. De m\u00eame, les maladies psychosomatiques ne sont plus d\u00e9taill\u00e9es, mais recouvertes par une rubrique unique, la sp\u00e9cification du trouble physique en cause \u00e9tant renvoy\u00e9e&nbsp;\u00e0 la nosologie somatique. On peut se demander si l&rsquo;on ne perd rien sur le plan clinique&nbsp;\u00e0 ces clivages, mais voil\u00e0 en tout cas qui s&rsquo;inscrit dans le mouvement d&rsquo;autonomisation de la psychiatrie, au niveau institutionnel et conceptuel, par rapport au reste de la m\u00e9decine. Il n&rsquo;en demeure pas moins que la pyramide hi\u00e9rarchique de Jaspers est rappel\u00e9e d\u00e8s l&rsquo;introduction&nbsp;: l&rsquo;ordre nosologique \u00ab&nbsp;repr\u00e9sente dans une certaine mesure une hi\u00e9rarchie dans laquelle un trouble haut dans la hi\u00e9rarchie peut avoir des traits que l&rsquo;on trouve dans les d\u00e9sordres bas plac\u00e9s dans la hi\u00e9rarchie, mais non l&rsquo;inverse&nbsp;\u00bb (p. 8-9). La succession des entit\u00e9s nosologiques&nbsp;: maladies mentales organiques, schizophr\u00e9nie, troubles de l&rsquo;humeur, n\u00e9vroses et troubles sexuels, personnalit\u00e9s pathologiques et troubles r\u00e9actionnels, ne fait donc que reprendre l&rsquo;esprit g\u00e9n\u00e9ral de toutes les nosologies depuis Kraepelin. Un nouveau proc\u00e9d\u00e9 en mat\u00e9rialise l&rsquo;esprit&nbsp;&#8211; le diagnostic \u00ab&nbsp;multiaxial&nbsp;\u00bb, qui permet la juxtaposition des registres cliniques (axe 1&nbsp;: syndromes cliniques proprement dits, axe 2&nbsp;: troubles constitutionnels de la personnalit\u00e9), \u00e9tiologiques (axe 3&nbsp;: troubles somatiques, axe 4&nbsp;: impact des \u00ab&nbsp;stress psychosociaux&nbsp;\u00bb) et fonctionnels (axe 5&nbsp;: degr\u00e9 d&rsquo;atteinte du \u00ab&nbsp;fonctionnement adaptatif&nbsp;\u00bb). Remarquons d&rsquo;ailleurs que cette m\u00e9thodologie g\u00e9n\u00e9rale se redouble ici dans le champ p\u00e9do-psychiatrique, qui acquiert ainsi, en conformit\u00e9 d&rsquo;ailleurs avec la tendance mondiale, une autonomie compl\u00e8te.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mais le plus remarquable est le contenu des rubriques \u00ab&nbsp;non organiques&nbsp;\u00bb. C&rsquo;est l\u00e0 que se fait le mieux jour l&rsquo;esprit g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;ouvrage. Toutes les innovations, d&rsquo;o\u00f9 qu&rsquo;elles viennent,&nbsp;y sont prises en compte. Ainsi, l&rsquo;autonomisation des bouff\u00e9es d\u00e9lirantes et des formes dites schizo-affectives r\u00e9pond \u00e9videmment&nbsp;\u00e0 certaines particularit\u00e9s de leur traitement pharmacologique. M\u00eame ouverture pour le transsexualisme, ou dans l&rsquo;adjonction aux classiques descriptions des personnalit\u00e9s pathologiques (parano\u00efde, histrionique, compulsive, etc.) des r\u00e9centes descriptions psychanalytiques anglo-saxonnes&nbsp;: personnalit\u00e9s narcissique, schizotype, borderline. Mais l&rsquo;int\u00e9gration ne se fait pas toujours sous la forme d&rsquo;une inoffensive juxtaposition. Ainsi, pour l&rsquo;hyst\u00e9rie, le r\u00e9sultat en est l&rsquo;\u00e9clatement&nbsp;: les Anglo-saxons avaient depuis longtemps l&rsquo;habitude d&rsquo;en scinder les manifestations en&nbsp;<em>formes de conversion&nbsp;<\/em>(sympt\u00f4mes moteurs, sensoriels, fonctionnels focaux) et&nbsp;<em>formes dissociatives&nbsp;<\/em>(grands \u00e9pisodes psychiques&nbsp;: automatismes cr\u00e9pusculaires, \u00e9tats seconds, etc.). Voil\u00e0 maintenant d\u00e9tach\u00e9s des&nbsp;\u00ab troubles de conversion&nbsp;\u00bb (r\u00e9duits aux alt\u00e9rations des grandes fonctions sensorielles ou motrices), les (pseudo-)somatisations d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les douleurs psychog\u00e8nes de l&rsquo;autre, les troubles psychosexuels (impuissance, frigidit\u00e9) allant d&rsquo;autre part rejoindre les perversions sexuelles. Le tout constitue, avec l&rsquo;hypochondrie, une classe de \u00ab&nbsp;troubles somatiformes \u00bb. Les formes dissociatives sont \u00e9galement&#8230; dissoci\u00e9es entre lesfugues, les amn\u00e9sies et les personnalit\u00e9s multiples, et regroup\u00e9es sans changement d&rsquo;appellation avec le syndrome de d\u00e9personnalisation.&nbsp;<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le m\u00eame sort atteint les phobies infantiles, r\u00e9parties en divers \u00ab&nbsp;troubles anxieux&nbsp;\u00bb suivant la pr\u00e9dominance de l&rsquo;un ou l&rsquo;autre sympt\u00f4me (angoisse de s\u00e9paration, \u00e9vitement ou \u00e9tat hyperanxieux). Quant aux phobies de l&rsquo;adulte, elles \u00e9clatent en agoraphobie, phobie sociale et phobie simple, tout en rejoignant la n\u00e9vrose traumatique et une classe d&rsquo;\u00e9tats anxieux qui recouvre n\u00e9vroses d&rsquo;angoisse et&#8230; n\u00e9vrose obsessionnelle dans les \u00ab&nbsp;troubles anxieux&nbsp;\u00bb. Un autre regroupement, qui constitue une innovation pour le moins originale, est la constitution,&nbsp;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des troubles n\u00e9vrotiques, d&rsquo;une vaste classe de \u00ab&nbsp;troubles affectifs&nbsp;\u00bb, qui juxtapose les \u00e9tats maniaco-d\u00e9pressifs et la d\u00e9pression n\u00e9vrotique (la d\u00e9pression r\u00e9actionnelle reste, elle, dans les \u00e9tats de d\u00e9sadaptation r\u00e9actionnelle).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Quelle est donc la clef de ce surprenant remue-m\u00e9nage, dont je passe bien entendu nombre d&rsquo;autres exemples&nbsp;? Il para\u00eet \u00e9vident qu&rsquo;elle se trouve dans le manifeste \u00ab&nbsp;ath\u00e9orique&nbsp;\u00bb qui coiffe l&rsquo;ensemble de l&rsquo;ouvrage, et qui recouvre bien entendu, on l&rsquo;aura maintenant devin\u00e9, le&nbsp;<em>behaviorisme<\/em>. C&rsquo;est lui qui justifie la consid\u00e9ration des syndromes cliniques en fonction de leur aspect le plus superficiel, favorisant regroupements ou dissociations sur la pr\u00e9sentation manifeste des sympt\u00f4mes, au m\u00e9pris de toute consid\u00e9ration pour leur structure. Le comportement est en effet observable et modifiable directement&nbsp;\u00e0 travers des strat\u00e9gies qui le soumettent par grandes classes fonctionnelles, et sans regard pour toute l&rsquo;\u00e9paisseur psychologique, cet \u00ab&nbsp;avatar fumeux de la m\u00e9taphysique de l&rsquo;\u00e2me&nbsp;\u00bb.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Maintenant nous appara\u00eet la structure stratifi\u00e9e du&nbsp;<em>DSM III&nbsp;:<\/em>&nbsp;sur le socle jaspersien masqu\u00e9, une synth\u00e8se \u00e9clectique d&rsquo;apports de toutes sortes, coiff\u00e9e par la domination de la \u00ab&nbsp;pens\u00e9e&nbsp;\u00bb behavioriste. De ce p\u00eale-m\u00eale h\u00e9t\u00e9roclite, o\u00f9 la nosologie tend sans cesse plus&nbsp;\u00e0 se d\u00e9grader en s\u00e9miologie (tendance naturelle au behaviorisme), \u00e9mergent de-ci de-l\u00e0 quelques noyaux durs emprunt\u00e9s&nbsp;\u00e0 la clinique classique ou&nbsp;\u00e0 la psychanalyse, et dont les angles vifs n&rsquo;ont pas encore disparu sous le sable de la confusion. Voil\u00e0 un pidgin qui nous promet la plus fabuleuse des cacophonies, chacun pouvant utiliser&nbsp;\u00e0 sa convenance le fragment de ce pot-pourri qui peut lui convenir&nbsp;! Comme toute discipline d&rsquo;observation, la clinique n&rsquo;a jamais pu s&rsquo;accommoder de m\u00e9thodologies b\u00e2tardes&nbsp;: si le regard classique est bien mort, ce n&rsquo;est certes pas dans la confusion des langues et des approches qu&rsquo;on s&rsquo;en procurera le substitut. Au reste, faut-il le pr\u00e9ciser, la vis\u00e9e essentielle du&nbsp;<em>DSM III&nbsp;<\/em>n&rsquo;est certainement pas clinique&nbsp;: le&nbsp;S de statistique qui figure dans son titre nous indique bien de quel c\u00f4t\u00e9 se fait tant ressentir le besoin d&rsquo;une langue commune, et pourquoi l&rsquo;administration US pr\u00e9sida&nbsp;\u00e0 sa naissance avec tant de sollicitude.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;C&rsquo;est bien en effet au niveau des consid\u00e9rations pratiques que se pose actuellement pour la psychiatrie le probl\u00e8me de son unit\u00e9&nbsp;: l&rsquo;unit\u00e9 d&rsquo;une nation passe, on le sait, par la standardisation de sa langue, et la m\u00e9taphore est ici loin d&rsquo;\u00eatre artificielle. De plus en plus, les d\u00e9bats doctrinaux&nbsp;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;institution psychiatrique d\u00e9bouchent sur des oppositions aigu\u00ebs au niveau de l&rsquo;action et de la mani\u00e8re dont elle est con\u00e7ue. La psychiatrie est pratique sociale, et les conflits \u00ab&nbsp;id\u00e9ologiques&nbsp;\u00bb qui la traversent recouvrent bien autre chose que le choc des dogmatismes au royaume de l&rsquo;id\u00e9e pure (pour autant qu&rsquo;une pareille chose ait pu jamais exister).<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Reste que l&rsquo;id\u00e9ologie (cette fois sans guillemets) ath\u00e9orique repr\u00e9sente sans conteste un fait nouveau. Nous l&rsquo;avons vu, elle prend dans le&nbsp;<em>DSM III<\/em>&nbsp;la place du large syst\u00e8me de Meyer, homologue, si moins syst\u00e9matique et structur\u00e9, de celui, mieux connu chez nous, de Ey (qui s&rsquo;est d&rsquo;ailleurs bien souvent r\u00e9clam\u00e9 du premier). Voil\u00e0 une occurrence qui doit nous arr\u00eater&nbsp;: il semble que dans la phase actuelle, la psychiatrie \u00ab&nbsp;humaniste&nbsp;\u00bb ne soit plus en \u00e9tat de produire les vastes syst\u00e8mes qui caract\u00e9risaient la premi\u00e8re phase post-clinique (que l&rsquo;on me permette ce raccourci), et qui r\u00e9gn\u00e8rent des ann\u00e9es 1930 aux ann\u00e9es 1950, assurant une relative unit\u00e9 et une r\u00e9elle ouverture du champ psychopathologique&nbsp;&#8211; que l&rsquo;on songe au r\u00f4le f\u00e9d\u00e9rateur de Ey en France. Nous sommes donc d\u00e9sormais entr\u00e9s dans la phase de d\u00e9sagr\u00e9gation&nbsp;: le recours&nbsp;\u00e0 des r\u00e9f\u00e9rences aussi informes que l&rsquo;\u00ab&nbsp;ath\u00e9orisme&nbsp;\u00bb ou le behaviorisme l&rsquo;indique suffisamment, de m\u00eame que la d\u00e9gradation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e du niveau des manuels et des trait\u00e9s. L&rsquo;institution, certes, est toujours vivante, mais ne peut plus produire de justification doctrinale pr\u00e9sentable. L&rsquo;Europe, plus fonci\u00e8rement humaniste, para\u00eet suivre avec un certain retard une telle \u00e9volution, mais pour paraphraser le mot malheureux d&rsquo;un gaulliste c\u00e9l\u00e8bre, je serais tent\u00e9 de conclure qu&rsquo;entre les biologistes et la psychanalyse, il n&rsquo;y aura bient\u00f4t plus personne*.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>*Version int\u00e9grale d&rsquo;une revue critique parue dans l&rsquo;Ane, n\u00b0 3, 1981, p. 40-41, sous le titre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pidgin ou p\u00eale-m\u00eale&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sommaire: 7 &#8211; LE CONCEPT PSYCHANALYTIQUE DE STRUCTURE6 &#8211; POURQUOI LE DSM ?5 &#8211; LACAN et CLERAMBAULT. 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